{"id":383,"date":"2011-12-19T15:16:59","date_gmt":"2011-12-19T14:16:59","guid":{"rendered":"http:\/\/www.cepiag.ch\/blog\/?p=383"},"modified":"2012-03-26T10:46:36","modified_gmt":"2012-03-26T09:46:36","slug":"jean-piaget-et-la-psychologie-du-developpement-cognitif-iii","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.cepiag.ch\/blog\/2011\/12\/19\/jean-piaget-et-la-psychologie-du-developpement-cognitif-iii\/","title":{"rendered":"<small>J. Piaget et la psychologie du d\u00e9veloppement cognitif (III)<\/small>"},"content":{"rendered":"<p><a name=\"_jjd2011_NeuchCours03\"><\/a><\/p>\n<h2><small>I. Les deux formes g\u00e9n\u00e9rales d&rsquo;intelligence<br \/>\nII. L\u2019intelligence sensori-motrice. Stades 1 et 2<\/small><\/h2>\n<p>[<a href=\"http:\/\/www.cepiag.ch\/blog\/wp-content\/JPiaget_et_la_psychologie_du_dvp_cognitif_3.pdf\" target=\"_blank\">version PDF du cours n. 3<\/a>]<\/p>\n<p>[Vers: <a href=\"http:\/\/www.cepiag.ch\/blog\/?p=1499\">Cours n. 12<\/a> \u2014\u00a0<a href=\"http:\/\/www.cepiag.ch\/blog\/?p=1296\">Cours n. 11<\/a> \u2014\u00a0<a href=\"http:\/\/www.cepiag.ch\/blog\/?p=1233\">Cours n. 10<\/a> \u2014\u00a0<a href=\"http:\/\/www.cepiag.ch\/blog\/?p=1141\">Cours n. 9<\/a> \u2014 <a href=\"http:\/\/www.cepiag.ch\/blog\/?p=1004\">Cours n. 8<\/a> \u2014 <a href=\"http:\/\/www.cepiag.ch\/blog\/?p=772\">Cours n. 7<\/a> \u2014 <a href=\"http:\/\/www.cepiag.ch\/blog\/?p=716\">Cours n. 6<\/a> \u2014 <a href=\"http:\/\/www.cepiag.ch\/blog\/?p=602\">Cours n. 5<\/a> \u2014 <a href=\"http:\/\/www.cepiag.ch\/blog\/?p=534\">Cours n. 4<\/a> \u2014 <a href=\"http:\/\/www.cepiag.ch\/blog\/?p=343\">Cours n. 2<\/a> \u2014 <a href=\"http:\/\/www.cepiag.ch\/blog\/?p=325\">Cours n. 1<\/a>]<\/p>\n<h4>Introduction<\/h4>\n<p>Les deux cours pr\u00e9c\u00e9dents avaient pour objectifs de donner une vision d\u2019ensemble de la totalit\u00e9 de l\u2019\u0153uvre de Piaget, en mettant en relation celle-ci avec l\u2019avancement des id\u00e9es philosophiques et scientifiques du d\u00e9but du 20<sup>e<\/sup> si\u00e8cle. Avec ce troisi\u00e8me cours commence l\u2019expos\u00e9 et l\u2019examen de la psychologie piag\u00e9tienne du d\u00e9veloppement cognitif de l\u2019enfant et de l\u2019adolescent, avec le double but de pr\u00e9senter quelques-uns de ses principaux chapitres, et de juger de la pertinence encore actuelle du tableau qu\u2019elle dresse de ce d\u00e9veloppement. Un point de m\u00e9thode s\u2019impose avant de se lancer dans cet examen. <\/p>\n<p style=\"text-align: center\"><!--more--><\/p>\n<p>La psychologie g\u00e9n\u00e9tique \u00e0 laquelle Piaget a consacr\u00e9 la plus grande part de ses recherches scientifiques n\u2019est pas \u00e0 strictement parler une psychologie de l\u2019enfant. Cette derni\u00e8re a pour finalit\u00e9 d\u2019\u00e9tudier l\u2019enfant dans toute sa complexit\u00e9 et de suivre son d\u00e9veloppement. Elle tend par exemple \u00e0 cerner les traits g\u00e9n\u00e9raux de l\u2019enfant de 3 ans, et de les comparer avec ceux de l\u2019enfant de 4 ans. De son c\u00f4t\u00e9, la psychologie g\u00e9n\u00e9tique cherche \u00e0 clarifier et \u00e0 expliquer une certaine forme, structure, notion voire caract\u00e9ristique ou fonction psychologique parvenue \u00e0 maturit\u00e9 (par exemple les illusions perceptives<a name=\"_jjd2011_03ftnref1\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_03ftn1\">[1]<\/a>, ou bien la notion \u00abnaturelle\u00bb de nombre que les g\u00e9om\u00e8tres et les philosophes des sciences ont pris pour objet de leurs travaux) en en \u00e9tudiant les \u00e9tapes de formation. La psychologie g\u00e9n\u00e9tique n\u2019est ainsi que l\u2019un des sous-domaines des sciences g\u00e9n\u00e9tiques, c\u2019est-\u00e0-dire de l\u2019ensemble des sciences qui \u00e9tudie la gen\u00e8se d\u2019un ph\u00e9nom\u00e8ne (par exemple la gen\u00e8se des structures cosmologiques, ou encore d\u2019une structure ou d\u2019une fonction biologique) afin de clarifier et d\u2019expliquer les formes relativement finales auxquelles cette gen\u00e8se aboutit. En ce sens, la psychologie g\u00e9n\u00e9tique de Piaget, quand bien m\u00eame elle met fortement \u00e0 contribution l\u2019enfant, n\u2019est pas une psychologie de l\u2019enfant. D\u2019un point de vue strictement m\u00e9thodologique d\u2019ailleurs, l\u2019enfant n\u2019est que l\u2019une des sources possibles d\u2019information permettant au chercheur de r\u00e9soudre le probl\u00e8me qu\u2019il se pose, probl\u00e8me en principe plus simple \u00e0 r\u00e9soudre que celui qui mobilise le psychologue de l\u2019enfant, car mieux d\u00e9limit\u00e9. Pour prendre un seul exemple, une recherche telle que celle r\u00e9alis\u00e9e par E. Clapar\u00e8de sur la gen\u00e8se des hypoth\u00e8ses<a name=\"_jjd2011_03ftnref2\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_03ftn2\">[2]<\/a> n\u2019a pas port\u00e9 sur l\u2019enfant, mais sur l\u2019adulte. Mais bien entendu, les r\u00e9sultats auxquels conduisent les travaux de psychologie g\u00e9n\u00e9tique mettant \u00e0 contribution les enfants de diff\u00e9rents \u00e2ges sont en retour source d\u2019enrichissement pour la psychologie de l\u2019enfant. Le sch\u00e9ma suivant r\u00e9sume la nature des rapports entre psychologie g\u00e9n\u00e9tique et psychologie de l&rsquo;enfant (et de l&rsquo;adolescent):<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/www.cepiag.ch\/blog\/wp-content\/JJ_Neuch_cours3_img_01.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-full wp-image-400 aligncenter\" title=\"JJ_Neuch_cours3_img_01\" src=\"http:\/\/www.cepiag.ch\/blog\/wp-content\/JJ_Neuch_cours3_img_01.jpg\" alt=\"JJ_Neuch_cours3_img_01\" width=\"238\" height=\"98\" srcset=\"https:\/\/www.cepiag.ch\/blog\/wp-content\/JJ_Neuch_cours3_img_01.jpg 620w, https:\/\/www.cepiag.ch\/blog\/wp-content\/JJ_Neuch_cours3_img_01-300x122.jpg 300w\" sizes=\"auto, (max-width: 238px) 100vw, 238px\" \/><\/a><\/p>\n<p>Toujours du m\u00eame point de vue m\u00e9thodologique, contrairement \u00e0 ce qui se passe pour la psychologie de l\u2019enfant, tout traitement d\u2019un probl\u00e8me de psychologie g\u00e9n\u00e9tique d\u00e9marre forc\u00e9ment \u00e0 partir d\u2019une id\u00e9e pr\u00e9alable du point (relatif) d\u2019aboutissement d\u2019une certaine \u00e9volution avant de se centrer sur cette derni\u00e8re. Ainsi, lorsque Piaget s\u2019est lanc\u00e9 dans l\u2019\u00e9tude psychog\u00e9n\u00e9tique de l\u2019intelligence chez l\u2019enfant, il avait une relativement bonne notion de ce qu\u2019il convenait alors d\u2019entendre par intelligence, cette derni\u00e8re ayant d\u00e9j\u00e0 fait l\u2019objet de nombreux travaux et r\u00e9flexions au cours de l\u2019histoire de la philosophie et de la psychologie. En suivant le m\u00eame principe qui, dans le pr\u00e9sent contexte, prend une valeur didactique, commen\u00e7ons donc par nous faire une premi\u00e8re id\u00e9e g\u00e9n\u00e9rale de ce qu\u2019est l\u2019intelligence \u00e0 son point d\u2019arriv\u00e9e, telle qu\u2019elle ressort non seulement des auteurs sur lesquels Piaget s\u2019est appuy\u00e9, mais \u00e9galement de la conception \u00e0 laquelle celui-ci est parvenu aux termes de ses nombreuses recherches.<\/p>\n<h2><small>I. Les deux formes g\u00e9n\u00e9rales de l\u2019intelligence<\/small><\/h2>\n<p>A survoler l\u2019ensemble des conduites reconnues comme intelligentes dans le cadre des travaux piag\u00e9tiens, on y d\u00e9c\u00e8le deux formes d\u2019intelligence, qui se recouvrent plus ou moins selon le niveau de d\u00e9veloppement de la gen\u00e8se et selon le contexte de mises en \u0153uvre des m\u00e9canismes intelligents. La premi\u00e8re de ces formes est l\u2019<em>intelligence pratique<\/em>, qui, comme son nom l\u2019indique, est essentiellement un instrument de r\u00e9ussite pratique (par opposition \u00e0 th\u00e9orique), c\u2019est-\u00e0-dire qui permet \u00e0 une action d\u2019atteindre autrement que par t\u00e2tonnements al\u00e9atoires ou par un m\u00e9canisme pr\u00e9d\u00e9termin\u00e9 un but pr\u00e9alable\u00adment fix\u00e9, sans que ne soient n\u00e9cessairement recherch\u00e9es les raisons du succ\u00e8s. Comme nous le verrons, toute l\u2019\u00e9tude entreprise par Piaget sur la naissance de l\u2019intelligence sensori-motrice chez ses trois enfants avait pour objectif de d\u00e9crire les \u00e9tapes de construction de cette 1<sup>\u00e8re<\/sup> forme d\u2019intelligence acquise par l\u2019\u00eatre humain \u2014mais que l\u2019on trouve aussi \u00e0 l\u2019\u0153uvre chez certaines esp\u00e8ces animales (nous en donnerons tout de suite une illustration)\u2014, dans le but d\u2019en mieux conna\u00eetre la structure et les processus de fonctionnement, mais aussi de d\u00e9montrer son enracinement dans le fonctionnement adaptatif g\u00e9n\u00e9ral de l\u2019organisation biologique, qu\u2019elle prolonge sur le plan comportemental des interactions des organismes avec leur milieu ou niche \u00e9cologique.<\/p>\n<p>Quant \u00e0 la deuxi\u00e8me forme d\u2019intelligence, il s\u2019agit de l\u2019<em>intelligence conceptuelle <\/em>ou<em> logico-math\u00e9matique<\/em> que l\u2019on peut \u00e9galement qualifier de <em>compr\u00e9hensive<\/em>, en tant que celle-ci n\u2019est plus ou plus essentiellement un instrument de r\u00e9ussite pratique, mais un instrument d\u2019appr\u00e9hension, d\u2019organisation et, surtout, de compr\u00e9hension intellectuelles des diff\u00e9rentes r\u00e9alit\u00e9s auxquelles se confronte l\u2019intelligence humaine, ainsi qu\u2019un instrument de d\u00e9monstration permettant de se convaincre soi-m\u00eame ou de convaincre autrui de la justesse ou de la plausibilit\u00e9 d\u2019une th\u00e8se ou d\u2019un jugement.<\/p>\n<p>Comme d\u00e9j\u00e0 sugg\u00e9r\u00e9 et comme on le verra de plus en plus clairement par la suite, ces deux types d\u2019intelligence ne sont pas compl\u00e8tement distincts. Outre le fait que l\u2019intelligence conceptuelle prend racine dans l\u2019intelligence pratique, elle intervient en retour de mani\u00e8re de plus en plus manifeste dans le fonctionnement de cette derni\u00e8re, en l\u2019enrichissant d\u2019instruments intellectuels et d\u2019un bagage cognitif de plus en plus \u00e9tendu lui permettant d\u2019atteindre avec une efficacit\u00e9 toujours plus \u00e9lev\u00e9e les fins pratiques qui la caract\u00e9risent.<\/p>\n<p>Si la plus grande partie des recherches piag\u00e9tiennes ont port\u00e9 sur l\u2019intelligence conceptuelle, les \u00e9tudes sur la gen\u00e8se de l\u2019intelligence sensori-motrice chez le b\u00e9b\u00e9 jouent n\u00e9anmoins un r\u00f4le extr\u00eamement important dans l\u2019architecture de l\u2019\u0153uvre, dans la mesure o\u00f9, r\u00e9pondant aux attentes de leur auteur, elles r\u00e9v\u00e8lent non seulement comment le fonctionnement de l\u2019intelligence humaine prolonge le fonctionnement vital, mais \u00e9galement l\u2019existence d\u2019une v\u00e9ritable <em>logique de l\u2019action<\/em>, sur et \u00e0 partir de laquelle pourra s\u2019\u00e9difier la <em>logique de la pens\u00e9e<\/em> (instrument de base de l\u2019intelligence conceptuelle). Mais en plus de cette double d\u00e9monstration qui relie, sans les confondre, la <em>logique du vivant<\/em> \u00e0 la logique de la pens\u00e9e, ces \u00e9tudes ont consid\u00e9rablement enrichi notre connaissance du fonctionnement de l\u2019intelligence dans les deux premi\u00e8res ann\u00e9es de la vie de l\u2019enfant, les faits ainsi recueillis et les interpr\u00e9tations qui en ont \u00e9t\u00e9 tir\u00e9es \u00e9tant encore aujourd\u2019hui \u00e0 l\u2019origine d\u2019un grand nombre de travaux en psychologie du d\u00e9veloppement, que ces travaux s\u2019opposent aux th\u00e8ses piag\u00e9tiennes ou les confortent.<\/p>\n<p>Pour se faire une premi\u00e8re id\u00e9e plus concr\u00e8te de ce qu\u2019il faut entendre par intelli\u00adgence sensori-motrice, donnons deux illustrations de comportement dont l\u2019un concerne les chimpanz\u00e9s adultes et l\u2019autre la plus jeune des deux filles de Piaget, Lucienne, alors \u00e2g\u00e9e de 1 ans et 4 mois. Nous retrouverons ce deuxi\u00e8me exemple au terme de notre examen des \u00e9tapes de construction de cette premi\u00e8re forme d\u2019intelligence.<\/p>\n<h5>Un exemple d\u2019intelligence pratique chez le chimpanz\u00e9 adulte<\/h5>\n<p>Cet exemple est extrait d\u2019un ouvrage de Wolfgang K\u00f6hler sur <em>L\u2019intelligence des singes sup\u00e9rieurs<\/em>, originellement publi\u00e9 en allemand en 1917, et dont la premi\u00e8re \u00e9dition fran\u00e7aise date de 1927, c\u2019est-\u00e0-dire dans les ann\u00e9es m\u00eames o\u00f9 Piaget et sa femme observaient les comportements de leurs deux premiers enfants, Jacqueline et Lucienne. En plus d\u2019\u00eatre un des chefs de file de l\u2019un des plus importants courants de la psychologie du 20<sup>\u00e8me<\/sup> si\u00e8cle \u2014 la <em>Gestaltpsychologie<\/em> \u2014, K\u00f6hler fut l\u2019un des premiers chercheurs \u00e0 avoir r\u00e9alis\u00e9s des observations approfondies sur les comportements des grands singes, et en particulier des chimpanz\u00e9s, confront\u00e9s \u00e0 des probl\u00e8mes d\u2019intelligence pratique. L\u2019ouvrage de 1917 est le fruit de ces observations effectu\u00e9es en Tanzanie. Parmi les comportements observ\u00e9s, on trouve ceux li\u00e9s \u00e0 l\u2019invention de ce que nous pouvons appeler la <em>conduite de l\u2019\u00e9chafaudage<\/em>.<\/p>\n<p>La situation est la suivante. Un groupe de chimpanz\u00e9s se trouvent dans une salle ou dans un enclos, avec une banane suspendue \u00e0 un filin \u00e0 une distance du sol telle que les singes ne peuvent pas l\u2019attraper en se dressant et en tendant simplement leurs mains. Dans une telle situation probl\u00e9matique, voil\u00e0 comment se comportent les chimpanz\u00e9s. Dans un premier temps, ils sautent en l\u2019air pour tenter d\u2019attraper la banane. Apr\u00e8s plusieurs essais infructueux, le plus intelligent d\u2019entre eux, pr\u00e9nomm\u00e9 Sultan par K\u00f6hler et ses collaborateurs, arr\u00eate de sauter et se d\u00e9place avec \u00e9nervement en long et en large dans l\u2019enclos en regardant de temps\u00a0 \u00e0 autre une caisse plac\u00e9e en son milieu. Soudain, il se dirige vers celle-ci et la pousse \u00e0 une distance pas trop \u00e9loign\u00e9e de la banane\u00a0; l\u2019ayant ainsi rapproch\u00e9e de la cible, il monte sur la caisse et saute en direction de la banane en parvenant \u00e0 s\u2019en saisir avec sa main. Dans une exp\u00e9rience similaire faite avec un autre groupe de chimpanz\u00e9s, l\u2019une d\u2019entre elle, Coco, apr\u00e8s s\u2019\u00eatre livr\u00e9e \u00e0 quelques essais infructueux, regarde la caisse, puis le but, puis \u00e0 nouveau la caisse\u00a0; elle la rapproche ensuite du but, monte dessus et s\u2019\u00e9lance pour attraper la banane, mais sans succ\u00e8s, la caisse n\u2019ayant pas \u00e9t\u00e9 pouss\u00e9e suffisamment pr\u00e8s du fruit. Coco d\u00e9place alors \u00e0 nouveau la caisse en la rapprochant davantage de la cible, essaie \u00e0 nouveau sans succ\u00e8s de s\u2019emparer de la banane, recommence \u00e0 d\u00e9placer la caisse, et ainsi de suite jusqu\u2019au moment o\u00f9 le saut qu\u2019elle accomplit lui permet de se saisir du fruit.<\/p>\n<p>La situation peut \u00eatre ensuite complexifi\u00e9e\u00a0: la banane peut par exemple \u00eatre fix\u00e9e \u00e0 une hauteur telle que la solution pr\u00e9c\u00e9demment d\u00e9couverte se r\u00e9v\u00e8le toujours en \u00e9chec dans le nouveau contexte. Qu\u2019\u00e0 cela ne tienne. Dans l\u2019une des exp\u00e9riences rapport\u00e9es par K\u00f6hler, Grande, une chimpanz\u00e9 tr\u00e8s habile de ses mains, a soudain l\u2019id\u00e9e de placer des caisses les unes sur les autres dans le but manifeste de monter sur l\u2019\u00e9chafaudage rudimentaire ainsi construit et de s\u2019emparer de la banane, ce \u00e0 quoi elle parviendra apr\u00e8s quelques tentatives infructueuses. Dans la m\u00eame situation, on voit Sultan tenir une caisse au-dessus d\u2019une autre pour permettre \u00e0 Grande de monter sur cet \u00e9chafaudage, se saisir du fruit et peut-\u00eatre le partager avec lui (ce dernier exemple montre comment la r\u00e9solution intelligente d\u2019un probl\u00e8me peut \u00eatre de nature collaborative).<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/www.cepiag.ch\/blog\/wp-content\/JJ_Neuch_cours3_img_02b.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-full wp-image-877\" title=\"JJ_Neuch_cours3_img_02b\" src=\"http:\/\/www.cepiag.ch\/blog\/wp-content\/JJ_Neuch_cours3_img_02b.jpg\" alt=\"JJ_Neuch_cours3_img_02b\" width=\"493\" height=\"309\" srcset=\"https:\/\/www.cepiag.ch\/blog\/wp-content\/JJ_Neuch_cours3_img_02b.jpg 962w, https:\/\/www.cepiag.ch\/blog\/wp-content\/JJ_Neuch_cours3_img_02b-300x187.jpg 300w\" sizes=\"auto, (max-width: 493px) 100vw, 493px\" \/><\/a><\/p>\n<p>Avec de tels comportements, on est loin des conduites r\u00e9flexes (inn\u00e9es ou acquises par conditionnement) auxquelles le courant dominant de la psychologie de l\u2019\u00e9poque cherchait \u00e0 r\u00e9duire la totalit\u00e9 des comportements animaux et humains. Ce qui a frapp\u00e9 avant tout K\u00f6hler dans ses observations est la mani\u00e8re soudaine par laquelle les chimpanz\u00e9s les plus intelligents trouvaient le moyen d\u2019inventer une solution \u00e0 un probl\u00e8me soulev\u00e9 par une situation telle que celle de se saisir d\u2019un fruit non \u00e0 port\u00e9e de main (les t\u00e2tonnements accompagnant l\u2019invention n\u2019\u00e9tant l\u00e0 que pour ajuster la solution mentalement imagin\u00e9e aux particularit\u00e9s de la situation). Mais comment une telle conduite de r\u00e9solution d\u2019un probl\u00e8me pratique est-elle possible\u00a0? Pour K\u00f6hler, la r\u00e9ponse tiendrait dans une \u00abrestructuration brusque des donn\u00e9es per\u00e7ues\u00bb en fonction du probl\u00e8me, restructuration ob\u00e9issant, dans le domaine de la r\u00e9solution intelligente de probl\u00e8mes, \u00e0 des lois inn\u00e9es de \u00abbonnes formes\u00bb ou d\u2019\u00e9quilibre similaires \u00e0 celles pr\u00e9alablement d\u00e9couvertes en psychologie de la perception. Il y a une part de v\u00e9rit\u00e9 dans cette interpr\u00e9tation. Mais on va voir que la m\u00e9thode g\u00e9n\u00e9tique adopt\u00e9e par Piaget apportera des \u00e9l\u00e9ments d\u2019information qui permettent de se d\u00e9barrasser de l\u2019hypoth\u00e8se de \u00abbonnes formes\u00bb, ou plut\u00f4t de la r\u00e9interpr\u00e9ter en la diff\u00e9renciant selon les domaines psychologiques en jeu (intelligence versus perception), et en montrant que ces formes ne sont en rien inn\u00e9es, qu\u2019elles sont le produit d\u2019une gen\u00e8se, et qu\u2019elles poss\u00e8dent des lois de structure diff\u00e9renci\u00e9es selon ces domaines et selon les niveaux de d\u00e9veloppement des fonctions cognitives. Cette m\u00e9thode ne se contente plus d\u2019observer la gen\u00e8se de la solution chez des organismes parvenus \u00e0 maturit\u00e9 (en l\u2019occurrence les chimpanz\u00e9s observ\u00e9s par K\u00f6hler), mais d\u2019\u00e9tudier par quelles \u00e9tapes vont passer les b\u00e9b\u00e9s cette fois humains (mais cela aurait pu \u00eatre les b\u00e9b\u00e9s chimpanz\u00e9s) avant de parvenir \u00e0 r\u00e9soudre par invention soudaine des probl\u00e8mes tels que ceux auxquels K\u00f6hler a confront\u00e9 ses chimpanz\u00e9s.<\/p>\n<h5>Un exemple d\u2019intelligence pratique chez Lucienne, \u00e2g\u00e9e d\u2019un an et quatre mois<\/h5>\n<p>Dans l\u2019une des exp\u00e9riences-observations qu\u2019il a conduite avec sa fille cadette Lucienne, Piaget a confront\u00e9 celle-ci \u00e0 la situation suivante. En pr\u00e9lude au probl\u00e8me qui nous int\u00e9resse ici, apr\u00e8s avoir montr\u00e9 \u00e0 sa fille une bo\u00eete d\u2019allumettes ouverte et contenant une petite chaine, il retourne la bo\u00eete, ce qui fait tomber la cha\u00eene. Lucienne parvient \u00e0 remettre la cha\u00eene dans la bo\u00eete. Apr\u00e8s avoir repris la bo\u00eete, Piaget la repasse \u00e0 sa fille sans la vider et sans fermer le couvercle. Lucienne s\u2019en empare et la retourne pour faire tomber la chaine (c\u2019est l\u00e0 un sch\u00e8me d\u2019action qui lui est familier), puis la remettre dans la bo\u00eete. Piaget reprend la bo\u00eete, place la chaine bien au fond \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur, puis ferme le couvercle en laissant n\u00e9anmoins un espace de 1 cm environ. Son p\u00e8re lui ayant donn\u00e9 la bo\u00eete ainsi semi-ouverte, Lucienne la tourne \u00e0 nouveau pour faire tomber la chaine, mais cette fois sans succ\u00e8s. Mais, sachant que la chaine, qui n\u2019est plus visible, se trouve dans la bo\u00eete, et sachant aussi sortir un objet d\u2019une bo\u00eete ouverte, elle adapte cette derni\u00e8re conduite en glissant son index \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur pour s\u2019en emparer. Puis vient alors la situation-probl\u00e8me d\u00e9cisive\u00a0: apr\u00e8s avoir repris le bo\u00eete et plac\u00e9 la chaine \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur, Piaget ferme cette fois le couvercle presque compl\u00e8tement, en ne laissant qu\u2019un espace de 3mm et la redonne \u00e0 Lucienne qui commence \u00e0 nouveau par la retourner ou bien \u00e0 chercher sans succ\u00e8s \u00e0 saisir la cha\u00eene avec son index. L\u2019enfant se trouve confront\u00e9e \u00e0 un probl\u00e8me nouveau pour elle\u00a0: comment ouvrir une bo\u00eete d\u2019allumettes, certes non compl\u00e8tement referm\u00e9e (ce qui facilite la recherche de solution)\u00a0? Alors qu\u2019elle s\u2019efforce de mettre son index dans la fente, Lucienne interrompt soudainement son essai et se met visiblement \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir ou \u00e0 penser (termes qui ne font que d\u00e9signer une attitude visible, sans trop que nous pr\u00eations pour l\u2019instant attention aux processus qu\u2019ils sont suppos\u00e9s \u00e9voquer par ailleurs). Son p\u00e8re la voit alors ouvrir et fermer la bouche, en mimant ainsi le mouvement qu\u2019elle aimerait bien r\u00e9ussir \u00e0 faire avec la bo\u00eete, ce qui la conduit \u00e0 inventer une conduite nouvelle pour elle\u00a0: ins\u00e9rer l\u2019index non plus directement pour saisir la chaine, mais pour agrandir la fente de 3mm, ce qu\u2019elle fait apr\u00e8s avoir r\u00e9solu mentalement ce qui \u00e9tait pour elle un nouveau probl\u00e8me.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">* * * * *<\/p>\n<p>Les deux exemples pr\u00e9c\u00e9dents de comportement intelligent chez le b\u00e9b\u00e9 humain et chez le chimpanz\u00e9 adulte sont des illustrations de ce que K\u00f6hler caract\u00e9risait comme une \u00abd\u00e9couverte soudaine\u00bb de solution. Conserver \u00e0 l\u2019esprit ces deux exemples lors de l\u2019examen que nous allons maintenant entreprendre des diff\u00e9rentes \u00e9tapes de construction de l\u2019intelligence sensori-motrice devrait permettre de ne pas attribuer ind\u00fbment aux conduites des \u00e9tapes ant\u00e9rieures du d\u00e9veloppement des propri\u00e9t\u00e9s qu\u2019elles n\u2019ont pas, et, en sens inverse, d\u2019aider \u00e0 d\u00e9couvrir ce qui, dans les comportements de ces \u00e9tapes ant\u00e9rieures, peut pr\u00e9parer des conduites telles que celles illustr\u00e9es ci-dessus. Nous porterons en particulier notre attention aux caract\u00e9ristiques suivantes\u00a0: la capacit\u00e9 de coordonner des actions, celle de coordonner moyens et buts de l\u2019action, enfin la capacit\u00e9 de se repr\u00e9senter par avance des solutions possibles, cette derni\u00e8re capacit\u00e9, en plus de parachever la construction de l\u2019intelligence sensori-motrice, \u00e9tant le point de d\u00e9part de la construction de ce qui deviendra l\u2019intelligence conceptuelle. Par ailleurs, nous verrons en examinant en d\u00e9tail l\u2019\u00e9dification progressive de l\u2019intelligence sensori-motrice, que cette \u00e9dification ne peut se faire qu\u2019en interrelation avec la construction du r\u00e9el, c\u2019est-\u00e0-dire de l\u2019univers de l\u2019action et de la perception tel que l\u2019appr\u00e9hende et l\u2019organise le b\u00e9b\u00e9 humain entre 18 mois et deux ans environ.<\/p>\n<p>Reprenons et d\u00e9veloppons donc maintenant plus en d\u00e9tail ce tableau des six \u00e9tapes de la gen\u00e8se de l\u2019intelligence sensori-motrice et de la construction du r\u00e9el dont il a \u00e9t\u00e9 question dans le cours pr\u00e9c\u00e9dent, un tableau qui repose sur pr\u00e8s de 200 observations recueillies par Piaget avec l\u2019aide de sa femme.<\/p>\n<h2><small>II. Gen\u00e8se de l\u2019intelligence sensori-motrice.<br \/>\nStades 1 et 2<\/small><\/h2>\n<p>L\u2019expos\u00e9 de ces deux premi\u00e8res \u00e9tapes va essentiellement porter sur quelques-unes des observations et analyses rapport\u00e9es par Piaget dans son ouvrage sur <em>La naissance de l\u2019intelligence chez l\u2019enfant<\/em>.<a name=\"_jjd2011_03ftnref3\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_03ftn3\">[3]<\/a> Je compl\u00e9terai toutefois cet expos\u00e9 en pr\u00e9sentant quelques d\u00e9couvertes plus r\u00e9centes portant sur ce que l\u2019on appelle aujourd\u2019hui les comp\u00e9tences pr\u00e9coces des b\u00e9b\u00e9s dans les heures et les jours qui suivent leur naissance. Nous verrons que ces d\u00e9couvertes, si elles enrichissent notre vision du nourrisson et le bagage des faits connus, soul\u00e8vent des probl\u00e8mes d\u2019interpr\u00e9tation et d\u2019explication qui restent pour la plupart sans solution aujourd\u2019hui encore. Nous verrons surtout \u00e0 leur propos que, en d\u00e9pit de ce que l\u2019on peut lire trop souvent chez des auteurs qui ne prennent pas la mesure de ces probl\u00e8mes, ces d\u00e9couvertes ne remettent pas ou que marginalement en cause le cadre conceptuel et th\u00e9orique b\u00e2ti par Piaget pour d\u00e9crire et rendre compte de la gen\u00e8se des conduites observ\u00e9es, et que, bien au contraire, ce cadre permet de mieux discerner ce qui est en jeu dans ces faits plus r\u00e9cemment d\u00e9couverts relatifs aux jeunes b\u00e9b\u00e9s.<\/p>\n<h3>Stade 1\u00a0: les conduites r\u00e9flexes instinctives (ou inn\u00e9es)<\/h3>\n<p><em>Les sch\u00e8mes de nutrition et de succion<\/em>. \u2014 Les premi\u00e8res conduites observables dans les heures et les jours qui suivent la naissance du b\u00e9b\u00e9 sont des conduites r\u00e9flexes instinctives.\u00a0<a name=\"_jjd2011_03ftnref4\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_03ftn4\">[4]<\/a> C\u2019est le cas par exemple du sch\u00e8me r\u00e9flexe de nutrition ou de t\u00e9t\u00e9e, dans lequel s\u2019encha\u00eene des mouvements de recherche d\u2019aliment, de succion et de d\u00e9glutition. Ce sch\u00e8me peut s\u2019activer spontan\u00e9ment, ou, d\u00e8s la naissance, par simple fr\u00f4lement des l\u00e8vres. La sensation ressentie par le b\u00e9b\u00e9 est elle-m\u00eame une composante de ce r\u00e9flexe dont on soulignera toutefois que son fonctionnement ne deviendra optimal qu\u2019\u00e0 la suite d\u2019un exercice plusieurs fois r\u00e9p\u00e9t\u00e9. Chez Laurent, c\u2019est d\u00e8s le deuxi\u00e8me jour apr\u00e8s la naissance qu\u2019a pu \u00eatre observ\u00e9e une sorte de \u00abrecherche-r\u00e9flexe\u00bb spontan\u00e9e d\u2019aliment\u00a0: couch\u00e9 sur le dos, il a la bouche ouverte, ses l\u00e8vres et sa langue bougent. Pour Piaget, il y a l\u00e0 un \u00ab\u00e9quivalent-fonctionnel\u00bb des t\u00e2tonnements propres aux stades ult\u00e9rieurs. La fonction est celle d\u2019une recherche, comme dans le cas de tout t\u00e2tonnement, mais d\u2019une recherche qui ici est purement instinctive. Un jour apr\u00e8s, Laurent, apr\u00e8s avoir heurt\u00e9 des l\u00e8vres le mamelon maternel, t\u00e2tonne pour trouver, toujours instinctivement, la juste position permettant la t\u00e9t\u00e9e. Il y a simultan\u00e9ment \u2014et de mani\u00e8re indiff\u00e9renci\u00e9e pour le sujet encore inconscient de ce qui se joue alors\u2014 assimilation d\u2019un complexe sensoriel (toucher des l\u00e8vres, sensations diffuses li\u00e9es \u00e0 la posture, etc.) par le sch\u00e8me-r\u00e9flexe et accommodation de ce dernier \u00e0 cette situation particuli\u00e8re de mani\u00e8re \u00e0 assurer, selon des param\u00e8tres fix\u00e9s de mani\u00e8re inn\u00e9e mais aussi avec l\u2019aide de la m\u00e8re ou de la nourrice, le bon d\u00e9roulement de l\u2019action.<\/p>\n<p>Quand bien m\u00eame tout se joue encore, pour l\u2019essentiel, de mani\u00e8re inn\u00e9e, la pr\u00e9sence d\u2019un comportement de \u00abrecherche\u00bb du mamelon (ou de la t\u00e9tine) ainsi que d\u2019une activit\u00e9 d\u2019accommodation du (et par le) sch\u00e8me en action \u00e0 des sensations diffuses d\u00e9coulant de la situation pr\u00e9sente est peut-\u00eatre l\u2019indice d\u2019un tout premier engagement du nouveau-n\u00e9 dans le fonctionnement de son sch\u00e8me dont il n\u2019est cependant pas ma\u00eetre<a name=\"_jjd2011_03ftnref5\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_03ftn5\">[5]<\/a>. Cette \u00abrecherche\u00bb d\u2019un complexe sensoriel satisfaisant et d\u2019\u00a0\u00abaccom\u00admodation\u00bb du sch\u00e8me \u00e0 la situation sugg\u00e8re en effet la pr\u00e9sence, d\u00e8s le d\u00e9but de la vie psychologique, des deux aspects \u00abaffectif\u00bb et \u00abcognitif\u00bb li\u00e9s au fonctionnement de tout sch\u00e8me. Si la pression de la faim ou simplement un m\u00e9canisme neurophysiologique inconscient active automatiquement le sch\u00e8me de nutrition, il est plausible que se surajoute \u00e0 une telle pression ou \u00e0 un tel m\u00e9canisme un sentiment de plaisir li\u00e9 \u00e0 son bon fonctionnement, plaisir qui, en tant qu\u2019\u00e9prouv\u00e9 par le nourrisson, viendrait renforcer l\u2019exercice du sch\u00e8me en lui donnant du coup une finalit\u00e9 non plus seulement physiologique (certes \u00e0 la fois \u00ablogicielle et mat\u00e9rielle\u00bb, pour reprendre le langage des sciences cognitives\u00a0<a name=\"_jjd2011_03ftnref6\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_03ftn6\">[6]<\/a>) mais \u00e9galement psychologique. En d\u2019autres termes, d\u00e8s la mise en \u0153uvre de sch\u00e8mes r\u00e9flexes instinctifs tels que celui de la nutrition, on se trouverait sur le terrain de la psychologie\u00a0<a name=\"_jjd2011_03ftnref7\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_03ftn7\">[7]<\/a> et non pas seulement sur celui de la neurophysiologie. Mais il est \u00e9galement possible qu\u2019aucune fonction de plaisir impliquant un d\u00e9but d\u2019intervention active du sujet dans le fonctionnement du sch\u00e8me ne soit d\u00e9j\u00e0 \u00e0 l\u2019\u0153uvre et qu\u2019\u00e0 ce stade, le sujet ne soit, de part en part, que le jouet du fonctionnement purement instinctif d\u2019un sch\u00e8me dont le fonctionnement resterait enti\u00e8rement infrapsychologique.<\/p>\n<p>Laissons donc de c\u00f4t\u00e9 ce difficile probl\u00e8me d\u2019interpr\u00e9tation, auquel Piaget a d\u2019ailleurs peu port\u00e9 attention, pour consid\u00e9rer un autre comportement observ\u00e9 chez Laurent. \u00c0 trois semaines celui-ci est couch\u00e9 sur le flanc droit et suce son pouce. Son p\u00e8re l\u2019enl\u00e8ve de la bouche. Du coup, Laurent se met \u00e0 chercher de sa t\u00eate et de sa bouche, recherche qui aboutit au succ\u00e8s. Cependant, \u00e0 ce niveau le pouce n\u2019intervient pas encore en tant que tel. Il n\u2019est pas activement m\u00fb par le nouveau-n\u00e9 en tant qu\u2019aliment d\u2019un sch\u00e8me sp\u00e9cialis\u00e9 de succion, c\u2019est-\u00e0-dire d\u2019un sch\u00e8me diff\u00e9renci\u00e9 de l\u2019activit\u00e9 de succion, initialement composante du sch\u00e8me global de nutrition mais peut-\u00eatre d\u00e9j\u00e0 devenue composante centrale d\u2019un sch\u00e8me g\u00e9n\u00e9rique partiellement d\u00e9tach\u00e9 du sch\u00e8me de nutrition et trouvant en lui-m\u00eame sa propre finalit\u00e9 de fonctionnement (sucer non plus pour se nourrir mais pour sucer). La succion du pouce n\u2019est \u00e0 ce stade en rien diff\u00e9rente de la succion de tout objet, par exemple le drap du berceau, assimil\u00e9 par le m\u00eame sch\u00e8me g\u00e9n\u00e9rique de succion ou par le sch\u00e8me instinctif de nutrition dont une composante est l\u2019activit\u00e9 de succion, si cette composante ne s\u2019est pas encore partiellement d\u00e9tach\u00e9e du sch\u00e8me de nutrition\u00a0<a name=\"_jjd2011_03ftnref8\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_03ftn8\">[8]<\/a>. Si d\u00e9but de diff\u00e9renciation il y a, cela ne concerne que ce qui peut distinguer le complexe de sensations associ\u00e9 \u00e0 la succion du mamelon (ou du biberon) et qui int\u00e8gre la sensation agr\u00e9able du lait bu, par opposition aux complexes de sensations ressentis lorsque le sch\u00e8me de succion assimile le drap, le pouce, ou tout autre r\u00e9alit\u00e9 happ\u00e9e par lui et en fonction de laquelle un processus d\u2019accommodation se produit en m\u00eame temps que s\u2019accomplit l\u2019assimilation (sans encore aucune s\u00e9paration pouvant \u00eatre \u00e9tablie par le b\u00e9b\u00e9 entre son action de succion et l\u2019objet sur lequel porte celle-ci\u00a0<a name=\"_jjd2011_03ftnref9\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_03ftn9\">[9]<\/a>).<\/p>\n<p>Un tel d\u00e9but de diff\u00e9renciation se produit d\u00e8s les premiers jours, le nouveau-n\u00e9 parvenant \u00e0 reconna\u00eetre, s\u2019il a tr\u00e8s faim, que le complexe de sensations li\u00e9 \u00e0 la succion du pouce ou de tout objet autre que le mamelon (ou le biberon) n\u2019est pas le bon. D\u2019o\u00f9 les pleurs du b\u00e9b\u00e9 face \u00e0 l\u2019\u00e9chec du sch\u00e8me de nutrition alors activ\u00e9 \u2014 pleurs qui ont alors une finalit\u00e9 biologique \u00e9vidente. Il y a l\u00e0 une premi\u00e8re forme d\u2019\u00a0\u00abassimilation recognitive\u00bb, mais sans reconnaissance d\u2019aucun tableau sensoriel saisi comme externe, ce qui est susceptible d\u2019\u00eatre reconnu n\u2019\u00e9tant que le complexe sensoriel int\u00e9gr\u00e9 \u00e0 l\u2019action de succion du sein (ou du biberon), par opposition \u00e0 la recognition des autres aliments du sch\u00e8me de succion (ou de la composante correspondante du sch\u00e8me de nutrition), simplement ressentis comme non appropri\u00e9s et donc rejet\u00e9s. Pour Piaget, ces accommodations actives et ce d\u00e9but de discrimination qu\u2019elles entrainent sont importantes car permettant de comprendre \u00aben quoi un syst\u00e8me de purs r\u00e9flexes peut se constituer en conduites psychologiques\u00bb (Piaget, 1936, p. 31)\u00a0<a name=\"_jjd2011_03ftnref10\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_03ftn10\">[10]<\/a>. D\u2019une certaine fa\u00e7on, on peut sans doute reconna\u00eetre ici le germe d\u2019une subjectivit\u00e9 \u2014ou de ce que l\u2019on peut appeler une \u00abactivit\u00e9 du sujet\u00bb\u00a0\u2014 qui s\u2019ignore encore compl\u00e8tement (absence de conscience de soi), ou encore la pr\u00e9sence de ce que D. Stern d\u00e9signe comme un \u00absoi-\u00e9mergent\u00bb\u00a0<a name=\"_jjd2011_03ftnref11\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_03ftn11\">[11]<\/a>.<\/p>\n<p><em>Les sch\u00e8mes de vision et d\u2019audition<\/em>. \u2014 Hormis les comportements li\u00e9s \u00e0 la nutrition, Piaget et sa femme ont bien entendu \u00e9galement observ\u00e9 des r\u00e9flexes de vision, d\u2019audition et m\u00eame de pr\u00e9hension d\u00e8s les premiers jours ou les premi\u00e8res semaines qui ont suivi la naissance de leurs enfants. Au premier abord, ces comportements r\u00e9flexes apparaissent cependant comme moins organis\u00e9s que ceux li\u00e9s \u00e0 la nutrition, ce qui s\u2019explique ais\u00e9ment\u00a0: la nutrition implique d\u00e8s le d\u00e9part un sch\u00e8me sensori-moteur dont les composantes doivent \u00eatre suffisamment bien coordonn\u00e9es pour assurer, avec un minimum d\u2019accommodation au contexte et d\u2019aide ext\u00e9rieure, la survie du nouveau-n\u00e9, une telle n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019\u00eatre imm\u00e9diatement fonctionnelle \u00e9tant initialement moindre pour les activit\u00e9s alors biologiquement secondaires que sont la vision, l\u2019audition et la pr\u00e9hension. Ce n\u2019est d\u2019ailleurs que dans le chapitre consacr\u00e9 \u00e0 la deuxi\u00e8me \u00e9tape de construction de l\u2019intelligence sensori-motrice que Piaget d\u00e9crit les comportements initiaux li\u00e9s \u00e0 la vision et \u00e0 l\u2019audition, point de d\u00e9part des comportements plus \u00e9labor\u00e9s\u00a0<a name=\"_jjd2011_03ftnref12\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_03ftn12\">[12]<\/a>. Voici quelques-unes des observations recueillies \u00e0 leur sujet.<\/p>\n<p>Dans les jours qui suivent la naissance, selon la description donn\u00e9e en 1936, il existe seulement une perception diffuse de la lumi\u00e8re, en d\u2019autres termes, les b\u00e9b\u00e9s ne per\u00e7oivent pas encore ou seulement vaguement les formes des objets qui entrent dans leur champ de vision (nous verrons un peu plus loin que ce constat doit \u00eatre nuanc\u00e9). Ce sch\u00e8me r\u00e9flexe de vision qui n\u2019a au d\u00e9but pour aliment ou presque que la seule luminosit\u00e9 s\u2019ajuste cependant alors aux conditions d\u2019intensit\u00e9 et de placement de la source de lumi\u00e8re. Piaget mentionne ici le cas du fils du Preyer\u00a0<a name=\"_jjd2011_03ftnref13\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_03ftn13\">[13]<\/a> qui, 6 jours apr\u00e8s la naissance, \u00abtournait la t\u00eate vers la fen\u00eatre\u00bb (source de luminosit\u00e9), et non pas seulement les yeux comme le ferait dans les m\u00eames conditions un b\u00e9b\u00e9 un peu plus \u00e2g\u00e9\u00a0<a name=\"_jjd2011_03ftnref14\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_03ftn14\">[14]<\/a>. Un peu plus tard, vers la fin du premier mois, la progression de l\u2019appareil neurologique permet au contraire au fils de Preyer de \u00abregarder r\u00e9ellement au lieu de contempler vaguement\u00bb (<em>Naissance de l\u2019intelligence<\/em>, p. 63\u00a0; Piaget cite Preyer). Cette pr\u00e9cision est importante: elle souligne le fait que le sch\u00e8me instinctif de la vision est loin d\u2019\u00eatre compl\u00e8tement form\u00e9 \u00e0 la naissance. A nouveau, seul le sch\u00e8me instinctif de nutrition et ses composantes impliquent un \u00e9tat d\u2019organisation et de fonctionnement suffisamment complet d\u00e8s la naissance. Le sch\u00e8me instinctif de la vision va au contraire progressivement se mettre en place dans les semaines voire les mois qui suivent la naissance, que ce soit sur le plan de l\u2019accommodation aux couleurs, \u00e0 la distance, aux formes, etc., en m\u00eame temps qu\u2019il donnera alors naissance \u00e0 des sch\u00e8mes sp\u00e9cialis\u00e9s de vision, caract\u00e9ristiques du deuxi\u00e8me stade du sensori-moteur, et qui surajoutent aux composantes instinctives du sch\u00e8me des composantes acquises li\u00e9es \u00e0 l\u2019assimilation recognitive de tableaux visuels diff\u00e9renci\u00e9s.<\/p>\n<p>Quant aux observations faites sur ses propres enfants, Piaget constate qu\u2019\u00e0 24 jours Jacqueline suit du regard un mouchoir d\u00e9plac\u00e9 devant ses yeux. Et c\u2019est \u00e9galement \u00e0 24 jours que Laurent est vu fixant longuement une frange de son berceau.<\/p>\n<p>Depuis les quelques observations faites par Piaget de la pr\u00e9sence de tels sch\u00e8mes r\u00e9flexes de vision mais aussi d\u2019audition dans les semaines qui ont suivi la naissance de ses enfants, de nombreuses recherches de psychologie du d\u00e9veloppement ont apport\u00e9 un nombre consid\u00e9rables de nouvelles constatations quant aux comp\u00e9tences pr\u00e9coces et pour l\u2019essentiel inn\u00e9es d\u00e8s les jours et les semaines qui suivent la naissance.\u00a0<a name=\"_jjd2011_03ftnref15\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_03ftn15\">[15]<\/a> Notons cependant que ces observations, loin d\u2019\u00eatre contradictoires avec celles de Piaget, confirment sa conception du point de d\u00e9part de la psychogen\u00e8se de l\u2019intelligence\u00a0: celle-ci repose sur un bagage, certes plus \u00e9tendu qu\u2019initialement imagin\u00e9, de sch\u00e8mes instinctifs, tels que celui de la nutrition et de sa composante principale, au c\u00f4t\u00e9 de la d\u00e9glutition, qu\u2019est la succion. Mais ce qui est tout aussi essentiel de consid\u00e9rer pour bien saisir la port\u00e9e de ces conduites du premier stade est le fait qu\u2019\u00e0 ce niveau, il ne s\u2019agit en aucun cas <em>pour le b\u00e9b\u00e9<\/em> de reconna\u00eetre et de diff\u00e9rencier des tableaux sensoriels\u00a0<a name=\"_jjd2011_03ftnref16\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_03ftn16\">[16]<\/a>, ceci quand bien m\u00eame un sch\u00e8me (celui de succion par exemple) se diff\u00e9rencie dans son fonctionnement et dans son accomplissement en fonction des diff\u00e9rents objets qui viennent l\u2019alimenter, et qui aboutissent de fait \u00e0 des complexes sensoriels diff\u00e9rents (diff\u00e9renciation de fait, li\u00e9e au processus d\u2019accommodation visuelle, mais qui n\u2019aboutit cependant pas encore \u00e0 des sch\u00e8mes et donc \u00e0 des aliments diff\u00e9renci\u00e9s). Ainsi, dans le cas de la vision, le sch\u00e8me s\u2019active dans telle ou telle situation non pas en vue de satisfaire un (encore hypoth\u00e9tique) besoin du b\u00e9b\u00e9 de reconna\u00eetre un tableau sensoriel, mais seulement parce qu\u2019un complexe sensoriel vient alimenter le sch\u00e8me r\u00e9flexe encore indiff\u00e9renci\u00e9 de la vision. Et si dans ce contexte le b\u00e9b\u00e9 intervient pour prolonger l\u2019activit\u00e9 de son sch\u00e8me enclench\u00e9 de fa\u00e7on purement r\u00e9flexe, ce ne sera pas encore pour satisfaire un quelconque but de reconna\u00eetre un <em>tableau<\/em> sensoriel et encore moins un <em>objet<\/em> <em>ext\u00e9rieur<\/em>, c\u2019est-\u00e0-dire de \u00abregarder pour voir\u00bb (<em>NdI<\/em>, p. 68), mais seulement en raison du plaisir que cette activit\u00e9 et le complexe sensoriel qui la nourrit et s\u2019y rattache indistinctement lui procurent. Dans les jours qui suivent la naissance, les complexes sensoriels li\u00e9s \u00e0 cette activit\u00e9 ne sont donc encore que des aliments pour le sch\u00e8me instinctif indiff\u00e9renci\u00e9 de la vision (ou de l\u2019audition), similaires \u00e0 ce que sont le pouce (la sensation du pouce suc\u00e9), le drap du lit ou tout autre objet pour le sch\u00e8me indiff\u00e9renci\u00e9 de succion, lui-m\u00eame d\u00e9j\u00e0 partiellement ou non d\u00e9tach\u00e9 du sch\u00e8me r\u00e9flexe global de nutrition.<\/p>\n<p>En conclusion, \u00e0 ce premier niveau de d\u00e9veloppement de l\u2019intelligence sensori-motrice, les complexes sensoriels ne sont encore que de simples aliments fonctionnels comblant de mani\u00e8re plus ou moins ad\u00e9quates les sch\u00e8mes instinctifs et r\u00e9flexes qui les assimilent et s\u2019y accommodent tout aussi instinctivement ou presque (le \u00abpresque\u00bb signalant la part d\u2019investissement que le b\u00e9b\u00e9 peut placer dans l\u2019activit\u00e9 du sch\u00e8me qui organise son comportement, en la renfor\u00e7ant alors en proportion du plaisir qu\u2019elle lui procure).<\/p>\n<h3>Stade 2\u00a0: les premi\u00e8res conduites acquises<\/h3>\n<h4>Les r\u00e9actions circulaires primaires<\/h4>\n<p>Le deuxi\u00e8me stade de d\u00e9veloppement de l\u2019intelligence sensori-motrice est caract\u00e9ris\u00e9 par l\u2019apparition des <em>premi\u00e8res conduites acquises au cours de la psychogen\u00e8se de l\u2019enfant<\/em> et non pas, comme c\u2019est le cas pour les sch\u00e8mes r\u00e9flexes instinctifs, au cours de la phylogen\u00e8se de l\u2019esp\u00e8ce humaine (et donc, pour certains au moins, au cours des psychogen\u00e8ses des g\u00e9n\u00e9rations successives d\u2019individus qui sont \u00e0 l\u2019origine de notre esp\u00e8ce en son \u00e9tat actuel d\u2019\u00e9volution). Ces premi\u00e8res conduites acquises par les b\u00e9b\u00e9s humains et dont le point de d\u00e9part se compose toujours d\u2019un ou de plusieurs sch\u00e8mes instinctifs, r\u00e9sultent de deux m\u00e9canismes g\u00e9n\u00e9raux de construction pouvant fonctionner conjointement ou isol\u00e9ment. L\u2019un de ces deux m\u00e9canismes \u2014\u00a0la r\u00e9action circulaire\u00a0\u2014 avait \u00e9t\u00e9 propos\u00e9 par J.\u2011M. Baldwin pour expliquer la formation des habitudes \u00e9l\u00e9mentaires. Quant \u00e0 l\u2019autre \u2014\u00a0la coordination encore purement r\u00e9flexe de sch\u00e8mes inn\u00e9s ou acquis\u00a0\u2014 il s\u2019agit d\u2019une une r\u00e9interpr\u00e9tation radicale\u00a0<a name=\"_jjd2011_03ftnref17\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_03ftn17\">[17]<\/a> par Piaget du m\u00e9canisme d\u2019association (de sensations, d\u2019id\u00e9es ou de comportements) classiquement \u00e9voqu\u00e9 pour rendre compte des apprentissages psychologiques. Avant de rapporter certaines observations relatives aux r\u00e9actions circulaires primaires et aux premi\u00e8res adaptations acquises, disons un mot de ces deux m\u00e9canismes.<\/p>\n<p>Le principe g\u00e9n\u00e9ral de la r\u00e9action circulaire telle que l\u2019avait con\u00e7ue Baldwin est le suivant\u00a0: lorsqu\u2019une action procure un satisfaction, cette action tend \u00e0 se r\u00e9p\u00e9ter, ce qui a pour effet de renforcer l\u2019action en proportion de la satisfaction \u00e9prouv\u00e9e et d\u2019en faciliter le d\u00e9roulement. C\u2019est l\u00e0 un m\u00e9canisme que Piaget va reprendre dans sa propre explication du d\u00e9veloppement, mais en montrant que le processus de r\u00e9action circulaire \u00e9volue au cours des \u00e9tapes qui m\u00e8nent des premiers sch\u00e8mes acquis jusqu\u2019aux conduites intelligentes les plus avanc\u00e9es que l\u2019on peut observer chez un enfant de 18 mois environ. Trois niveaux du m\u00e9canisme de r\u00e9action circulaire ont ainsi pu \u00eatre d\u00e9gag\u00e9s, le premier \u00e9tant compos\u00e9 des r\u00e9actions circulaires primaires que nous allons tout de suite d\u00e9crire en l\u2019illustrant \u00e0 travers l\u2019exemple de l\u2019acquisition du sch\u00e8me de la succion de pouce. Quant aux deux autres niveaux, ils r\u00e9v\u00e8lent une complication du m\u00e9canisme de base qui, comme on le verra, d\u00e9coule de la progression m\u00eame des sch\u00e8mes sensori-moteurs et de leur organisation fonctionnelle\u00a0<a name=\"_jjd2011_03ftnref18\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_03ftn18\">[18]<\/a>. En ce qui concerne le m\u00e9canisme de coordination, s\u2019il ne s\u2019agit encore que d\u2019une coordination purement r\u00e9flexe et infrapsychologique, c\u2019est-\u00e0-dire relevant de la neurophysiologie et non pas encore de la psychologie (absence de coordination psychologique ou de <em>conduite<\/em> de coordination), contrairement \u00e0 ce qui sera observ\u00e9 dans les stades ult\u00e9rieurs, il n\u2019en reste pas moins que les r\u00e9sultats, c\u2019est-\u00e0-dire les sch\u00e8mes ou les enrichissements de sch\u00e8mes auxquels ce m\u00e9canisme purement r\u00e9flexe aboutit ne sont en rien pr\u00e9d\u00e9termin\u00e9s.<\/p>\n<p><em>L\u2019acquisition du sch\u00e8me de succion du pouce chez Laurent<\/em>. \u2014 Piaget montre \u00e0 travers quelques observations d\u00e9taill\u00e9es comment ce sch\u00e8me a \u00e9t\u00e9 acquis chez Laurent.\u00a0<a name=\"_jjd2011_03ftnref19\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_03ftn19\">[19]<\/a> Lors du premier stade, c\u2019est-\u00e0-dire, pour Laurent, pendant tout le premier mois suivant sa naissance, c\u2019est de mani\u00e8re fortuite que le sch\u00e8me de succion (ou le sch\u00e8me de nutrition englobant l\u2019activit\u00e9 de succion) rencontrait cet \u00ab\u00a0aliment\u00a0\u00bb indiff\u00e9renci\u00e9 qu\u2019est le pouce. Tout autre objet venant toucher sa bouche pouvait de la m\u00eame mani\u00e8re alimenter ce sch\u00e8me de succion ou celui (englobant) de nutrition. L\u2019absence de diff\u00e9renciation entre aliments du sch\u00e8me signifie que jusqu\u2019alors il n\u2019y avait pas encore de sch\u00e8me acquis de succion du pouce.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A 1 mois et 2 jours (= 0\u00a0;1(2)), un premier pas est fait dans ce sens (obs. 17 de Piaget 1936)\u00a0: Laurent est dans son berceau, il a faim et crie. Sa m\u00e8re le prend dans ses bras, en position verticale et il cherche alors imm\u00e9diatement \u00e0 t\u00e9ter. Le comportement observ\u00e9 passe alors par quatre phases\u00a0: 1\u00b0 Laurent cherche \u00e0 t\u00e9ter en tournant la t\u00eate de gauche \u00e0 droite, pendant que ses bras s\u2019agitent dans tous les sens\u00a0; 2\u00b0 les bras, au lieu d\u2019aller en tout sens comme cela se produisait jusqu\u2019alors<a name=\"_jjd2011_03msoanchor_1\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_03msocom_1\">[JJD1]<\/a> , \u00absemblent se rapprocher de la bouche\u00bb.\u00a0Plusieurs fois, les mains effleurent les l\u00e8vres, la main droite tendant \u00e0 se coller contre la joue, \u00e0 l\u2019\u00e9treindre. La bouche, grande ouverte, continue \u00e0 chercher un aliment, jusqu\u2019au moment o\u00f9 elle se saisit du pouce gauche, ce qui enclenche l\u2019action de succion. Laurent n\u2019ayant pas encore la ma\u00eetrise des mouvements de sa main, le pouce ressort de la bouche, ce qui provoque la col\u00e8re de l\u2019enfant qui se cambre, crie et suce dans le vide. \u00c0 nouveau les mains se rapprochent ensuite de la bouche, mais cette fois sans succ\u00e8s, c\u2019est-\u00e0-dire sans aboutir \u00e0 ce que la bouche s\u2019en empare.<\/p>\n<p>Pour Piaget qui la commente, cette s\u00e9quence r\u00e9v\u00e8le un d\u00e9but de formation du \u00absch\u00e8me de succion du pouce\u00bb (destin\u00e9, s\u2019il n\u2019est pas contrecarr\u00e9, \u00e0 devenir ult\u00e9rieurement une habitude). Celui-ci na\u00eet d\u2019un d\u00e9but de coordination, encore purement r\u00e9flexe (mais non pas inn\u00e9e, c\u2019est-\u00e0-dire g\u00e9n\u00e9tiquement pr\u00e9d\u00e9termin\u00e9e\u00a0) entre le mouvement de la t\u00eate et la bouche cherchant l\u2019aliment du sch\u00e8me de nutrition, et le mouvement encore incontr\u00f4l\u00e9 (quoique manifestant un d\u00e9but d\u2019orientation) des mains. Mais l\u2019\u00e9chec final montre que ce sch\u00e8me n\u2019est pas encore pleinement acquis, contrairement \u00e0 ce qui sera constat\u00e9 deux jours plus tard.<\/p>\n<p>\u00c0 0\u00a0;1(4) en effet, une coordination compl\u00e8te parvient \u00e0 s\u2019installer entre la bouche qui cherche \u00e0 sucer le pouce, et le bras et la main qui cherchent la bouche. Voil\u00e0 la s\u00e9quence qui aboutit \u00e0 la ma\u00eetrise du sch\u00e8me de succion du pouce. Dans un premier temps, le sch\u00e8me de succion s\u2019active et de son c\u00f4t\u00e9 la main cherche \u00e0 atteindre la bouche (cette fois, la recherche du complexe sensoriel issu de la succion du pouce est bien ce qui, aux c\u00f4t\u00e9s peut-\u00eatre de la faim, mobilise Laurent ou du moins le sch\u00e8me encore en formation). Mais seul l\u2019index entre dans la bouche. Laurent \u00e9loigne (= rejette) alors la main de la bouche pour la rapprocher \u00e0 nouveau. Cette fois le geste est plus pr\u00e9cis et le pouce peut p\u00e9n\u00e9trer la bouche mais en m\u00eame temps que l\u2019index, solution \u00e0 nouveau ressentie comme non compl\u00e8tement satisfaisante. Laurent \u00e9loigne une nouvelle fois sa main pour la rapprocher une troisi\u00e8me fois de sa bouche. Cette fois, aucun autre doigt ne fait plus obstacle \u00e0 la succion du pouce et celle-ci peut se d\u00e9rouler en apportant pleine satisfaction \u00e0 l\u2019enfant (au moins provisoirement et si le premier mobile qu\u2019est la faim n\u2019est pas trop fort). Les jours suivants, le sch\u00e8me de succion du pouce continuera \u00e0 s\u2019exercer jusqu\u2019\u00e0 devenir une habitude.<\/p>\n<p>D\u2019autres comportements tout \u00e0 fait similaires ont \u00e9t\u00e9 observ\u00e9s chez les deux s\u0153urs de Laurent, avec un retard de quelques semaines chez l\u2019une d\u2019entre elles. Mais ce qui pr\u00e9c\u00e8de suffit \u00e0 comprendre comment les deux m\u00e9canismes fondamentaux de r\u00e9actions circulaires et de coordination co-interviennent dans la cr\u00e9ation du sch\u00e8me de succion du pouce chez Laurent. Au sujet du processus de <em>coordination<\/em>, on voit ici que s\u2019il y a probablement un d\u00e9but d\u2019intention chez Laurent qui cherche \u00e0 sucer ce qu\u2019il ne reconna\u00eet bien s\u00fbr pas encore comme \u00e9tant \u00abson\u00bb pouce, cette intention ne porte pas sur la coordination entre le mouvement de la main et le sch\u00e8me de succion. Cette coordination est de type purement r\u00e9flexe (ou purement neurophysiologique)\u00a0<a name=\"_jjd2011_03ftnref20\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_03ftn20\">[20]<\/a>, en d\u2019autres termes, il n\u2019y a pas encore coordination <em>psychologique<\/em> ou intentionnelle de deux actions ou de deux sch\u00e8mes d\u2019action telle qu\u2019on l\u2019observera par la suite. Quant \u00e0 la <em>r\u00e9action circulaire primaire<\/em>, elle intervient d\u00e8s la cr\u00e9ation puis lors de la progression du comportement de Laurent. Au d\u00e9part, il y a d\u00e9couverte non pas encore d\u2019un spectacle int\u00e9ressant (issu de sensations ext\u00e9roceptives), comme cela sera le cas au deuxi\u00e8me stade, mais du fait qu\u2019un mouvement de la main apporte un aliment \u00e0 une composante centrale du sch\u00e8me inn\u00e9 de nutrition, \u00e0 savoir l\u2019activit\u00e9 de succion. Mais d\u00e8s la d\u00e9couverte de cet effet inattendu, le mouvement qui y a abouti tendra \u00e0 se reproduire, donnant ainsi naissance au sch\u00e8me de succion du pouce, qui se pr\u00e9cisera et se renforcera au fur \u00e0 mesure de ses r\u00e9p\u00e9titions, jusqu\u2019\u00e0 devenir une habitude \u00e9l\u00e9mentaire dont il pourra \u00eatre difficile de ses d\u00e9barrasser. Pour Piaget, ainsi que l\u2019illustre l\u2019acquisition prototypique de la succion du pouce, la r\u00e9action circulaire primaire est \u00abun exercice fonctionnel acquis, prolongeant l\u2019exercice r\u00e9flexe et ayant pour effet de fortifier et d\u2019entretenir, non plus seulement un m\u00e9canisme tout mont\u00e9 [comme l\u2019est tout sch\u00e8me instinctif], mais un ensemble sensori-moteur \u00e0 r\u00e9sultats nouveaux poursuivis pour eux-m\u00eames\u00bb (JP36, p. 64).<\/p>\n<p>Un point doit \u00eatre ici soulign\u00e9\u00a0: dans cette acquisition d\u2019un sch\u00e8me issu d\u2019une r\u00e9action circulaire primaire, comme l\u2019est le sch\u00e8me de succion du pouce, tout se joue \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de l\u2019organisme et de l\u2019activit\u00e9 naissante du sujet\u00a0: l\u2019action, son but, son moyen, son r\u00e9sultat ne mettent en jeu aucun objet qui leur soit ext\u00e9rieur, aucun objet autre que le corps de l\u2019individu vivant cette exp\u00e9rience.<\/p>\n<p>D\u2019autres exemples de r\u00e9action circulaire primaire sont pr\u00e9sent\u00e9s par Piaget, tel celui de l\u2019enfant qui suce et joue avec sa langue (<em>NdI<\/em>, p. 60). Tous illustrent la fa\u00e7on dont les premiers sch\u00e8mes acquis s\u2019inscrivent dans le prolongement d\u2019un sch\u00e8me r\u00e9flexe (ici \u00e0 nouveau celui de la succion). Mais \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de ces sch\u00e8mes r\u00e9sultant du m\u00e9canisme de r\u00e9action circulaire primaire, apparaissent aussi de simples enrichissements des sch\u00e8mes r\u00e9flexes inn\u00e9s, enrichissements donnant naissance aux r\u00e9flexes conditionn\u00e9s ou aux premi\u00e8res adaptations acquises.<\/p>\n<h4>Les premi\u00e8res adaptations acquises<\/h4>\n<p>Ces premi\u00e8res adaptations au monde ext\u00e9rieur r\u00e9sultent de l\u2019assimilation par un sch\u00e8me r\u00e9flexe (celui de nutrition par exemple) d\u2019un percept (un son par exemple) qui tout en lui \u00e9tant initialement \u00e9tranger, est par ailleurs l\u2019aliment d\u2019un autre sch\u00e8me, en l\u2019occurrence d\u2019audition, ce processus d\u2019assimilation s\u2019accompagnant d\u2019un processus conjoint d\u2019accommodation du sch\u00e8me r\u00e9flexe au complexe sensoriel ainsi \u00e9largi. Tout en impliquant \u00e9galement une coordination r\u00e9flexe, en l\u2019occurrence entre le sch\u00e8me enrichi (le sch\u00e8me de nutrition) et le sch\u00e8me annexe et son produit d\u00e8s lors diff\u00e9renci\u00e9 (le son), ces premi\u00e8res adaptations se distinguent des r\u00e9actions circulaires primaires en ce sens qu\u2019elles ne d\u00e9bouchent sur aucun r\u00e9sultat nouveau, aucune finalit\u00e9 nouvelle. Deux exemples permettent de clarifier ce point.<a name=\"_jjd2011_03ftnref21\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_03ftn21\">[21]<\/a><\/p>\n<p><em>1<sup>er<\/sup> exemple <\/em>: <em>l\u2019association entre le sch\u00e8me de nutrition et le contact corporel du nourrisson avec sa m\u00e8re<\/em>. \u2014 D\u00e8s 0\u00a0;1(14) pour Jacqueline et d\u00e8s 0\u00a0;1(27) pour Lucienne, Piaget a pu observer le comportement suivant\u00a0: chacune de ses deux filles tournait la t\u00eate du bon c\u00f4t\u00e9 lorsque sa m\u00e8re la d\u00e9pla\u00e7ait d\u2019un sein \u00e0 l\u2019autre pour la nourrir (observation 25 de <em>NdI<\/em>). Alors que la rotation imprim\u00e9e \u00e0 leur corps par ce d\u00e9placement dirigeait naturellement leur t\u00eate vers l\u2019ext\u00e9rieur, elles contraient ce mouvement en tournant leur t\u00eate dans la direction du sein \u00e0 t\u00e9ter. Piaget interpr\u00e8te ce comportement dans les termes suivants\u00a0: \u00abl\u2019enfant sait dor\u00e9navant utiliser les contacts avec le bras de sa m\u00e8re comme <em>signaux<\/em> lui permettant de rep\u00e9rer la direction de la nourriture\u00bb. Il y a donc \u00abassociations acquises, c\u2019est-\u00e0-dire accommodation d\u00e9passant la simple accommodation r\u00e9flexe\u00bb observ\u00e9e lorsque le b\u00e9b\u00e9 ne faisait qu\u2019ajuster localement la position de la t\u00eate et de la bouche pour saisir le mamelon. En d\u2019autres termes, le sch\u00e8me de nutrition, qui incorpore des \u00e9l\u00e9ments de posture et des sensations li\u00e9es \u00e0 celle-ci, ainsi que des \u00e9l\u00e9ments de contacts non seulement buccaux, mais plus globalement corporels avec la m\u00e8re, s\u2019est diff\u00e9renci\u00e9 jusqu\u2019au point o\u00f9 une diff\u00e9renciation s\u2019est faite entre diff\u00e9rents complexes de sensations, chaque complexe d\u00e9livrant des signaux sp\u00e9ciaux (sensation li\u00e9e \u00e0 la suppression du contact de l\u2019un des deux seins, ou encore sensation li\u00e9e au mouvement de d\u00e9placement du corps) permettant l\u2019enclenchement du mouvement de la t\u00eate orientant correctement celle-ci pour que la bouche atteigne imm\u00e9diatement sa cible. Il se pourrait bien s\u00fbr que cet enrichissement du sch\u00e8me par accommodation \u00e0 de nouveaux signaux (par rapport au simple d\u00e9clencheur qu\u2019est, par exemple, la sensation de contact des l\u00e8vres avec le doigt, le mamelon, etc.) rel\u00e8ve encore de l\u2019inn\u00e9, quand bien m\u00eame le lien entre ces nouveaux signaux corporels \u2014jusqu\u2019alors non reconnus voire absents en raison de l\u2019insuffisant d\u00e9veloppement du syst\u00e8me neuronal\u2014 et le sch\u00e8me de nutrition n\u2019apparaissent qu\u2019aux environs de 1 mois. Un deuxi\u00e8me exemple plus tardif d\u2019association entre sch\u00e8me et \u00e9l\u00e9ment ext\u00e9rieur est \u00e0 cet \u00e9gard plus probant quant au caract\u00e8re acquis et certainement pas pr\u00e9d\u00e9termin\u00e9 des liens ainsi cr\u00e9\u00e9s (et donc quant \u00e0 la complexification non pr\u00e9d\u00e9termin\u00e9e d\u2019un sch\u00e8me \u00e0 l\u2019origine purement inn\u00e9).<\/p>\n<p><em>2<sup>\u00e8me<\/sup> exemple\u00a0: l\u2019association entre le sch\u00e8me de nutrition et des signaux visuels<\/em>. \u2014 \u00c0 0;4(27) Jacqueline ouvre la bouche d\u00e8s qu\u2019on lui montre le biberon ou une cuill\u00e8re (c\u2019est l\u00e0 un comportement que tout parent attentif constate avec amusement chez ses enfants). De m\u00eame, d\u00e8s 0;3(15), Laurent ouvre tout grand la bouche lorsqu\u2019il per\u00e7oit certains \u00absignaux visuels\u00bb (sa m\u00e8re notamment). En pareil cas, il y a peu de doute que l\u2019enfant \u00absache\u00bb que les signaux en question n\u2019impliquent pas forc\u00e9ment un d\u00e9roulement de l\u2019action conforme \u00e0 son d\u00e9sir. G\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e \u00e0 ces nouveaux signaux, la formule de Piaget selon laquelle \u00abl\u2019enfant sait dor\u00e9navant utiliser les contacts avec le bras de sa m\u00e8re\u2026\u00bb prend d\u00e8s lors toute sa valeur interpr\u00e9tative\u00a0: face \u00e0 un biberon qui reste distant et muni de ce savoir, l\u2019enfant saura suspendre le fonctionnement de son sch\u00e8me, prolonger l\u2019attente jusqu\u2019\u00e0 ce que les conditions de son complet d\u00e9roulement se r\u00e9alisent (c\u2019est donc d\u00e8s ce niveau des premi\u00e8res associations acquises qu\u2019entrent en jeu les actions secondaires au moyen desquelles le sujet devient apte \u00e0 moduler le d\u00e9roulement de ses sch\u00e8mes d\u2019actions primaires, et en particulier non seulement la capacit\u00e9 de renforcer le d\u00e9roulement d\u2019une action en fonction du plaisir \u00e9prouv\u00e9, mais de suspendre et non pas arr\u00eater ce d\u00e9roulement si les conditions ne sont pas compl\u00e8tement r\u00e9alis\u00e9es).<a name=\"_jjd2011_03ftnref22\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_03ftn22\">[22]<\/a> A cet \u00e2ge d\u2019ailleurs, de telles associations entre de nouveaux signaux visuels ou autres et les sch\u00e8mes de l\u2019enfant ne concernent plus seulement les sch\u00e8mes au d\u00e9part inn\u00e9s (ici celui de nutrition avec ses composantes), mais des sch\u00e8mes qui, tout en pouvant conserver une part d\u2019inn\u00e9, ont des finalit\u00e9s et des composantes qui n\u2019ont plus rien de tel, comme on en verra maints exemples dans la suite. Il est d\u2019ailleurs \u00e9galement \u00e9vident que ce m\u00e9canisme de base par lequel les sch\u00e8mes s\u2019enrichissent et se diff\u00e9rencient en assimilant (et en s\u2019accommodant \u00e0) de nouveaux \u00e9l\u00e9ments ext\u00e9rieurs (ici le complexe sensoriel, transform\u00e9 en signal, livr\u00e9 par la vision du biberon ou de la m\u00e8re) continuera \u00e0 produire de tels effets \u00e0 tous les niveaux ult\u00e9rieurs de d\u00e9veloppement et ce jusque chez l\u2019adulte, par exemple dans les activit\u00e9s de d\u00e9placement familier lors desquelles nos sch\u00e8mes ne cessent d\u2019int\u00e9grer de tels complexes pour les transformer en signaux.<\/p>\n<p>Concluons cette section sur les premi\u00e8res adaptations acquises en soulignant que le type de conduites que Piaget d\u00e9crit \u00e0 propos de ses deux filles qui tournent correctement leur t\u00eate en direction du sein gauche ou du sein droite selon la situation, ou de Jacqueline et Laurent qui ouvrent grand leur bouche \u00e0 la vue de leur m\u00e8re ou d\u2019un biberon, lui permet de r\u00e9interpr\u00e9ter le m\u00e9canisme, initialement con\u00e7u comme purement neurophysiologique, du conditionnement r\u00e9flexe \u00e9voqu\u00e9 par le m\u00e9decin et physiologiste russe Pavlov, en y ajoutant cette part d\u2019activit\u00e9 psychologique qui intervient dans le cas d\u2019une modification d\u2019un sch\u00e8me par assimilation (psychologique et cognitive) de signaux initialement ind\u00e9pendants du fonctionnement du sch\u00e8me (et n\u2019ayant donc pas encore le statut de signal). Le chien qui en arrive \u00e0 saliver au son d\u2019une cloche et non plus seulement \u00e0 la vue de la nourriture, ce qui est \u00e0 l\u2019\u00e9vidence une association acquise, est amen\u00e9 \u00e0 le faire soit par un m\u00e9canisme purement neurophysiologique, soit plus vraisemblablement parce qu\u2019il \u00e9tablit, par assimilation psychologique, un lien d\u2019implication signifiante entre le son auquel il pr\u00eate attention et l\u2019arriv\u00e9e de la nourriture, ce qui donne \u00e0 l\u2019animal une plus grande mobilit\u00e9 de comportement (par exemple possibilit\u00e9 de maintenir l\u2019action en suspens gr\u00e2ce \u00e0 la connaissance du lien d\u2019implication entre le son et la nourriture \u00e0 venir, etc.) comparativement \u00e0 un type de r\u00e9flexe conditionn\u00e9 qui s\u2019expliquerait par les seules lois g\u00e9n\u00e9rale d\u2019association neurophysiologique.<\/p>\n<p>Mais malgr\u00e9 ce rapprochement possible entre les premi\u00e8res adaptations acquises d\u2019un sch\u00e8me initialement r\u00e9flexe et le r\u00e9flexe conditionn\u00e9 tel qu\u2019\u00e9tudi\u00e9 par Pavlov il y a une diff\u00e9rence\u00a0: dans le second cas, c\u2019est la personne ext\u00e9rieure (l\u2019exp\u00e9rimentateur) qui est ma\u00eetre du jeu. D\u00e8s lors le conditionnement peut \u00eatre con\u00e7u comme se produisant (ou pouvant se produire) en l\u2019absence m\u00eame d\u2019un r\u00e9el engagement du chien dans l\u2019exp\u00e9rience (auquel cas le conditionnement r\u00e9flexe pourrait ne pas encore relever de la psychologie, mis \u00e0 part l\u2019\u00e9ventuelle pression de la faim). Or un tel proc\u00e9d\u00e9 dans lequel c\u2019est une personne ext\u00e9rieure qui guide l\u2019acquisition du r\u00e9flexe conditionn\u00e9 peut \u00e9galement \u00eatre employ\u00e9 chez l\u2019humain, et ceci d\u00e8s la naissance et m\u00eame d\u00e8s la vie f\u0153tale. Piaget mentionne lui-m\u00eame deux recherches, l\u2019une concernant l\u2019acquisition d\u2019un r\u00e9flexe conditionn\u00e9 associant un son \u00e0 la succion chez un enfant de 3 jours, l\u2019autre l\u2019acquisition d\u2019un r\u00e9flexe conditionn\u00e9 chez le f\u0153tus (<em>NdI<\/em>, p. 57). Piaget ne met pas en doute le r\u00e9sultat de ces recherches, sans cependant s\u2019interroger sur leur implication. L\u00e0 aussi on peut concevoir qu\u2019un tel conditionnement n\u2019implique encore aucune assimilation psychologique du signal, et donc que l\u2019explication du conditionnement puisse relever de la seule neurocybern\u00e9tique\u00a0<a name=\"_jjd2011_03ftnref23\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_03ftn23\">[23]<\/a>. La question se pose pourtant de savoir si de premi\u00e8res adaptations psychologiques, supposant l\u2019intervention active d\u2019un sujet psychologique encore inconscient de lui-m\u00eame, ne pourraient pas appara\u00eetre d\u00e9j\u00e0 chez le f\u0153tus (pour autant que son cerveau soit parvenu \u00e0 un certain niveau de maturation). C\u2019est peu probable pour le type d\u2019adaptation de sch\u00e8me observ\u00e9 par Piaget chez ses enfants \u00e2g\u00e9s d\u2019environ trois mois (cf. le sch\u00e8me de nutrition incorporant des signaux visuels tels que la vue du biberon). C\u2019est au contraire assez vraisemblable pour le type d\u2019adaptation observ\u00e9 chez Jacqueline et chez Lucienne vers l\u2019\u00e2ge d\u2019environ 1 mois\u00a0:\u00a0 r\u00e9agir activement \u00e0 ce qui n\u2019est peut-\u00eatre pas encore vraiment un signal, tout au plus un complexe sensoriel encore peu diff\u00e9renci\u00e9. Si un r\u00e9flexe conditionn\u00e9 peut \u00eatre acquis par un f\u0153tus, il est difficile de voir pourquoi il n\u2019en irait pas de m\u00eame pour de premi\u00e8res adaptations acquises venant enrichir les sch\u00e8mes instinctifs d\u00e9celables chez le f\u0153tus. Admettre ceci implique de faire remonter plus haut que Piaget ne pouvait le constater le d\u00e9but des premi\u00e8res adaptations psychologiques (avec intervention active du sujet renfor\u00e7ant son action du fait du plaisir fonctionnel qu\u2019elle lui procure, mais pas n\u00e9cessairement d\u00e9j\u00e0 action secondaire plus complexe).<\/p>\n<p>Mais se poser ce genre d\u2019interrogation, c\u2019est d\u2019une certaine mani\u00e8re ouvrir la bo\u00eete de Pandore qui a trop rapidement conduit bien des psychologues de la prime enfance \u00e0 remettre en question la conception piag\u00e9tienne du d\u00e9veloppement de l\u2019intelligence sensori-motrice. Avant donc de continuer lors des prochains cours notre examen des \u00e9tapes de ce d\u00e9veloppement telles que les a d\u00e9crites et interpr\u00e9t\u00e9es Piaget \u2014et en particulier l\u2019examen des acquisitions concernant non plus la mise en relation de la succion et de la posture, ou de la succion et de la vision, mais celle des relations entre la vision et la pr\u00e9hension, bien plus int\u00e9ressante du point de vue de la gen\u00e8se de l\u2019intelligence car conduisant \u00e0 des acquisitions de niveau bien plus avanc\u00e9 que celles pr\u00e9c\u00e9demment d\u00e9crites\u2014, disons quelques mots des implications, par rapport \u00e0 la conception piag\u00e9tienne, de la d\u00e9couverte, \u00e0 partir de la fin des ann\u00e9es 1960, de toute une s\u00e9rie de comp\u00e9tences cognitives pr\u00e9coces chez le b\u00e9b\u00e9, dans les heures, les jours ou les premi\u00e8res semaines qui suivent sa naissance. Nous verrons que si le tableau des faits est plus riche que ne pouvait le pr\u00e9voir Piaget, il n\u2019implique aucunement le rejet du cadre conceptuel \u00e9labor\u00e9 pour rendre compte de la progression des \u00e9tapes de l\u2019intelligence telles qu\u2019observ\u00e9es chez Jacqueline, Lucienne et Laurent. Ces faits sont au contraire \u00e0 valoriser du point de vue m\u00eame de la conception piag\u00e9tienne de la naissance de l\u2019intelligence, dans la mesure o\u00f9 ils obligent \u00e0 mieux saisir les liens plus complexe qu\u2019initialement imagin\u00e9s entre l\u2019inn\u00e9 et l\u2019acquis, ou encore entre l\u2019activit\u00e9 neuronale et l\u2019activit\u00e9 psychologique discernables dans le passage des sch\u00e8mes instinctifs aux premiers sch\u00e8mes acquis, c\u2019est-\u00e0-dire non pr\u00e9d\u00e9termin\u00e9s dans leur finalit\u00e9 ou dans leur composition.<\/p>\n<h4>De quelques recherches postpiag\u00e9tiennes sur le jeune b\u00e9b\u00e9<\/h4>\n<p>Les recherches que nous allons examiner ont port\u00e9 sur la perception intermodale ou transmodale chez les nourrissons (comment l\u2019information recueillie par un mode de perception, par exemple par le sens tactile, peut \u00eatre exploit\u00e9e par un autre mode perceptif, par exemple la vision), ainsi que sur leurs capacit\u00e9s de discrimination perceptive. Les observations r\u00e9v\u00e9lant la pr\u00e9cocit\u00e9 de ces capacit\u00e9s ont \u00e9t\u00e9 rendues possibles gr\u00e2ce \u00e0 de nouvelles techniques d\u2019investigation des comportements reposant sur un usage de plus en plus fr\u00e9quent et syst\u00e9matique des enregistrements audiovisuels et surtout l\u2019utilisation de la technique dite d\u2019habituation (en plus d\u2019une m\u00e9thodologie exp\u00e9rimentale devenue plus exigeante en ce qui concerne le contr\u00f4le des variables). Bri\u00e8vement dit, cette technique dite d\u2019habituation d\u00e9coule du ph\u00e9nom\u00e8ne de m\u00eame nom qui se produit lors d\u2019une confrontation \u00e0 une situation initialement in\u00e9dite\u00a0: un enfant (ou un adulte, ou un animal) est d\u2019autant plus attentif \u00e0 une certaine situation que celle-ci ne lui est pas famili\u00e8re. D\u00e8s qu\u2019elle le devient, l\u2019enfant (ou l\u2019adulte, ou l\u2019animal) y pr\u00eate de moins en moins attention. On verra par la suite comment les psychologues ont fait un usage tout \u00e0 fait f\u00e9cond de ce ph\u00e9nom\u00e8ne d\u2019habituation non seulement dans l\u2019\u00e9tude des capacit\u00e9s cognitives des b\u00e9b\u00e9s, mais aussi dans celle des jeunes enfants.<\/p>\n<p>Parmi les nombreuses exp\u00e9riences r\u00e9alis\u00e9es avec de jeunes b\u00e9b\u00e9s, retenons en cinq en examinant pour chacune d\u2019entre elles si elles impliquent l\u2019abandon de la th\u00e9orie piag\u00e9tienne, comme certains chercheurs l\u2019ont affirm\u00e9, le plus souvent faute d\u2019une connaissance approfondie de cette derni\u00e8re.<\/p>\n<h5>(1) Une exp\u00e9rience de discrimination perceptive des odeurs<\/h5>\n<p>Il s\u2019agit d\u2019une exp\u00e9rience r\u00e9alis\u00e9e par MacFarlane en 1975 telle qu\u2019elle est rapport\u00e9e par D. Stern (1985, p. 59) et par J. Vauclair (2004, p. 92). Des nouveaux-n\u00e9s de 3 jours sont couch\u00e9s sur le dos. L\u2019exp\u00e9rimentateur place d\u2019un c\u00f4t\u00e9 (a) de leur t\u00eate un tampon imbib\u00e9 du lait de leur m\u00e8re, et de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 (b) un tampon imbib\u00e9 du lait d\u2019une autre m\u00e8re. Le r\u00e9sultat est sans \u00e9quivoque\u00a0: les b\u00e9b\u00e9s tournent syst\u00e9matiquement la t\u00eate du c\u00f4t\u00e9 (a). Les faits ne souffrent aucun discussion. Mais quelle interpr\u00e9tation peut-on en donner\u00a0? Au moins quatre dans le cadre de la th\u00e9orie piag\u00e9tienne. De telles interpr\u00e9tations ne conduisent qu\u2019\u00e0 \u00e9largir l\u2019extension des composantes sensorielles du sch\u00e8me de nutrition, sans modifier la conception de Piaget selon laquelle \u00e0 ce premier niveau de d\u00e9veloppement, un tel sch\u00e8me peut s\u2019ajuster par accommodation r\u00e9flexe aux donn\u00e9es de la situation.<\/p>\n<h6>(i) Accommodation par exercice du sch\u00e8me r\u00e9flexe<\/h6>\n<p>On peut admettre que la sensation d\u2019odeur appartienne \u00e0 l\u2019ensemble sensoriel indiff\u00e9renci\u00e9 attach\u00e9 au fonctionnement du sch\u00e8me instinctif de nutrition (ou de la t\u00e9t\u00e9e). Mais on a vu que d\u00e8s les premi\u00e8res t\u00e9t\u00e9es le sch\u00e8me s\u2019adapte par \u00abaccom\u00admodation r\u00e9flexe\u00bb (ou instinctive) \u00e0 la situation\u00a0: le mouvement de la bouche et des l\u00e8vres s\u2019ajuste aux sensations d\u00e9livr\u00e9es par le toucher des l\u00e8vres. Il se pourrait tout \u00e0 fait que le sch\u00e8me instinctif inn\u00e9 contienne parmi ses composants un odorat pr\u00e9d\u00e9termin\u00e9 \u00e0 capturer l\u2019odeur propre au lait maternel, de m\u00eame qu\u2019il contient une activit\u00e9 de sensation tactile li\u00e9e aux l\u00e8vres et pr\u00e9d\u00e9termin\u00e9e \u00e0 capturer la forme de l\u2019organe nourricier ext\u00e9rieur. Une telle interpr\u00e9tation ne fait qu\u2019\u00e9largir l\u2019extension des compo\u00adsantes du sch\u00e8me instinctif de nutrition sans modifier la conception de Piaget selon laquelle un tel sch\u00e8me peut s\u2019ajuster aux conditions de la situation.<\/p>\n<h6>(ii) Assimilation d\u2019une sensation n\u2019appartenant pas \u00e0 la configuration sensorielle pr\u00e9d\u00e9termin\u00e9e par le sch\u00e8me instinctif de la t\u00e9t\u00e9e<\/h6>\n<p>Bien que Piaget ne l\u2019ait ni observ\u00e9 ni envisag\u00e9, il est tout \u00e0 fait possible qu\u2019il y ait d\u00e8s les premiers jours assimilation d\u2019une sensation ext\u00e9roceptive (odeur du lait maternel) n\u2019appartenant pas au complexe sensoriel indiff\u00e9renci\u00e9 initialement li\u00e9 au sch\u00e8me instinctif de nutrition. Cette odeur du lait maternel viendrait se greffer \u00e0 ce sch\u00e8me un peu de la m\u00eame fa\u00e7on que quelques semaines plus tard les sensations corporelles li\u00e9es au fait de subir une rotation de tel ou tel c\u00f4t\u00e9 sont pour le b\u00e9b\u00e9 un signal de la direction o\u00f9 tourner la t\u00eate pour que celle-ci et la bouche s\u2019orientent en direction du sein maternel (voir l\u2019observation 25 rapport\u00e9e plus haut). La seule question qu\u2019il convient alors de se poser est de savoir si une telle acquisition rel\u00e8ve des seules lois d\u2019association neuronale (r\u00e9organisant une activit\u00e9 comportementale qui resterait infrapsychologique), ou bien si on a affaire \u00e0 une r\u00e9elle activit\u00e9 psychologique avec saisie du lien d\u2019implication signifiante entre la sensation d\u2019odeur li\u00e9e au tampon imbib\u00e9 du lait maternel et la localisation de la cible de l\u2019action de tourner la t\u00eate \u00e0 gauche ou \u00e0 droite (\u00e0 savoir la pr\u00e9sence instinctivement anticip\u00e9e du lieu o\u00f9 se trouve le sein maternel). Il est assez vraisemblable que la capacit\u00e9 de discrimination des odeurs repose certes sur une base inn\u00e9e, mais \u00e9galement sur les seules lois de coordination r\u00e9flexe conduisant \u00e0 relier l\u2019odeur du lait maternel \u00e0 cette localisation du sein (on supposera ici que, contrairement au r\u00e9flexe conditionn\u00e9 standard, l\u2019exp\u00e9rience permettant de relier une sensation non comprise dans la configuration pr\u00e9d\u00e9termin\u00e9e du sch\u00e8me instinctif n\u2019a pas besoin d\u2019\u00eatre souvent r\u00e9p\u00e9t\u00e9e dans la mesure o\u00f9 l\u2019environnement n\u2019offre au b\u00e9b\u00e9 de 2-3 jours qu\u2019un nombre encore tr\u00e8s r\u00e9duit d\u2019exp\u00e9riences sensorielles distinctes, un nombre appel\u00e9 cependant \u00e0 augmenter par la suite en proportion de la maturation des capteurs sensoriels et des centres sensoriels du cerveau et rendant du m\u00eame coup plus long et plus al\u00e9atoire l\u2019acquisition d\u2019un r\u00e9flexe conditionn\u00e9).<\/p>\n<h6>(iii) Diff\u00e9renciation d\u2019un sch\u00e8me inn\u00e9 de l\u2019odorat associant la provenance d\u2019une odeur et la rotation de la t\u00eate, par accommodation de ce sch\u00e8me \u00e0 la situation d\u2019allaitement<\/h6>\n<p>Ce d\u00e9part inn\u00e9 serait \u00e9quivalent \u00e0 ce que l\u2019on peut observer sur le terrain de l\u2019association entre la vision d\u2019une luminosit\u00e9 et le mouvement de la t\u00eate\u00a0: une diff\u00e9renciation du sch\u00e8me inn\u00e9 de l\u2019odorat liant mouvement de la t\u00eate et direction de l\u2019odeur se produirait \u00e0 partir de l\u2019exercice du sch\u00e8me r\u00e9alis\u00e9 dans le cadre de la t\u00e9t\u00e9e. Dans cette interpr\u00e9tation, on aurait affaire \u00e0 un sch\u00e8me r\u00e9flexe inn\u00e9 (non \u00e9tudi\u00e9 ni observ\u00e9 par Piaget) qui s\u2019exercerait de mani\u00e8re incidemment privil\u00e9gi\u00e9e lors du fonctionnement d\u2019un deuxi\u00e8me sch\u00e8me inn\u00e9, celui de la nutrition, mais sans coordination entre les fonctionnements des deux sch\u00e8mes, sauf si l\u2019odeur devient un signal utile pour le sch\u00e8me de la nutrition. Cet exercice privil\u00e9gi\u00e9 \u2014 en pr\u00e9sence du lait maternel \u2014 du sch\u00e8me reliant odeur et motricit\u00e9 de la t\u00eate entrainerait automatiquement, sans aucune intervention du sujet psychologique, cette diff\u00e9renciation du sch\u00e8me d\u2019odorat expliquant les faits observ\u00e9s dans cette exp\u00e9rience.<\/p>\n<h6>(iv) Sch\u00e8me instinctif pr\u00e9d\u00e9termin\u00e9 \u00e0 discriminer l\u2019odeur maternelle<\/h6>\n<p>Cette derni\u00e8re interpr\u00e9tation consiste \u00e0 faire l\u2019hypoth\u00e8se qu\u2019en plus d\u2019une coordination inn\u00e9e entre odorat et mouvement de la t\u00eate (voir interpr\u00e9tation pr\u00e9c\u00e9dente), un sch\u00e8me de discrimination de l\u2019odeur maternelle est donn\u00e9 d\u00e8s la naissance, le seul apport de l\u2019exp\u00e9rience consistant \u00e0 permettre d\u2019extraire d\u00e8s la premi\u00e8re ou les toutes premi\u00e8res rencontres avec le lait maternel (ou son substitut) l\u2019odeur qui lui est propre, ceci \u00e0 la mani\u00e8re du ph\u00e9nom\u00e8ne d\u2019<em>imprinting<\/em> d\u00e9couvert et d\u00e9crit par l\u2019\u00e9thologiste K. Lorenz chez les canetons apprenant tr\u00e8s vite \u00e0 reconna\u00eetre visuellement leur m\u00e8re dans la population des canards adultes les entourant.<\/p>\n<p>Des quatre interpr\u00e9tations, la premi\u00e8re est la plus simple (ce qui ne veut pas dire la plus plausible). Le sch\u00e8me inn\u00e9 de nutrition est un sch\u00e8me qui englobe d\u00e8s le d\u00e9part des composantes telles que la succion, la d\u00e9glutition,\u00a0le mouvement de la t\u00eate en fonction d\u2019indices ext\u00e9rieurs (dont l\u2019odeur), etc. Mais quoi qu\u2019il en soit, aucune des trois premi\u00e8res interpr\u00e9tations ne pose de probl\u00e8me de compatibilit\u00e9 avec la conception de Piaget. Il en va de m\u00eame de la quatri\u00e8me, quand bien m\u00eame elle conduit \u00e0 mettre en \u00e9vidence la sous-estimation, chez Piaget, de l\u2019apport de l\u2019inn\u00e9 dans l\u2019adaptation initiale des nourrissons \u00e0 leur environnement naturel\u00a0: la prise en compte d\u2019un plus large bagage de sch\u00e8mes instinctifs au d\u00e9part de la psychogen\u00e8se ne suffit pas \u00e0 infirmer les th\u00e8ses constructivistes attribuant un r\u00f4le d\u00e9terminant au sujet psychologique dans la gen\u00e8se de l\u2019intelligence sensori-motrice.<\/p>\n<h5>(2) Une exp\u00e9rience de discrimination visuelle<\/h5>\n<p>Cette exp\u00e9rience sur la vision des formes chez les nouveaux-n\u00e9s a \u00e9t\u00e9 r\u00e9alis\u00e9e par Robert Fantz en 1963 (<em>Science<\/em>, vol. 140, pp. 296-297). Les b\u00e9b\u00e9s sont couch\u00e9s sur le dos et les formes suivantes leur sont pr\u00e9sent\u00e9es dans un ordre quelconque:<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/www.cepiag.ch\/blog\/wp-content\/JJ_Neuch_cours3_img_04.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-full wp-image-455\" title=\"JJ_Neuch_cours3_img_04\" src=\"http:\/\/www.cepiag.ch\/blog\/wp-content\/JJ_Neuch_cours3_img_04.jpg\" alt=\"JJ_Neuch_cours3_img_04\" width=\"279\" height=\"42\" \/><\/a><\/p>\n<p>Le r\u00e9sultat de l\u2019exp\u00e9rience est l\u00e0 aussi tr\u00e8s clair: entre 0 et 5 jours, les nouveaux-n\u00e9s fixent visuellement beaucoup plus longtemps la forme repr\u00e9sentant un visage, mais aussi assez longtemps la 2<sup>\u00e8me<\/sup> forme repr\u00e9sent\u00e9e ci-dessus. Ceci signifie que non seulement la vision rapproch\u00e9e du b\u00e9b\u00e9 est plus d\u00e9velopp\u00e9e dans les jours qui suivent la naissance qu\u2019on ne le concevait pendant les 1<sup>\u00e8res<\/sup> d\u00e9cennies du 20<sup>\u00e8me<\/sup> si\u00e8cle (y compris chez Piaget), mais peut-\u00eatre aussi d\u00e9j\u00e0 que le nourrisson parvient \u00e0 discriminer des formes voisines de celle d\u2019un visage humain. Pourtant l\u00e0 aussi la conception piag\u00e9tienne des premi\u00e8res \u00e9tapes conduisant \u00e0 la construction de l\u2019intelligence sensori-motrice n\u2019est en rien touch\u00e9e par ces faits. Voil\u00e0 en effet deux interpr\u00e9tations possibles.<\/p>\n<p><em>Premi\u00e8re interpr\u00e9tation <\/em>: le sch\u00e8me r\u00e9flexe (et encore compl\u00e8tement instinctif) de la vision est certainement actif lors du fonctionnement du sch\u00e8me de la t\u00e9t\u00e9e, qu\u2019il y ait ou non coordination instinctive (donc pr\u00e9d\u00e9termin\u00e9e) de ce sch\u00e8me avec le sch\u00e8me de nutrition. Vu le caract\u00e8re privil\u00e9gi\u00e9 de l\u2019exercice du sch\u00e8me de vision lors de la situation de la t\u00e9t\u00e9e, il n\u2019y a rien de surprenant \u00e0 ce que cet exercice induise une accommodation privil\u00e9gi\u00e9e \u00e0 la forme du visage maternel (par rapport aux autres formes pr\u00e9sent\u00e9es aux b\u00e9b\u00e9s dans l\u2019exp\u00e9rience de Fantz). De plus, le bien-\u00eatre ressenti lors de la nutrition s\u2019ajoute immanquablement au possible plaisir fonctionnel provenant du simple exercice r\u00e9flexe du sch\u00e8me de vision. Ce surplus de plaisir a pour effet de renforcer l\u2019accommo\u00addation r\u00e9flexe du sch\u00e8me de vision \u00e0 la forme g\u00e9n\u00e9rale du visage, augmentant du m\u00eame coup ce d\u00e9but de diff\u00e9renciation du sch\u00e8me en direction de la reconnaissance sp\u00e9cialis\u00e9e des formes se rapprochant le plus du visage humain.<\/p>\n<p><em>Deuxi\u00e8me interpr\u00e9tation <\/em>: Le sch\u00e8me de vision de la forme du visage pourrait \u00eatre inn\u00e9, ce qui est possible et ce qui serait m\u00eame fonctionnellement et phylog\u00e9n\u00e9tiquement explicable du fait qu\u2019un regard prolong\u00e9 des nouveau-n\u00e9s des anciens anc\u00eatres de l\u2019homo sapiens en direction de leur m\u00e8re (ou de son substitut) \u00e9tait susceptible d\u2019accro\u00eetre l\u2019affection des m\u00e8res pour leur prog\u00e9niture, ce qui, toute chose \u00e9gale par ailleurs, ne pouvait qu\u2019\u00eatre b\u00e9n\u00e9fique pour leur d\u00e9veloppement ontog\u00e9n\u00e9tique et donc pour la reproduction ult\u00e9rieure de leurs g\u00e8nes, ce qui rendait possible l\u2019intervention du m\u00e9canisme de s\u00e9lection naturelle, et donc l\u2019acquisition phylog\u00e9n\u00e9tique d\u2019un sch\u00e8me inn\u00e9 et diff\u00e9renci\u00e9 de perception des visages.<\/p>\n<p>La premi\u00e8re de ces deux interpr\u00e9tations entre tout \u00e0 fait dans la conception du d\u00e9veloppement cognitif propos\u00e9e par Piaget. Quant \u00e0 la seconde, elle conduit \u00e0 nouveau \u00e0 compl\u00e9ter cette conception en y ajoutant la reconnaissance de la port\u00e9e plus grande de l\u2019inn\u00e9 dans la d\u00e9termination de certaines conduites humaines (port\u00e9e admise par Piaget en 1976<a name=\"_jjd2011_03ftnref24\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_03ftn24\">[24]<\/a> ; voir aussi G. Cell\u00e9rier 2008<a name=\"_jjd2011_03ftnref25\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_03ftn25\">[25]<\/a> pour les d\u00e9veloppements qu\u2019une telle interpr\u00e9tation implique pour la th\u00e9orie piag\u00e9tienne).<\/p>\n<h5>(3) La perception transmodale chez le nouveau-n\u00e9<\/h5>\n<p>Par perception transmodale il faut entendre la capacit\u00e9 que nous avons de transf\u00e9rer les informations apport\u00e9es par l\u2019un de nos sens sur le fonctionnement d\u2019un autre de nos sens. En 1979, Meltzoff et Borton ont r\u00e9alis\u00e9 une exp\u00e9rience r\u00e9v\u00e9lant la pr\u00e9sence d\u2019une telle perception transmodale entre le sens tactile et le sens visuel chez le nouveau-n\u00e9 (on trouve un r\u00e9sum\u00e9 de cette exp\u00e9rience dans Stern 1985, p. 70). Voil\u00e0 comment ces deux auteurs ont proc\u00e9d\u00e9.<br \/>\n<a href=\"http:\/\/www.cepiag.ch\/blog\/wp-content\/JJ_Neuch_cours3_img_05.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-full wp-image-463\" title=\"JJ_Neuch_cours3_img_05\" src=\"http:\/\/www.cepiag.ch\/blog\/wp-content\/JJ_Neuch_cours3_img_05.jpg\" alt=\"JJ_Neuch_cours3_img_05\" width=\"125\" height=\"68\" \/><\/a><\/p>\n<p>Alors qu\u2019un bandeau est plac\u00e9 sur les yeux de nourrissons de 3 semaines, on introduit dans leur bouche soit une sucette qui a la forme d\u2019une t\u00e9tine standard (telle qu\u2019on en trouve dans le commerce), soit une sucette non-standard de m\u00eame forme mais comportant par ailleurs des saillies sur sa surface (voir figure ci-dessus).<\/p>\n<p>Les b\u00e9b\u00e9s n\u2019ont jamais \u00e9t\u00e9 confront\u00e9s \u00e0 ces sucettes avant l\u2019exp\u00e9rience. Apr\u00e8s qu\u2019ils ont t\u00e9t\u00e9 pendant quelques instants une sucette soit standard soit non-standard, celle-ci leur est retir\u00e9e de la bouche. Les deux sucettes sont alors plac\u00e9es \u00e0 port\u00e9e de vue des nourrissons et l\u2019exp\u00e9rimentateur enl\u00e8ve le bandeau qui couvrait les yeux des enfants. D\u00e8s le bandeau enlev\u00e9, on constate alors que les b\u00e9b\u00e9s regardent davantage la sucette qu\u2019ils ont t\u00e9t\u00e9e, ce qui implique aux yeux des auteurs que l\u2019information concernant la forme standard ou non d\u00e9tect\u00e9e par le sch\u00e8me \u00a0tactilo-buccal\u00bb serait transf\u00e9r\u00e9e au sch\u00e8me de vision. Ce r\u00e9sultat et surtout cette interpr\u00e9tation sont d\u2019autant plus \u00e9tonnants qu\u2019une recherche r\u00e9alis\u00e9e quelque 30 ans avant par Inhelder et Piaget sur la repr\u00e9sentation st\u00e9r\u00e9ognosique chez l\u2019enfant de 3-4 ans avait montr\u00e9 que des sujets de cet \u00e2ge sont incapables de reconna\u00eetre visuellement parmi des objets de diff\u00e9rentes formes g\u00e9om\u00e9triques (un cercle, un carr\u00e9, etc.) ceux pr\u00e9alablement palp\u00e9s avec leurs mains sans pouvoir les voir (voir Piaget et Inhelder, <em>La repr\u00e9sentation de l&rsquo;espace<\/em>, 1948, chap. 1). Il y a l\u00e0 une contradiction apparente qu\u2019il convient de r\u00e9soudre. A ce probl\u00e8me s\u2019ajoute le fait que, selon les observations de Piaget que l\u2019on examinera plus en d\u00e9tail dans la suite, c\u2019est seulement vers l\u2019\u00e2ge de 6 mois que les b\u00e9b\u00e9s coordonnent <em>intentionnellement<\/em> leurs activit\u00e9s de vision et de pr\u00e9hension.<\/p>\n<p>Mais l\u00e0 aussi, comme pour la recherche plus ancienne de Fantz, les observations faites par Meltzoff et Borton chez des nourrissons de trois semaines ne permettent pas d\u2019infirmer la conception piag\u00e9tienne du d\u00e9veloppement sensori-moteur. Les faits d\u00e9couverts par ces auteurs peuvent en effet eux aussi \u00eatre interpr\u00e9t\u00e9s au moyen du cadre th\u00e9orique livr\u00e9 par Piaget, pour autant que l\u2019on admette que le sch\u00e8me inn\u00e9 de nutrition est plus riche et plus complexe que ce qui pouvait \u00eatre suppos\u00e9 dans la premi\u00e8re moiti\u00e9 du 20<sup>i\u00e8me<\/sup> si\u00e8cle.<\/p>\n<p>Commen\u00e7ons par souligner que d\u00e8s la naissance (ou d\u00e8s les premiers jours qui suivent cette naissance) la vision du mamelon (ou de la t\u00e9tine du biberon) peut entrer dans l\u2019exp\u00e9rience sensorielle globale li\u00e9e au fonctionnement du sch\u00e8me inn\u00e9 de nutrition (y inclus la succion). Or en trois semaines (date \u00e0 laquelle les nourrissons sont confront\u00e9s \u00e0 l\u2019exp\u00e9rience de Meltzoff et Borton), l\u2019exercice de ce sch\u00e8me et son accommodation r\u00e9flexe \u00e0 diff\u00e9rents aspects de la situation peuvent tr\u00e8s bien l\u2019amener \u00e0 diff\u00e9rencier le cas o\u00f9 ce qui est visuellement per\u00e7u, la forme d\u2019ensemble du sein, du mamelon ou de la t\u00e9tine par opposition \u00e0 tout autre complexe visuel, est dans la foul\u00e9e li\u00e9e \u00e0 telle ou telle sensation buccale, sensation visuelle et sensation buccale \u00e9tant partie de la m\u00eame exp\u00e9rience sensorielle d\u2019ensemble. En d\u2019autres termes, le sch\u00e8me de vision qui se m\u00eale au sch\u00e8me de nutrition (succion comprise) am\u00e8ne une certaine discrimination du \u00abbon\u00bb complexe visuel par rapport \u00e0 tout autre complexe s\u2019en distinguant. Il est par ailleurs tout \u00e0 fait possible qu\u2019\u00e0 trois semaines un lien d\u2019association infrapsychologique ou psychologique soit d\u00e9j\u00e0 \u00e9tabli entre la vision de ce qui va \u00eatre (ou de ce qui vient d\u2019\u00eatre) suc\u00e9 et la sensation li\u00e9e \u00e0 la succion de l\u2019objet, ceci par conditionnement r\u00e9flexe du sch\u00e8me de succion au signal visuel, c\u2019est-\u00e0-dire par assimilation r\u00e9flexe du tableau sensoriel visuel par le sch\u00e8me de succion (ou par le sch\u00e8me de nutrition dont une sous-composante est l\u2019activit\u00e9 de succion). Du m\u00eame coup, que ce soit dans le cas d\u2019un d\u00e9but de diff\u00e9renciation r\u00e9flexe du sch\u00e8me de nutrition (transformation de stade 1) ou d\u2019un lien d\u2019association venant \u00e9tendre le champ de son complexe sensoriel de base (transformation de stade 2), la sensation de plaisir li\u00e9e \u00e0 l\u2019activit\u00e9 de nutrition peut s\u2019\u00e9tendre \u00e0 toute sous-partie de l\u2019ensemble du complexe sensoriel en jeu, et notamment \u00e0 la forme visuelle d\u2019un objet qui est identique ou se rapproche le plus de la forme caract\u00e9ristique du mamelon ou de la t\u00e9tine (standard), ce qui expliquerait le fait que le sch\u00e8me de vision ait pr\u00e9f\u00e9rentiellement tendance \u00e0 prendre pour aliment la t\u00e9tine standard plut\u00f4t que la t\u00e9tine de forme non standard, lorsque celles-ci sont pr\u00e9sent\u00e9es \u00e0 l\u2019enfant. A l\u2019oppos\u00e9, lorsque, comme dans l\u2019exp\u00e9rience de Meltzoff et Borton, une sensation relativement d\u00e9sagr\u00e9able est ressentie lors de la succion d\u2019une t\u00e9tine de forme non standard, l\u2019enfant pourra \u00eatre tendanciellement port\u00e9 \u00e0 pr\u00eater attention non pas \u00e0 ce qui est identique \u00e0 une forme visuelle qui est la plus proche de la forme standard appartenant au complexe sensoriel \u00abagr\u00e9able\u00bb, mais \u00e0 ce qui dans le champ visuel pr\u00e9sente quelque aspect non standard par rapport \u00e0 l\u2019exp\u00e9rience visuelle standard. En d\u2019autres termes, dans le cas de la situation imagin\u00e9e par Meltzoff, on n\u2019aurait pas affaire \u00e0 une perception transmodale directe, c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 un transfert d\u2019informations depuis un centre sensoriel sur un autre, mais recognition conjointe (tactile et visuelle) d\u2019une situation d\u2019ensemble standard et plaisante versus une recognition conjointe d\u2019une situation inhabituelle et relativement d\u00e9plaisante ou perturbante (l\u2019inhabituel \u00e9tant commun \u00e0 la t\u00e9tine non standard qu\u2019elle soit suc\u00e9e ou vue).<\/p>\n<p>Malgr\u00e9 son apparente complexit\u00e9, l\u2019interpr\u00e9tation pr\u00e9c\u00e9dente, qui s\u2019inscrit dans le droit fil des possibilit\u00e9s \u00e9l\u00e9mentaires d\u2019adaptation des sch\u00e8mes \u00e0 leur \u00abniche \u00e9cologique\u00bb reconnues par Piaget d\u00e8s les jours ou les premi\u00e8res semaines qui suivent la naissance, permet de faire l\u2019\u00e9conomie d\u2019une interpr\u00e9tation attribuant au b\u00e9b\u00e9 de trois semaines des capacit\u00e9s de perception transmodale que l\u2019on ne retrouvera plus chez un enfant de 3 ans confront\u00e9s \u00e0 des probl\u00e8mes de st\u00e9r\u00e9ognosie et de transfert des informations livr\u00e9es par le sens tactile sur le plan de la vision. L\u2019interpr\u00e9tation livr\u00e9e par Meltzoff et Borton est certes d\u2019apparence plus simple et elle m\u00e9rite \u00e0 ce titre d\u2019\u00eatre retenue comme possible, quand bien m\u00eame elle laisse entier le probl\u00e8me de savoir pourquoi les enfants de 3 ans n\u2019utilisent pas de telles capacit\u00e9s de perception transmodale pour reconna\u00eetre visuellement des formes pr\u00e9alablement manuellement palp\u00e9es. Mais, comme pour l\u2019acceptation de la seconde interpr\u00e9tation des faits observ\u00e9s dans l\u2019exp\u00e9rience de Fantz (voir plus haut), admettre l\u2019inn\u00e9it\u00e9 d\u2019une perception transmodale infrapsychologique (ne r\u00e9sultant pas des exp\u00e9riences et des activit\u00e9s infrapsychologiques ou psychologiques) n\u2019impliquerait rien d\u2019autre que reconna\u00eetre un apport plus consid\u00e9rable de comp\u00e9tences inn\u00e9es que cela n\u2019\u00e9tait reconnu dans la premi\u00e8re moiti\u00e9 du 20<sup>\u00e8me<\/sup> si\u00e8cle, et donc l\u2019existence d\u2019une telle perception pr\u00e9c\u00e9dent la perception transmodale observ\u00e9e chez les enfants de 4-5 ans.<\/p>\n<h5>(4) La perception intermodale chez le nouveau-n\u00e9<\/h5>\n<h6><big>1<sup>\u00e8re<\/sup> exp\u00e9rience\u00a0: l\u2019imitation pr\u00e9coce du mouvement de la langue chez le nouveau-n\u00e9.<\/big><\/h6>\n<p>En 1977, ainsi que dans une toute s\u00e9rie de recherches ult\u00e9rieures Meltzoff et ses collaborateurs ont r\u00e9alis\u00e9 des exp\u00e9riences mettant en \u00e9vidence la pr\u00e9sence chez le nourrisson de 2 ou 3 semaines, voire dans les heures ou les jours qui suivent la naissance,\u00a0<a name=\"_jjd2011_03ftnref26\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_03ftn26\">[26]<\/a> d\u2019 \u00abimitations\u00a0pr\u00e9coces\u00bb\u00a0<a name=\"_jjd2011_03ftnref27\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_03ftn27\">[27]<\/a> d\u2019une action \u2014 par exemple la protusion de la langue \u2014 que le b\u00e9b\u00e9 per\u00e7oit chez autrui, mais qui reste n\u00e9cessairement invisible \u00e0\u00a0 ses yeux lorsque c\u2019est lui-m\u00eame qui la r\u00e9alise (voir les deux photographies ci-jointes, dont la premi\u00e8re montre Meltzoff tirant la langue face au b\u00e9b\u00e9 qui le regarde, et la seconde, la m\u00eame action de tirer la langue que le nourrisson effectue apr\u00e8s avoir regard\u00e9 attentivement le geste de l\u2019adulte):<br \/>\n<a href=\"http:\/\/www.cepiag.ch\/blog\/wp-content\/JJ_Neuch_cours3_img_06.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-full wp-image-466\" title=\"JJ_Neuch_cours3_img_06\" src=\"http:\/\/www.cepiag.ch\/blog\/wp-content\/JJ_Neuch_cours3_img_06.jpg\" alt=\"JJ_Neuch_cours3_img_06\" width=\"125\" height=\"85\" \/><\/a><\/p>\n<p>Toujours selon Meltzoff, il semble m\u00eame que selon que l\u2019adulte tire la langue d\u2019une certaine fa\u00e7on (par exemple comme sur la photographie, ou au contraire en la dirigeant de l\u2019un ou de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de sa bouche), le b\u00e9b\u00e9 aura tendance \u00e0 r\u00e9aliser un geste calqu\u00e9 sur celui de l\u2019adulte. Un deuxi\u00e8me constat fait par les auteurs au sujet de cette capacit\u00e9 d\u2019\u00a0\u00abimitation pr\u00e9coce\u00bb est le fait que celle-ci exige un effort de la part du b\u00e9b\u00e9, qui ne parviendrait qu\u2019apr\u00e8s plus essais \u00e0 produire un geste quasi identique \u00e0 celui de l\u2019adulte. Enfin, derni\u00e8re observation importante r\u00e9alis\u00e9e par Meltzoff et ses collaborateurs\u00a0: si on emp\u00eache les nourrissons de produire le geste qu\u2019ils per\u00e7oivent chez l\u2019adulte (par exemple en mettant une sucette dans leur bouche juste apr\u00e8s avoir vu le mod\u00e8le adulte), il suffira que le m\u00eame adulte leur montre le lendemain leur visage (sans reproduire le mouvement en question), pour que les b\u00e9b\u00e9s qui ont vu faire ce geste le jour avant tendent \u00e0 le reproduire 24 heures apr\u00e8s.<\/p>\n<p>Contrairement aux pr\u00e9c\u00e9dentes, cette exp\u00e9rience contredit cette fois directement les observations de Piaget sur la gen\u00e8se de l\u2019imitation de mouvements non visibles sur le corps propre. Selon ces observations, l\u2019imitation intentionnelle de mouvements invisibles mais d\u00e9j\u00e0 r\u00e9alis\u00e9s par le b\u00e9b\u00e9 \u2014 dont celui de tirer la langue \u2014 n\u2019appara\u00eet pas avant l\u2019\u00e2ge de 8 mois environ (cf. <a title=\"La formation du symbole, 1945\" href=\"http:\/\/www.fondationjeanpiaget.ch\/fjp\/site\/textes\/index_extraits_chrono3.php\">Piaget, 1945, chap. 2<\/a>, p. 36), et l\u2019imitation de mouvements invisibles jamais r\u00e9alis\u00e9s auparavant, \u00e0 l\u2019\u00e2ge d\u2019un an environ (<em><a title=\"La formation du symbole\" href=\"http:\/\/www.fondationjeanpiaget.ch\/fjp\/site\/textes\/index_extraits_chrono3.php\">id<\/a><\/em>., p. 56). Quant \u00e0 l\u2019imitation diff\u00e9r\u00e9e de mouvements invisibles jamais effectu\u00e9s auparavant, Piaget ne l\u2019a observ\u00e9e qu\u2019au sixi\u00e8me stade de d\u00e9veloppement de l\u2019intelligence sensori-motrice (vers 16 mois\u00a0: cf. <em><a title=\"La formation du symbole\" href=\"http:\/\/www.fondationjeanpiaget.ch\/fjp\/site\/textes\/index_extraits_chrono3.php\">id<\/a><\/em>.,\u00a0p. 64).<\/p>\n<p>Avant de commenter les exp\u00e9riences spectaculaires, mais pas compl\u00e8tement originales\u00a0<a name=\"_jjd2011_03ftnref28\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_03ftn28\">[28]<\/a>, de Meltzoff sur l\u2019\u00a0\u00abimitation pr\u00e9coce\u00bb, notons que des observations similaires ont pu \u00eatre r\u00e9alis\u00e9es en psychologie animale, notamment avec de jeunes macaques, ainsi que l\u2019illustre cette autre photographie trouv\u00e9e sur internet\u00a0<a name=\"_jjd2011_03ftnref29\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_03ftn29\">[29]<\/a>:<\/p>\n<figure id=\"attachment_468\" aria-describedby=\"caption-attachment-468\" style=\"width: 157px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><a href=\"http:\/\/www.cepiag.ch\/blog\/wp-content\/JJ_Neuch_cours3_img_07.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-full wp-image-468\" title=\"JJ_Neuch_cours3_img_07\" src=\"http:\/\/www.cepiag.ch\/blog\/wp-content\/JJ_Neuch_cours3_img_07.jpg\" alt=\"Cr\u00e9dit: Ferrati et al. &lt;br \/&gt;(PLoS Biology)\" width=\"157\" height=\"65\" \/><\/a><figcaption id=\"caption-attachment-468\" class=\"wp-caption-text\">Cr\u00e9dit: Ferrati et al. (PLoS Biology)<\/figcaption><\/figure>\n<p>Notons aussi que pour obtenir une telle r\u00e9action du b\u00e9b\u00e9 humain comme du jeune macaque il faut agir d\u2019une mani\u00e8re qui est loin d\u2019\u00eatre naturelle\u00a0: l\u2019adulte doit capter l\u2019attention du nourrisson et tirer avec insistance la langue plusieurs fois lorsque celui-ci le regarde. Il est assez peu probable que de telles mani\u00e8res de proc\u00e9der soient pr\u00e9sentes chez les parents de touts jeunes nourrissons humains ou macaque. Chez l\u2019humain, ce n\u2019est certainement pas avant 2 ou 3 mois voire plus que les parents incitent leur enfant \u00e0 r\u00e9aliser des actes qui se rapprochent de ceux mis en \u00e9vidence par Meltzoff, o\u00f9 leurs sont m\u00eame identiques, comme celui d\u2019ouvrir la bouche pour recevoir de la nourriture, qui lui aussi peut donner lieu \u00e0 des \u00abimitations pr\u00e9coces\u00bb dans les heures ou les jours qui suivent la naissance. Mais en ce qui concerne la protusion de la langue, il est certain qu\u2019il ne s\u2019agit pas d\u2019un geste usuel de la part des parents. Cela dit, quel que soit le caract\u00e8re un peu \u00e9nigmatique des comportements observ\u00e9s, il reste que, contrairement aux pr\u00e9c\u00e9dentes recherches examin\u00e9es, chez le nourrisson humain comme, peut-\u00eatre, chez le jeune macaque, il est cette fois difficile d\u2019invoquer une quelconque exp\u00e9rience pr\u00e9coce ayant permis aux jeunes b\u00e9b\u00e9s d\u2019acqu\u00e9rir de telles comportements d\u2019\u00a0\u00abimitation\u00bb, sauf \u00e0 recourir \u00e0 l\u2019hypoth\u00e8se d\u2019un apprentissage par conditionnement provoqu\u00e9 par l\u2019adulte chez le b\u00e9b\u00e9 animal ou humain pr\u00e9alablement aux observations rapport\u00e9es ici, explication tr\u00e8s peu vraisemblable \u00e9tant donn\u00e9 le contexte exp\u00e9rimental tr\u00e8s contr\u00f4l\u00e9 de ces observations, et surtout la pr\u00e9sence de tels faits dans les heures et non pas les jours qui suivent la naissance. Une autre explication est \u00e9galement peu plausible\u00a0: tirer la langue serait suffisamment courant chez les jeunes b\u00e9b\u00e9s pour que le hasard \u00e0 lui seul suffise \u00e0 expliquer qu\u2019assez souvent, lorsqu\u2019un adulte tire avec insistance sa langue devant le jeune b\u00e9b\u00e9, celui-ci produise \u00e0 son tour le m\u00eame mouvement. Nous reviendrons dans un instant sur ce point. Mais pour le moment, contentons-nous d\u2019admettre qu\u2019une telle explication par le seul hasard parait peu vraisemblable dans la mesure o\u00f9, dans les exp\u00e9riences o\u00f9 l\u2019exp\u00e9rimentateur effectue soit le mouvement d\u2019ouvrir la bouche, soit celui de tirer la langue, il y a le plus souvent concordance entre chacun de ces types de mouvements r\u00e9alis\u00e9s par l\u2019adulte et les mouvements d\u2019\u00a0\u00abimitation\u00bb des nourrissons.<\/p>\n<p>Selon Meltzoff, la conclusion la plus convaincante que l\u2019on puisse tirer de telles \u00abimitations pr\u00e9coces\u00bb de mouvements invisibles est que, d\u00e8s la naissance, le nourrisson serait dot\u00e9 d\u2019une comp\u00e9tence inn\u00e9e de relier deux domaines sensori-moteurs\u00a0: la vision (des mouvements du visage d\u2019autrui) et les mouvements invisibles de son propre visage (les seconds ayant une composante sensorielle de type int\u00e9ro- ou proprioceptive). Une telle capacit\u00e9 qui restait difficile \u00e0 comprendre voire \u00e0 admettre lorsqu\u2019elle a \u00e9t\u00e9 red\u00e9couverte \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1960 ou au d\u00e9but des ann\u00e9es 1970 semble l\u2019\u00eatre certes aujourd\u2019hui un peu moins si on la relie \u00e0 la d\u00e9couverte r\u00e9cente, par les neurosciences, de l\u2019existence de \u00abneurones miroirs\u00bb aussi bien chez l\u2019adulte humain\u00a0<a name=\"_jjd2011_03ftnref30\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_03ftn30\">[30]<\/a> que chez des Macaques\u00a0<a name=\"_jjd2011_03ftnref31\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_03ftn31\">[31]<\/a>. Ces neurones ont pour particularit\u00e9 d\u2019\u00eatre activ\u00e9 soit lorsqu\u2019un individu r\u00e9alise tel ou tel mouvement pr\u00e9cis, soit lorsqu\u2019il per\u00e7oit le m\u00eame mouvement r\u00e9alis\u00e9 par un autre individu, soit enfin lorsqu\u2019il se contente d\u2019imaginer le mouvement en question. D\u00e8s lors, il suffit qu\u2019un certain mouvement produit par autrui soit per\u00e7u par un de ses pairs pour que soit activ\u00e9 chez ce dernier le neurone-miroir intervenant dans la production du m\u00eame mouvement que celui per\u00e7u chez autrui. La pr\u00e9sence de telles neurones susceptibles d\u2019expliquer des faits d\u2019imitation pr\u00e9coce en liant directement et de mani\u00e8re inn\u00e9e la perception et l\u2019effectuation d\u2019un mouvement trouverait son explication du point de vue de l\u2019\u00e9volution phylog\u00e9n\u00e9tique\u00a0; elle donnerait en effet prise au m\u00e9canisme darwinien de s\u00e9lection naturelle de par le fait que les neurones-miroirs permettraient aux individus qui en sont porteurs de produire sans apprentissage autre que de simples ajustements, des mouvements plus ou moins directement utiles \u00e0 leur survie, ou bien encore de donner lieu \u00e0 une forme primitive de \u00abcommunication\u00bb et un partage \u00e9motionnel inn\u00e9s entre individus d\u2019une m\u00eame esp\u00e8ce \u00e9galement favorable \u00e0 leur survie, et donc \u00e0 la reproduction de leurs g\u00e8nes.<\/p>\n<p>Cette explication par les neurones-miroirs est cependant loin d\u2019\u00eatre convaincante en ce qui concerne un ph\u00e9nom\u00e8ne telle que l\u2019\u00a0\u00abimitation pr\u00e9coce\u00bb de la protusion de la langue (j\u2019y reviendrai plus loin). Il est difficile d\u2019attribuer une quelconque valeur adaptative au geste de \u00abtirer la langue\u00bb observ\u00e9s chez les nouveaux-n\u00e9s par Meltzoff. D\u2019autres gestes du visage, notamment celui d\u2019ouvrir la bouche \u00e0 la vue du m\u00eame mouvement per\u00e7u sur un visage autre que le sien, ont certainement une valeur adaptative plus grande. Or, si l\u2019\u00a0\u00abimitation pr\u00e9coce\u00bb du geste d\u2019ouvrir la bouche a \u00e9galement pu \u00eatre observ\u00e9e chez le nouveau-n\u00e9, cette imitation (si imitation il y a) est moins fr\u00e9quente que celle de la protusion de la langue (cf. Meltzoff)\u00a0! Dans le m\u00eame sens, on peut noter que les neurones-miroirs ne s\u2019activent \u00e0 la vue d\u2019un mouvement r\u00e9alis\u00e9 par autrui que si ce mouvement est lui-m\u00eame finalis\u00e9 (geste de saisir un objet par exemple). Finalement, face au caract\u00e8re d\u00e9cid\u00e9ment toujours \u00e9nigmatique des faits red\u00e9couverts par Meltzoff, deux chercheurs (Moshe Anisfeld\u00a0<a name=\"_jjd2011_03ftnref32\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_03ftn32\">[32]<\/a> et Suzan S. Jones\u00a0<a name=\"_jjd2011_03ftnref33\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_03ftn33\">[33]<\/a>, 2006, 2009) en sont arriv\u00e9s \u00e0 les r\u00e9examiner avec la plus grande attention ce qui les a conduits non seulement \u00e0 se distancer de l\u2019interpr\u00e9tation assimilant ces faits \u00e0 des comportements d\u2019imitation tels que Piaget a pu les observer \u00e0 partir de l\u2019\u00e2ge de 2-3 mois (en ce qui concerne les mouvements visibles du corps propre), mais \u00e9galement \u00e0 pr\u00e9senter de nouvelles observations permettant de donner une toute autre explication \u00e0 la soi-disante imitation pr\u00e9coce de la protusion de la langue chez le nouveau-n\u00e9.<\/p>\n<p>Comme d\u00e9j\u00e0 sugg\u00e9r\u00e9 un peu plus haut, le geste de tirer la langue appartient effectivement au r\u00e9pertoire des quelques comportements \u00e9l\u00e9mentaires qu\u2019un nouveau-n\u00e9 exerce spontan\u00e9ment dans les heures et les jours qui suivent sa naissance (on se rappelle d\u2019ailleurs les observations de Piaget rapportant les gestes de succion de la langue pr\u00e9sents tr\u00e8s t\u00f4t chez ses propres enfants). Or ce que Jones et d\u2019autres auteurs ont d\u00e9couvert, c\u2019est que les m\u00eames comportements de protusion de la langue sont observ\u00e9s chez le nouveau-n\u00e9 chaque fois qu\u2019on les confronte \u00e0 des stimuli qui \u00e9l\u00e8vent leur niveau d\u2019activit\u00e9 ou d\u2019\u00e9veil (par exemple, lorsqu\u2019on leur fait voir une lumi\u00e8re qui clignote ou entendre un passage musical). Or, comme l\u2019avait pr\u00e9c\u00e9demment montr\u00e9 Anisfeld en r\u00e9analysant minutieusement les faits les moins discutables recueillis par les tenants de la th\u00e8se de l\u2019imitation pr\u00e9coce, le m\u00e9canisme d\u2019\u00e9l\u00e9vation du niveau d\u2019activation ou d\u2019\u00e9veil (\u00abarousal\u00bb), qui lui est tout \u00e0 fait compatible avec la conception piag\u00e9tienne du d\u00e9veloppement sensori-moteur, permet de rendre compte de l\u2019ensemble de ces faits observ\u00e9s, y compris d\u2019ailleurs une apparente progression de la pr\u00e9cision des pseudo-imitations par le nouveau-n\u00e9 de mouvements per\u00e7us chez autrui mais invisibles sur le corps propre. <a name=\"_jjd2011_03ftnref34\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_03ftn34\">[34]<\/a><\/p>\n<p>A supposer toutefois que, comme le font aujourd\u2019hui encore la majorit\u00e9 des chercheurs, on continue \u00e0 admettre non seulement les faits d\u2019\u00a0\u00abimitations pr\u00e9coces\u00bb d\u00e9couverts par Meltzoff mais \u00e9galement l\u2019explication inn\u00e9iste que celui-ci en donne et donne d\u2019ailleurs de l\u2019imitation en g\u00e9n\u00e9ral, consid\u00e9r\u00e9e comme un instinct, il reste un probl\u00e8me largement reconnu\u00a0: les comportements d\u2019\u00a0\u00abimitation pr\u00e9coce\u00bb observ\u00e9s chez le nouveau-n\u00e9 tendent \u00e0 dispara\u00eetre d\u00e8s le deuxi\u00e8me mois apr\u00e8s la naissance, c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 peu pr\u00e8s vers la p\u00e9riode o\u00f9 Piaget commence \u00e0 observer chez ses propres enfants de premi\u00e8res imitations intentionnelles d\u2019actions produites par autrui (pour autant que ces actions ne correspondent pas \u00e0 des mouvements invisibles du corps propre). D\u00e8s lors, toujours en supposant vraie la th\u00e8se de l\u2019existence d\u2019imitations chez le nourrisson, comment expliquer leur forte r\u00e9gression d\u00e8s le deuxi\u00e8me mois postnatal et donc l\u2019\u00e9cart existant entre ces imitations pr\u00e9coces et l\u2019\u00e2ge d\u2019apparition (vers 1 an) de l\u2019imitation intentionnelle des mouvements invisibles, sinon en distinguant clairement ces deux types d\u2019imitation\u00a0? Dans le premier cas on aurait affaire \u00e0 une imitation reposant sur un c\u00e2blage neurologique inn\u00e9 entre les perceptions visuelles et les centres moteurs, et donc une imitation instinctive et clairement infrapsychologique (c\u2019est-\u00e0-dire sans aucune conscience ou intention \u00e9l\u00e9mentaire d\u2019imiter<a name=\"_jjd2011_03ftnref35\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_03ftn35\">[35]<\/a>), certes capable, comme tout comportement inn\u00e9, de se renforcer et de se perfectionner en s\u2019exer\u00e7ant, alors que ce que Piaget voit na\u00eetre et se construire chez le b\u00e9b\u00e9 \u00e0 partir de 2-3 mois environ rel\u00e8verait \u00e0 l\u2019\u00e9vidence d\u2019une forme intentionnelle ou psychologique, comme le sont de mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale les conduites de m\u00eame niveau se manifestant dans des situations qui ne concernent en rien le probl\u00e8me de l\u2019imitation (telles que par exemple les r\u00e9actions circulaires secondaires d\u00e9j\u00e0 bri\u00e8vement pr\u00e9sent\u00e9es dans le 2<sup>\u00e8me<\/sup> cours et sur lesquelles nous reviendrons). Dans la mesure o\u00f9 le but poursuivi par Piaget \u00e9tait l\u2019\u00e9tude de la naissance de l\u2019intelligence, et subsidiairement celle de l\u2019imitation (psychologique) conduisant \u00e0 la naissance de la fonction symbolique (<a title=\"La formation du symbole, 1945\" href=\"http:\/\/www.fondationjeanpiaget.ch\/fjp\/site\/textes\/index_extraits_chrono3.php\">Piaget, 1945<\/a>)\u00a0<a name=\"_jjd2011_03ftnref36\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_03ftn36\">[36]<\/a> et du langage, condition d\u2019apparition et de d\u00e9veloppement de l\u2019intelligence repr\u00e9sentative que l\u2019on examinera ult\u00e9rieurement, on ne peut que conclure que pour aussi apparemment spectaculaires et instructives qu\u2019elles soient en ce qui concerne la palette des conduites du nourrisson dans les heures et les jours qui suivent sa naissance, les exp\u00e9riences de Meltzoff ne contredisent en rien la conception piag\u00e9tienne du d\u00e9veloppement cognitif, y compris son interpr\u00e9tation de la gen\u00e8se de l\u2019imitation psychologique, une fois admise la distinction entre cette derni\u00e8re et l\u2019hypoth\u00e9tique imitation pr\u00e9coce\u00a0!<\/p>\n<p>Cela dit, si, sous l\u2019angle de l\u2019interpr\u00e9tation que nous en donnons ici, les faits observ\u00e9s par Meltzoff r\u00e9v\u00e8lent comment des acquis de l\u2019\u00e9volution phylog\u00e9n\u00e9tique tels que ceux susceptibles d\u2019\u00eatre qualifi\u00e9s d\u2019imitation pr\u00e9coce peuvent laisser des traces jusque dans le premier ou deuxi\u00e8me mois qui suit la naissance du b\u00e9b\u00e9 humain, et ceci alors m\u00eame que de tels acquis ne peuvent servir de base \u00e0 partir desquels se construiront et s\u2019encha\u00eeneront les sch\u00e8mes d\u2019action aboutissant \u00e0 l\u2019apparition de l\u2019intelligence sensori-motrice, la question se pose de leur g\u00e9n\u00e9ralit\u00e9. Une autre exp\u00e9rience rapportant des faits de port\u00e9e en apparence similaire \u00e0 ceux observ\u00e9s par Meltzoff va nous permettre d\u2019apporter une r\u00e9ponse.<\/p>\n<h6><big>2<sup>\u00e8me<\/sup> exp\u00e9rience\u00a0: L\u2019imitation du mouvement d\u2019un mouvement de l\u2019index chez le nouveau-n\u00e9.<\/big><\/h6>\n<p>Un autre comportement d\u2019imitation attribu\u00e9 au nourrisson dans les heures et les jours qui suivent la naissance est celui de mouvement des doigts et en particulier de l\u2019index chez le nouveau-n\u00e9, mouvement qui ferait suite \u00e0 la vision qu\u2019il a du m\u00eame mouvement produit par un adulte et situ\u00e9 dans le champ de vision du b\u00e9b\u00e9 (c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 une distance d\u2019environ 30-50 cm). Sur la photographie ci-dessous\u00a0<a name=\"_jjd2011_03ftnref37\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_03ftn37\">[37]<\/a>, de pi\u00e8tre qualit\u00e9 et qui a \u00e9t\u00e9 extraite des enregistrements audio-visuels r\u00e9alis\u00e9s par E. Nagy et ses collaborateurs (Nagy, 2005, 2007<a name=\"_jjd2011_03ftnref38\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_03ftn38\">[38]<\/a>):<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/www.cepiag.ch\/blog\/wp-content\/JJ_Neuch_cours3_img_08.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-full wp-image-472\" title=\"JJ_Neuch_cours3_img_08\" src=\"http:\/\/www.cepiag.ch\/blog\/wp-content\/JJ_Neuch_cours3_img_08.jpg\" alt=\"JJ_Neuch_cours3_img_08\" width=\"182\" height=\"136\" \/><\/a><\/p>\n<p>on per\u00e7oit le type de mouvements des doigts qu\u2019un b\u00e9b\u00e9 peut produire aussi bien spontan\u00e9ment que lors de la vision du m\u00eame mouvement produit par E. Nagy dans les jours qui suivent la naissance (le visage de l\u2019adulte est refl\u00e9t\u00e9 par un miroir pos\u00e9 derri\u00e8re la t\u00eate de l\u2019enfant). La fr\u00e9quence des mouvements de l\u2019index produits par l\u2019enfant est plus \u00e9lev\u00e9e en situation de perception effective des mouvements de doigts du mod\u00e8le (donc en p\u00e9riode dite d\u2019imitation) que dans le cas o\u00f9 l\u2019adulte ne produit pas de tels mouvements. La question se pose ici de savoir si l\u2019on a effectivement affaire \u00e0 une imitation pr\u00e9coce s\u2019expliquant par le m\u00e9canisme des neurones-miroirs d\u00e9crits pr\u00e9c\u00e9demment. C\u2019est possible. Mais il est aussi possible que cette fr\u00e9quence plus grande et qui s\u2019accroit au cours du temps soit li\u00e9e \u00e0 un processus d\u2019apprentissage\u00a0: l\u2019enfant peut voir ses doigts se mouvoir et cette vision peut renforcer ce mouvement de par le simple exercice des sch\u00e8mes r\u00e9flexes d\u00e9crits par Piaget (la vision du ou des doigts se mouvant devenant l\u2019une des composantes du complexe sensoriel global li\u00e9 au sch\u00e8me de mouvement du ou des doigts). Voir le doigt de l\u2019adulte bouger est similaire \u00e0 la situation dans laquelle un nourrisson pleure en entendant les autres nourrissons pleurer. Pour Piaget, ce dernier ph\u00e9nom\u00e8ne rel\u00e8ve d\u2019un m\u00e9canisme de contagion et non pas d\u2019un m\u00e9canisme d\u2019imitation. Rien ne dit que cela soit diff\u00e9rent dans le cas de la suppos\u00e9e \u00abimitation pr\u00e9coce\u00bb des mouvements de l\u2019index.<\/p>\n<h4><small>Remarques finales concernant les exp\u00e9riences postpiag\u00e9tiennes sur les conduites des nourrissons<\/small><\/h4>\n<p>Bien des chercheurs ont conclu des exp\u00e9riences pr\u00e9c\u00e9dentes le caract\u00e8re aujourd\u2019hui d\u00e9pass\u00e9 des th\u00e8ses et du cadre conceptuel propos\u00e9s par Piaget \u00e0 la suite de ses observations sur ses propres enfants. La plupart du temps, un rapide examen des critiques formul\u00e9es \u00e0 l\u2019adresse des th\u00e8ses piag\u00e9tiennes r\u00e9v\u00e8lent de s\u00e9rieuses lacunes quant \u00e0 leur assimilation, notamment par rapport \u00e0 la th\u00e8se piag\u00e9tienne selon laquelle il y a au d\u00e9part de la psychogen\u00e8se de l\u2019intelligence sensori-motrice indiff\u00e9renciation entre le sujet et l\u2019objet (autrui compris), th\u00e8se qui n\u2019a de sens que si l\u2019on a en vue la signification donn\u00e9e par Piaget aux notions de sujet \u2014le sujet conscient de lui-m\u00eame\u2014 et d\u2019objet \u2014l\u2019objet en tant qu\u2019existant dans l\u2019espace et dans le temps, pour ce sujet conscient de lui-m\u00eame. L\u2019affirmation d\u2019une telle indiff\u00e9renciation entre sujet et objet n\u2019implique nullement que les sch\u00e8mes du nouveau-n\u00e9 ne peuvent pas s\u2019accommoder \u00e0 des complexes sensoriels que, quelques mois plus tard, le sujet devenu conscient pourra identifier comme \u00e9tant des objets ou des \u00eatres ext\u00e9rieurs \u00e0 lui-m\u00eame. L\u2019examen que nous venons d\u2019entreprendre de ces exp\u00e9riences d\u00e9bouche au contraire sur une triple conclusion. Premi\u00e8rement, il est vrai que les faits observ\u00e9s enrichissent consid\u00e9rablement la palette des comportements que le nourrisson peut produire dans les heures ou les jours qui suivent sa naissance, et il est \u00e9galement vrai que certains comportements que Piaget n\u2019observait que vers la fin du premier mois postnatal peuvent appara\u00eetre d\u00e8s les premi\u00e8res heures ou les premiers jours qui suivent la naissance. Mais, seconde conclusion, les chercheurs qui ont r\u00e9alis\u00e9 ces \u00e9tudes exp\u00e9rimentales ont trop souvent eu tendance \u00e0 assimiler des comportements tels que la dite \u00abimitation pr\u00e9coce\u00bb \u00e0 des comportements qui, si l\u2019on adopte l\u2019approche psychog\u00e9n\u00e9tique, ne vont appara\u00eetre que dans des \u00e9tapes ult\u00e9rieures du d\u00e9veloppement. Ce faisant, ces auteurs tendent \u00e0 commettre ce que l\u2019on appelle le \u00absophisme du psychologue\u00bb et \u00e0 n\u00e9gliger le pr\u00e9cepte m\u00e9thodologique d\u2019Occam qui devrait inciter \u00e0 ne pas attribuer \u00e0 des ph\u00e9nom\u00e8nes \u00e9l\u00e9mentaires des causes valables pour des ph\u00e9nom\u00e8nes plus \u00e9volu\u00e9s. Enfin, troisi\u00e8me conclusion, en analysant attentivement les nouveaux faits d\u00e9couverts par les psychologues postpiag\u00e9tiens dans leurs travaux sur les nouveaux-n\u00e9s on s\u2019aper\u00e7oit que tous, \u00e0 l\u2019exception des cas av\u00e9r\u00e9s d\u2019imitation pr\u00e9coce, s\u2019ils existent, peuvent s\u2019expliquer en recourant au cadre th\u00e9orique \u00e9labor\u00e9 par Piaget, c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 la notion de sch\u00e8me r\u00e9flexe inn\u00e9, compl\u00e9t\u00e9 par les m\u00e9canismes compl\u00e9mentaires d\u2019assimilation et d\u2019accommodation par lesquels les sch\u00e8mes r\u00e9flexes s\u2019am\u00e9liorent et s\u2019enrichissent, c\u2019est-\u00e0-dire se g\u00e9n\u00e9ralisent et connaissent un d\u00e9but de diff\u00e9renciation, au cours de leur exercice r\u00e9p\u00e9t\u00e9.<\/p>\n<p>Parvenu au terme de cet examen des recherches postpiag\u00e9tiennes sur les comp\u00e9tences inn\u00e9es des nouveaux-n\u00e9s \u2014examen qui, s&rsquo;il est exact, r\u00e9v\u00e8le que nous n\u2019avons rien \u00e0 gagner d\u2019abandonner le cadre th\u00e9orique \u00e9labor\u00e9 par Piaget pour rendre compte de l\u2019\u00e9volution des conduites sensori-motrices chez ses enfants\u2014, nous pourrons reprendre lors du prochain cours l\u2019expos\u00e9 des premi\u00e8res adaptations acquises observ\u00e9es chez Jacqueline, Lucienne et Laurent, cette fois en commen\u00e7ant par nous pencher sur une des plus grandes conqu\u00eates du b\u00e9b\u00e9 au cours des premiers mois de sa vie postnatale: la coordination des sch\u00e8mes de vision et de pr\u00e9hension.<\/p>\n<p>___________________________________<\/p>\n<p><a name=\"_jjd2011_03msocom_1\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_03msoanchor_1\">[JJD1]<\/a>Voil\u00e0 cependant un extrait qui montre que dans certaines conditions, les mouvements globaux des bras peuvent \u00eatre assez t\u00f4t orient\u00e9s vers une cible (nous reviendrons sur ce point dans notre prochain cours, lors duquel nous rapporterons les \u00e9tapes de coordination psychologique entre les sch\u00e8mes de vision et de pr\u00e9hension):<\/p>\n<p>\u00abLes mouvements du nouveau-n\u00e9 ont g\u00e9n\u00e9ralement un aspect incoh\u00e9rent, affectant l&rsquo;ensemble du corps, ou un ou plusieurs membres simultan\u00e9ment et sans coordination apparente. Mais r\u00e9cemment un autre type de motricit\u00e9 appel\u00e9e <em>motricit\u00e9 <\/em><em>lib\u00e9r\u00e9e <\/em>(Grenier) a \u00e9t\u00e9 d\u00e9crite chez des nouveau-n\u00e9s \u00e2g\u00e9s, de 10 \u00e0 30 jours. Pour la mettre mettre en \u00e9vidence, le b\u00e9b\u00e9 est maintenu en position assise et sa nuque est soutenue par la main de l&rsquo;examinateur pendant environ 30 min. Si un objet est alors pr\u00e9sent\u00e9 au b\u00e9b\u00e9, celui-ci le fixe intens\u00e9ment puis essaie de l\u2019atteindre (39 % des observations) et parfois r\u00e9ussit \u00e0 le saisir de mani\u00e8re r\u00e9p\u00e9t\u00e9e (19 % des observations) par des gestes pr\u00e9cis et non \u00ab\u00a0parasit\u00e9s\u00a0\u00bb par des mouvements incoh\u00e9rents, En outre ce proc\u00e9d\u00e9 permet \u00e0 I&rsquo;examinateur dans presque tous les cas d&rsquo;obtenir l&rsquo;impression d&rsquo;une communication intense avec le b\u00e9b\u00e9.\u00bb<\/p>\n<p>(<strong>Psychopathologie du nourrisson et du jeune enfant: d\u00e9veloppement et &#8230;<\/strong> Par Philippe Mazet,Serge Stol\u00e9ru, p. 21)<\/p>\n<p>______________________________<\/p>\n<p><a name=\"_jjd2011_03ftn1\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_03ftnref1\">[1]<\/a> <em>Les m\u00e9canismes perceptifs\u00a0: mod\u00e8les probabilistes, analyse g\u00e9n\u00e9tique, relations avec l&rsquo;intelligence<\/em>. Paris\u00a0: P.U.F., 1972 (2<sup>e<\/sup> \u00e9dition).<\/p>\n<p><a name=\"_jjd2011_03ftn2\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_03ftnref2\">[2]<\/a> 1933. La gen\u00e8se de l&rsquo;hypoth\u00e8se. <em>Archives de psychologie<\/em>, 1933, 24, pp. 1\u2011155.<\/p>\n<p><a name=\"_jjd2011_03ftn3\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_03ftnref3\">[3]<\/a> Comme nous le verrons, ce n\u2019est qu\u2019au quatri\u00e8me stade de cette naissance qu\u2019apparaissent les premi\u00e8res conduites proprement intelligentes, entendues au sens d\u2019une coordination des moyens et des fins reconnus comme tels. Mais, tout \u00e9tant affaire de d\u00e9finition, nous pouvons reconna\u00eetre comme intelligentes les conduites des \u00e9tapes pr\u00e9c\u00e9dentes dans la mesure o\u00f9 le m\u00e9canisme d\u2019adaptation comportementale que l\u2019on y observe annonce la construction de ce m\u00e9canisme de coordination des moyens et des fins qui caract\u00e9rise cette premi\u00e8re forme d\u2019intelligence qu\u2019est l\u2019intelligence pratique.<\/p>\n<p><a name=\"_jjd2011_03ftn4\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_03ftnref4\">[4]<\/a> On sait aujourd\u2019hui que de telles conduites peuvent d\u00e9j\u00e0 conna\u00eetre un d\u00e9but de diff\u00e9renciation dans les semaines qui pr\u00e9c\u00e8dent la naissance. Mais d\u00e9j\u00e0 dans son ouvrage de 1936 Piaget mentionnait des exp\u00e9riences de conditionnement effectu\u00e9es chez le f\u0153tus, qui impliquent l\u2019acquisition de comportements susceptibles d\u2019appartenir \u00e0 la <em>deuxi\u00e8me<\/em> \u00e9tape de formation de l\u2019intelligence. Je reviendrai ult\u00e9rieurement sur ce que de tels faits impliquent en ce qui concerne la notion de stade de d\u00e9veloppement utilis\u00e9e en psychologie g\u00e9n\u00e9tique. Mais en ce qui concerne leur impact sur le cadre interpr\u00e9tatif \u00e9labor\u00e9 par Piaget pour rendre compte des conduites observ\u00e9es chez ses enfants dans les jours et les semaines qui ont suivi leur naissance, ce qui d\u00e9coule de ces observations sur les comportements du f\u0153tus n\u2019est pas tant une remise en question qu\u2019une extension de ce cadre \u00e0 ces comportements. Un premier pas dans ce sens avait \u00e9t\u00e9 fait par Claude Monnier dans un bref article publi\u00e9 dans les <em>Archives de psychologie<\/em> (1976, pp. 97-102).<\/p>\n<p><a name=\"_jjd2011_03ftn5\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_03ftnref5\">[5]<\/a> A ce niveau, le nouveau-n\u00e9 n\u2019est pas encore ma\u00eetre de ses sch\u00e8mes en ce sens qu\u2019il n\u2019a pas encore acquis les \u00abm\u00e9tasch\u00e8mes\u00bb de recognition, d\u2019action et de r\u00e9gulation lui permettant d\u2019activer, de suspendre, etc., les actions primaires (au sens de P. Janet).<\/p>\n<p><a name=\"_jjd2011_03ftn6\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_03ftnref6\">[6]<\/a> En informatique, le logiciel (ou \u00absoftware\u00bb) d\u00e9signe un programme ou une liste d\u2019instructions informatiques d\u00e9crivant et organisant la suite des actions de calcul, de mise en m\u00e9moire, de lecture des informations contenues en m\u00e9moire d\u2019un ordinateur, alors que le mat\u00e9riel d\u00e9signe les circuits et les puces \u00e9lectroniques r\u00e9alisant physico-chimiquement cette liste d\u2019instruction. Cf. G. Cell\u00e9rier, Structures cognitives et sch\u00e8mes d&rsquo;action I, <em>Archives de psychologie<\/em>, 1979. Cet article est disponible sur le site de la Fondation Jean Piaget\u00a0:<br \/>\nhttp:\/\/www.fondationjeanpiaget.ch\/fjp\/site\/textes\/index_litt_sec_alpha.php.<\/p>\n<p><a name=\"_jjd2011_03ftn7\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_03ftnref7\">[7]<\/a> Piaget identifie souvent dans ses \u00e9crits la psychologie \u00e0 la science du comportement entendue au sens le plus g\u00e9n\u00e9ral, qui peut aller jusqu\u2019\u00e0 inclure les comportements des cellules vivantes. Nous prenons cependant ici la notion de psychologie dans un sens plus \u00e9troit, en la liant explicitement \u00e0 la notion de conscience\u00a0: en ce sens une activit\u00e9 comportementale ne prend une dimension psychologique que lorsqu\u2019une activit\u00e9 consciente, aussi \u00e9l\u00e9mentaire, soit-elle, intervient dans le fonctionnement comportemental. Dans le pr\u00e9sent contexte, nous supposons que la sensation de plaisir \u00e9prouv\u00e9e par le nourrisson contribue \u00e0 renforcer l\u2019activit\u00e9 du sch\u00e8me r\u00e9flexe, qui prend d\u00e8s lors une dimension psychologique (la correspondance que nous \u00e9tablissons ici entre les notions de psychologie et de conscience laisse compl\u00e8tement ouverte la question de savoir \u00e0 quel niveau de la vie on d\u00e9cide d\u2019attribuer une activit\u00e9 consciente et sur quelle base est prise une telle d\u00e9cision).<\/p>\n<p><a name=\"_jjd2011_03ftn8\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_03ftnref8\">[8]<\/a> Ce d\u00e9tachement partiel du sch\u00e8me de succion par rapport au sch\u00e8me de nutrition n\u2019est pas d\u00e9crit tel quel dans l\u2019ouvrage de 1936 sur \u00abLa naissance de l\u2019intelligence chez l\u2019enfant\u00bb. Nous poussons sur ce point l\u2019analyse un peu plus loin que ne l\u2019a fait alors Piaget, qui en se centrant directement et essentiellement sur l\u2019activit\u00e9 de succion observ\u00e9e chez le nourrisson n\u2019a pas \u00e9prouv\u00e9 le besoin de pr\u00e9ciser son rapport avec l\u2019activit\u00e9 de nutrition, ou plus pr\u00e9cis\u00e9ment de t\u00e9t\u00e9e, dans laquelle la succion est initialement englob\u00e9e. La pr\u00e9sence de la succion du pouce chez le f\u0153tus justifie cependant en un sens la position de Piaget consid\u00e9rant le sch\u00e8me de succion comme s\u00e9par\u00e9 d\u00e8s la naissance et m\u00eame avant du sch\u00e8me de nutrition auquel il contribue par ailleurs.<\/p>\n<p><a name=\"_jjd2011_03ftn9\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_03ftnref9\">[9]<\/a> Il faut insister ici sur ce qu\u2019implique la saisie d\u2019un objet au sens strict du terme. Toute une part des analyses faites par Piaget sur le d\u00e9veloppement de l\u2019intelligence sensori-motrice a pour but de montrer comment ce n\u2019est qu\u2019au terme d\u2019une longue construction que le b\u00e9b\u00e9 assimile ce qu\u2019il per\u00e7oit \u00e0 des objets ou des r\u00e9alit\u00e9s ext\u00e9rieures, situ\u00e9s dans l\u2019espace et dans le temps. C\u2019est l\u00e0 une contribution absolument majeure de Piaget non seulement \u00e0 la psychologie du d\u00e9veloppement cognitif mais \u00e9galement \u00e0 l\u2019\u00e9pist\u00e9mologie, contribution sur laquelle nous reviendrons dans la suite.<\/p>\n<p><a name=\"_jjd2011_03ftn10\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_03ftnref10\">[10]<\/a> A noter ici cette acceptation plus \u00e9troite de la notion de psychologique au moyen de laquelle Piaget distingue ce qui rel\u00e8ve d\u2019un syst\u00e8me de \u00abpurs r\u00e9flexes\u00bb et ce qui rel\u00e8vent d\u2019une conduite proprement psychologique. Nous insistons ici sur cet \u00e9cart entre comportement et conduite, que bien des chercheurs n\u2019ont pas pris en consid\u00e9ration dans leur critique de la conception piag\u00e9tienne des premi\u00e8res \u00e9tapes de la naissance de l\u2019intelligence.<\/p>\n<p><a name=\"_jjd2011_03ftn11\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_03ftnref11\">[11]<\/a> Lorsque dans certains textes (par exemple dans <em>Mes id\u00e9es<\/em>, 1977, p. 71) Piaget affirment qu\u2019il n\u2019y a pas de sujet (ni d\u2019ailleurs d\u2019objet) dans les premi\u00e8res \u00e9tapes du d\u00e9veloppement sensori-moteur, il ne veut pas dire qu\u2019un sujet n\u2019est pas d\u00e9j\u00e0 pr\u00e9sent, mais que ce sujet n\u2019est pas encore conscient de soi, c\u2019est-\u00e0-dire qu\u2019il n\u2019y a pas encore de sujet <em>pour<\/em> le sujet alors en germe (pas d\u2019objectivation de soi). Ce qui fait d\u00e9faut au d\u00e9but de la vie mentale, c\u2019est donc la pr\u00e9sence d\u2019un sujet ayant commenc\u00e9 \u00e0 prendre conscience de lui-m\u00eame en tant que sujet.<\/p>\n<p><a name=\"_jjd2011_03ftn12\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_03ftnref12\">[12]<\/a> En ce qui concerne le sch\u00e8me de pr\u00e9hension, nous le retrouverons plus loin en examinant l\u2019\u00e9volution de la coordination des sch\u00e8mes de vision et de pr\u00e9hension.<\/p>\n<p><a name=\"_jjd2011_03ftn13\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_03ftnref13\">[13]<\/a> W. Preyer (1841-1897) est, avec J.-M. Baldwin (1861-1934), l\u2019un des rares premiers psychologues du d\u00e9veloppement sensori-moteur sur lesquels Piaget a pu trouver un solide appui pour initier ses propres observations sur la naissance de l\u2019intelligence sensori-motrice.<\/p>\n<p><a name=\"_jjd2011_03ftn14\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_03ftnref14\">[14]<\/a> La mention de ce comportement inn\u00e9 de \u00abtourner la t\u00eate\u00bb vers une source lumineuse d\u00e9montrent que, pour Piaget, les conduites inn\u00e9es ne se limitent pas \u00e0 la seule nutrition.<\/p>\n<p><a name=\"_jjd2011_03ftn15\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_03ftnref15\">[15]<\/a> C\u2019est par exemple le cas d\u2019une forme primitive de coordination entre la vision d\u2019un objet et le mouvement de tendre les bras et les mains pour s\u2019en saisir, mouvement qui n\u2019appara\u00eet que dans des conditions pr\u00e9cises. Nous reviendrons sur cet exemple lorsque nous examinerons le d\u00e9veloppement de la coordination <em>psychologique<\/em> de la vision et de la pr\u00e9hension tel que Piaget l\u2019a observ\u00e9 chez ses enfants, dans les 6 mois suivant leur naissance.<\/p>\n<p><a name=\"_jjd2011_03ftn16\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_03ftnref16\">[16]<\/a> Par \u00abtableaux sensoriels\u00bb Piaget entend des complexes de sensations ext\u00e9roceptives (visuelles ou auditives) reconnus par l\u2019enfant, qui, tout en \u00e9tant diff\u00e9renci\u00e9s les uns des autres et correspondant donc \u00e0 des sch\u00e8mes de perception diff\u00e9renci\u00e9s ou en voie de diff\u00e9renciation, ne sauraient d\u00e9j\u00e0 \u00eatre identifi\u00e9s \u00e0 des objets, dans la mesure o\u00f9 pour \u00eatre reconnu comme tel, un objet d\u00e9pend de la construction de cat\u00e9gories telles que celle de causalit\u00e9, ainsi que de sch\u00e8mes d\u2019assimilation spatiaux-temporels, construction qui, comme on le verra par la suite, ne d\u00e9bute qu\u2019avec les conduites du troisi\u00e8me stade de d\u00e9veloppement de l\u2019intelligence sensori-motrice.<\/p>\n<p><a name=\"_jjd2011_03ftn17\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_03ftnref17\">[17]<\/a> Cette r\u00e9interpr\u00e9tation s\u2019inscrit dans le prolongement de la r\u00e9volution kantienne en philosophie de la connaissance, r\u00e9volution qui, pour expliquer l\u2019ad\u00e9quation des sciences, et notamment de la physique newtonienne \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 physique, ainsi que pour expliquer et justifier l\u2019objectivit\u00e9 des sciences math\u00e9matiques et physiques, renversait la primaut\u00e9 accord\u00e9e \u00e0 l\u2019objet pour se centrer sur le r\u00f4le du sujet dans la construction de cette r\u00e9alit\u00e9 per\u00e7ue et con\u00e7ue.<\/p>\n<p><a name=\"_jjd2011_03ftn18\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_03ftnref18\">[18]<\/a> On a l\u00e0 un ph\u00e9nom\u00e8ne dont il faut souligner l\u2019importance\u00a0: le m\u00e9canisme d\u2019acquisition s\u2019enrichit et se transforme en raison m\u00eame de la progression des conduites nouvelles qui en r\u00e9sultent.<\/p>\n<p><a name=\"_jjd2011_03ftn19\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_03ftnref19\">[19]<\/a> Notons au passage qu\u2019il est possible d\u2019\u00e9tendre aux comportements de succion aujourd\u2019hui observ\u00e9s chez les f\u0153tus les observations et l\u2019interpr\u00e9tation que donne ici Piaget de l\u2019acquisition du sch\u00e8me de succion chez son fils Laurent.<\/p>\n<p><a name=\"_jjd2011_03ftn20\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_03ftnref20\">[20]<\/a> Lors d\u2019un entretien, Piaget affirmera de mani\u00e8re un peu curieuse que, pour lui, le fonctionnement du cerveau rel\u00e8ve de l\u2019inn\u00e9. Une telle prise de position s\u2019\u00e9claire au moins en partie si on a en vue l\u2019opposition entre type de coordination purement r\u00e9flexe et type de coordination psychologique. En pareil cas, c\u2019est au niveau de la r\u00e9alit\u00e9 exclusivement neurophysiologique et non pas encore psychologique qu\u2019il convient de rechercher l\u2019explication \u00e0 la coordination en question. Or, une fois mise entre parenth\u00e8ses l\u2019impact des coordinations psychologiques et autres m\u00e9canismes sup\u00e9rieurs d\u2019acquisition psychologique sur l\u2019organisation du syst\u00e8me nerveux, les lois g\u00e9n\u00e9rales de fonctionnement de ce syst\u00e8me rel\u00e8vent en effet de l\u2019inn\u00e9 et non pas de l\u2019acquis.<\/p>\n<p><a name=\"_jjd2011_03ftn21\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_03ftnref21\">[21]<\/a> Rappelons ici la raison pour laquelle nous utilisons assez syst\u00e9matiquement la notion (et le terme) de sch\u00e8me, plut\u00f4t que celui d\u2019action ou de conduite\u00a0: alors qu\u2019une action ou une conduite est termin\u00e9e et n\u2019est pas conserv\u00e9e une fois le but atteint, les sch\u00e8mes d\u2019action (entendus au sens le plus large, qui inclut les sch\u00e8mes de perception) se conservent (engramm\u00e9s dans le cerveau) et s\u2019enrichissent progressivement lors de leurs activations successives, leur conservation \u00e9tant similaire \u00e0 celle de tout organe purement biologique, qui ne dispara\u00eet pas lorsqu\u2019il n\u2019est plus en action.<\/p>\n<p><a name=\"_jjd2011_03ftn22\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_03ftnref22\">[22]<\/a> On reconna\u00eet \u00e0 nouveau ici les conduites de r\u00e9gulation ou d\u2019action secondaire dont parlait Janet en lien avec son tableau de la hi\u00e9rarchie des conduites.<\/p>\n<p><a name=\"_jjd2011_03ftn23\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_03ftnref23\">[23]<\/a> Voir par exemple l\u2019ouvrage de D.O. Hebb, Organization of Behavior (1949) dans lequel l\u2019auteur d\u00e9crit avec pr\u00e9cision comment des groupes de neurones peuvent se connecter les uns aux autres en fonction des stimulations hautement r\u00e9p\u00e9titives subies par l\u2019organisme lors de sa confrontation avec le milieu. On sait aujourd\u2019hui cr\u00e9er des cerveaux artificiels dont les composants ob\u00e9issent aux m\u00eames lois d\u2019association et qui sont donc dot\u00e9s des m\u00eames capacit\u00e9s d\u2019apprentissage \u00e9l\u00e9mentaire que celles que l\u2019on peut attribuer aux neurones. Tout un courant des sciences cognitives contemporaines, le connexionnisme, s\u2019inscrit en filiation des travaux de Hebb sur l\u2019apprentissage neuronal.<\/p>\n<p><a name=\"_jjd2011_03ftn24\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_03ftnref24\">[24]<\/a> Postface au num\u00e9ro sp\u00e9cial \u00e9dit\u00e9 par les\u00a0<em>Archives de psychologie<\/em> \u00e0 l\u2019occasion du 80<sup>\u00e8me<\/sup> anniversaire de Piaget.<\/p>\n<p><a name=\"_jjd2011_03ftn25\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_03ftnref25\">[25]<\/a> \u00ab\u00a0Le pluriconstructivisme, \u00e9l\u00e9ments th\u00e9oriques\u00a0\u00bb, texte disponible sur le site de la Fondation Jean Piaget:<br \/>\nhttp:\/\/www.fondationjeanpiaget.ch\/fjp\/site\/textes\/index_litt_sec_alpha.php.<\/p>\n<p><a name=\"_jjd2011_03ftn26\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_03ftnref26\">[26]<\/a> On peut visionner sur YouTube des exp\u00e9riences similaires r\u00e9alis\u00e9es chez des nouveaux-n\u00e9s dans les heures qui suivent leur naissance.<\/p>\n<p><a name=\"_jjd2011_03ftn27\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_03ftnref27\">[27]<\/a> Nous utilisons ici des guillemets pour indiquer que si imitation il peut y avoir du point de vue de l\u2019observateur adulte, il est selon nous tr\u00e8s peu probable que les b\u00e9b\u00e9s de quelques jours aient conscience d\u2019imiter et que l\u2019on ait affaire \u00e0 une v\u00e9ritable conduite d\u2019<em>imitation psychologique<\/em>, si tant est qu\u2019il y ait imitation.<\/p>\n<p><a name=\"_jjd2011_03ftn28\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_03ftnref28\">[28]<\/a> Pour spectaculaires qu\u2019ils soient, ces constats ne sont pas compl\u00e8tement nouveaux, d\u2019autres psychologues, dont Preyer en 1882 (<em>Die Seele des Kindes: Beobachtungen \u00fcber die geistige Entwicklung des Menschen in den ersten Lebensjahren<\/em>, trad. fr. 1887) et Zazzo en 1945 (cf. <a title=\"Le probl\u00e8me de l'imitation chez le nouveau-n\u00e9\" href=\"http:\/\/www.persee.fr\/web\/revues\/home\/prescript\/article\/enfan_0013-7545_1957_num_10_2_1350\">Zazzo, 1957<\/a>) ayant eux aussi observ\u00e9s l\u2019\u00a0\u00abimitation pr\u00e9coce\u00bb de la protusion de la langue chez de jeunes enfants.<\/p>\n<p><a name=\"_jjd2011_03ftn29\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_03ftnref29\">[29]<\/a> http:\/\/www.plosbiology.org\/article\/info:doi\/10.1371\/journal.pbio.0040311. (Credit: Ferrari et al. \/ PLoS Biology)<\/p>\n<p><a name=\"_jjd2011_03ftn30\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_03ftnref30\">[30]<\/a> Voir par exemple Decety, Chaimande, Gr\u00e8zes &amp; Meltzoff, A pet exploration of the neural mechanisms involved in reciprocal imitation\u00a0\u00bb,<em>Neuroimage<\/em> (2002),\u00a0<em>15<\/em>, 265-272.<\/p>\n<p><a name=\"_jjd2011_03ftn31\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_03ftnref31\">[31]<\/a> Gallese et al., Action recognition in the premotor cortex,\u00a0<em>Brain<\/em> (1996), 119, 593-609<\/p>\n<p><a name=\"_jjd2011_03ftn32\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_03ftnref32\">[32]<\/a> Moshe Anisfeld, Only Tongue Protrusion Modeling Is Matched by Neonates,\u00a0<em>Developmental Review<\/em> (1996), No Compelling Evidence to Dispute Piaget&rsquo;s Timetable of the Development of Representational Imitation in Infancy, in Susan Hurley and Nick Chate eds.,<em> Perspectives on Imitation<\/em>, MIT Press, vol. 2, 2005, pp. 107-131 .Susan S. Jones, Infants learn to imitate by being Imitated, International Conference on Development and Learning , Bloomington, Indiana, June, 2006, et The development of imitation in infancy, Phil. Trans. R. Soc. (2009),\u00a0<em>364<\/em>, 2325-2335.<\/p>\n<p><a name=\"_jjd2011_03ftn33\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_03ftnref33\">[33]<\/a> Susan S. Jones, Exploration or imitation? The effect of music on 4-week-old infants\u2019 tongue protrusions.\u00a0<em>Infant Behavior &amp; Development<\/em>(2006), Vol. 29, No. 1, pp. 126-130.<\/p>\n<p><a name=\"_jjd2011_03ftn34\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_03ftnref34\">[34]<\/a> Le caract\u00e8re apparemment privil\u00e9gi\u00e9 du mouvement de protusion de la langue par rapport \u00e0 d\u2019autres mouvements tels que celui d\u2019ouvrir la bouche peut s\u2019expliquer par le lien que ce mouvement a avec le sch\u00e8me acquis de succion de la langue, g\u00e9n\u00e9rateur de plaisir pour l\u2019enfant. En situation d\u2019\u00e9veil, ce sch\u00e8me (et donc ce mouvement) aurait d\u00e8s lors tendanciellement tendance \u00e0 se produire plus souvent que d\u2019autres sch\u00e8mes.<\/p>\n<p><a name=\"_jjd2011_03ftn35\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_03ftnref35\">[35]<\/a> Qualifier, comme le fait Meltzoff, d\u2019intentionnelle l\u2019imitation observ\u00e9e chez le b\u00e9b\u00e9 de quelques jours nous para\u00eet relever de ce \u00absophisme du psychologue\u00bb qui est propre \u00e0 des auteurs qui attribuent sans nuance aux tr\u00e8s jeunes enfants des capacit\u00e9s n\u00e9cessitant un degr\u00e9 plus \u00e9lev\u00e9 de construction des conduites psychologiques. Ce sophisme l\u00e0 nous ram\u00e8ne \u00e0 la pr\u00e9histoire de la psychologie, c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 l\u2019\u00e9poque o\u00f9 les adultes concevaient les b\u00e9b\u00e9s, les animaux et les dieux \u00e0 leur image d\u2019adultes\u2026<\/p>\n<p><a name=\"_jjd2011_03ftn36\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_03ftnref36\">[36]<\/a> Pour Piaget, la fonction symbolique a pour charge de repr\u00e9senter un objet ou un \u00e9v\u00e9nement au moyen d\u2019un signifiant non arbitraire, c\u2019est-\u00e0-dire d\u2019un symbole (image mentale, dessin, geste d\u2019imitation, etc.) clairement diff\u00e9renci\u00e9 de l\u2019objet ou de l\u2019\u00e9v\u00e9nement ainsi repr\u00e9sent\u00e9 (ceci contrairement \u00e0 des signifiants tels que des indices, qui ne sont pas physiquement s\u00e9par\u00e9s de la r\u00e9alit\u00e9 qu\u2019ils d\u00e9signent). Ensembles la fonction symbolique et ce moyen conventionnel de repr\u00e9sentation qu\u2019est le langage (dont l\u2019acquisition s\u2019appuie pour une part \u00e9galement sur l\u2019imitation) constituent la fonction s\u00e9miotique repr\u00e9sentative.<\/p>\n<p><a name=\"_jjd2011_03ftn37\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_03ftnref37\">[37]<\/a> http:\/\/www.cleftsis.scot.nhs.uk\/documents\/minutes<em>\/<\/em><em>2008_dr_zeedyk<\/em><em>.<\/em><em>pdf<\/em><\/p>\n<p><a name=\"_jjd2011_03ftn38\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_03ftnref38\">[38]<\/a> Nagy, E., Compagne &amp;al. (2005). Index finger movement imitation by human neonates: Motivation, learning and left-hand preference.<em>Pediatric Research<\/em>, 58, 749\u2013753. Nagy, Kompagne &amp;al. (2007), Gender-Related Differences in Neonatal Imitation.\u00a0<em>Infant and Child Development<\/em>, 16, 267-276.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>I. Les deux formes g\u00e9n\u00e9rales d&rsquo;intelligence II. L\u2019intelligence sensori-motrice. Stades 1 et 2 [version PDF du cours n. 3] [Vers: Cours n. 12 \u2014\u00a0Cours n. 11 \u2014\u00a0Cours n. 10 \u2014\u00a0Cours n. 9 \u2014 Cours n. 8 \u2014 Cours n. 7 \u2014 Cours n. 6 \u2014 Cours n. 5 \u2014 Cours n. 4 \u2014 Cours n.&hellip; <a href=\"https:\/\/www.cepiag.ch\/blog\/2011\/12\/19\/jean-piaget-et-la-psychologie-du-developpement-cognitif-iii\/\" class=\"more-link\">Read more <span class=\"screen-reader-text\">&lt;small&gt;J. Piaget et la psychologie du d\u00e9veloppement cognitif (III)&lt;\/small&gt;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":4,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[32,38,33],"tags":[],"class_list":["post-383","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-developpement-de-lintelligence","category-intelligence-sensori-motrice","category-psychologie-genetique"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.cepiag.ch\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/383","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.cepiag.ch\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.cepiag.ch\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.cepiag.ch\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/users\/4"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.cepiag.ch\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=383"}],"version-history":[{"count":174,"href":"https:\/\/www.cepiag.ch\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/383\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":1618,"href":"https:\/\/www.cepiag.ch\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/383\/revisions\/1618"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.cepiag.ch\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=383"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.cepiag.ch\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=383"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.cepiag.ch\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=383"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}