{"id":325,"date":"2011-12-15T22:06:17","date_gmt":"2011-12-15T21:06:17","guid":{"rendered":"http:\/\/www.cepiag.ch\/blog\/?p=325"},"modified":"2012-03-26T10:54:20","modified_gmt":"2012-03-26T09:54:20","slug":"j-piaget-et-la-psychologie-du-developpement-cognitif-i","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.cepiag.ch\/blog\/2011\/12\/15\/j-piaget-et-la-psychologie-du-developpement-cognitif-i\/","title":{"rendered":"<small>Jean Piaget et la psychologie du d\u00e9veloppement cognitif (I)<\/small>"},"content":{"rendered":"<p><a name=\"_jjd2011_NeuchCours01\"><\/a><\/p>\n<h2><small>Vue d\u2019ensemble de l\u2019\u0153uvre<\/small><\/h2>\n<p>[<a href=\"http:\/\/www.cepiag.ch\/blog\/wp-content\/JPiaget_et_la_psychologie_du_dvp_cognitif_1.pdf\" target=\"_blank\">version PDF du cours n. 1<\/a>]<\/p>\n<p>[Vers: <a href=\"http:\/\/www.cepiag.ch\/blog\/?p=1499\">Cours n. 12<\/a> \u2014\u00a0<a href=\"http:\/\/www.cepiag.ch\/blog\/?p=1296\">Cours n. 11<\/a> \u2014\u00a0<a href=\"http:\/\/www.cepiag.ch\/blog\/?p=1233\">Cours n. 10<\/a> \u2014\u00a0<a href=\"http:\/\/www.cepiag.ch\/blog\/?p=1141\">Cours n. 9<\/a> \u2014 <a href=\"http:\/\/www.cepiag.ch\/blog\/?p=1004\">Cours n. 8<\/a> \u2014 <a href=\"http:\/\/www.cepiag.ch\/blog\/?p=772\">Cours n. 7<\/a> \u2014 <a href=\"http:\/\/www.cepiag.ch\/blog\/?p=716\">Cours n. 6<\/a> \u2014 <a href=\"http:\/\/www.cepiag.ch\/blog\/?p=602\">Cours n. 5<\/a> \u2014 <a href=\"http:\/\/www.cepiag.ch\/blog\/?p=534\">Cours n. 4<\/a> \u2014 <a href=\"http:\/\/www.cepiag.ch\/blog\/?p=383 (cours 3)\">Cours n. 3<\/a> \u2014 <a href=\"http:\/\/www.cepiag.ch\/blog\/?p=343\">Cours n. 2<\/a>]<\/p>\n<h4>Pr\u00e9ambule<\/h4>\n<p>Cette s\u00e9rie de 12 cours trouve son origine dans un enseignement donn\u00e9 au semestre d\u2019\u00e9t\u00e9 2010 \u00e0 l\u2019Institut de psychologie de l\u2019universit\u00e9 de Neuch\u00e2tel<a name=\"_jjd2011_01ftnref1\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_01ftn1\">[1]<\/a>. Le but premier de cette s\u00e9rie de cours \u00e9tait de procurer aux \u00e9tudiantes et \u00e9tudiants auxquels il s\u2019adressait les bases permettant de se faire une id\u00e9e la plus pr\u00e9cise possible de l\u2019\u0153uvre psychologique de Jean Piaget, qui, par son ampleur empirique et sa profondeur th\u00e9orique, reste \u00e0 nos yeux l\u2019une des principales sources de connaissance de la gen\u00e8se des structures et du fonctionnement de l\u2019intelligence humaine. Bien entendu, au paradigme piag\u00e9tien qui, tout en empruntant certaines de ses th\u00e8ses et concepts aux grands courants de recherche qui l\u2019ont pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 (en particulier la <em>Gestaltpsychologie<\/em> et la <em>Denkpsychologie<\/em>, que nous retrouverons par la suite), a profond\u00e9ment marqu\u00e9 et orient\u00e9 depuis les ann\u00e9es 1920 jusqu\u2019aux ann\u00e9es 1980 l\u2019avancement des recherches en psychologie du d\u00e9veloppement cognitif sont venues s\u2019ajouter de nouvelles approches, dont celles se rattachant \u00e0 l\u2019essor de l\u2019<em>information<\/em><em> <\/em><em>processing<\/em> <a name=\"_jjd2011_01ftnref2\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_01ftn2\">[2]<\/a>, aux progr\u00e8s de la neuropsychologie li\u00e9s aux nouvelles technologies d\u2019exploration du cerveau, ou encore \u00e0 la prise en consid\u00e9ration de plus en plus pouss\u00e9e de la dimension sociale des activit\u00e9s humaines. <\/ul>\n<p>D\u2019autre part, dans ces trente derni\u00e8res ann\u00e9es de nouveaux faits (dont plusieurs seront examin\u00e9s dans nos prochains cours) sont venus compl\u00e9ter et parfois remettre en question les anciennes d\u00e9couvertes de la psychologie piag\u00e9tienne. Faut-il en conclure que la psychologie contemporaine et son enseignement peuvent faire l\u2019impasse sur les apports de l\u2019\u0153uvre piag\u00e9tienne, ou au mieux ne plus lui attribuer qu\u2019une valeur historique\u00a0? Bien des chercheurs et enseignants ont aujourd\u2019hui cette tentation, certainement plus en raison de l\u2019effort assez consid\u00e9rable \u00e0 fournir pour prendre une connaissance un tant soit peu exacte et approfondie de l\u2019\u0153uvre, que d\u2019un verdict bas\u00e9 sur une analyse s\u00e9rieuse et patiente des faits et des concepts en pr\u00e9sence: ceux recueillis et d\u00e9velopp\u00e9s dans les d\u00e9cennies pr\u00e9c\u00e9dentes, ainsi que ceux recueillis et d\u00e9velopp\u00e9s r\u00e9cemment, dont il s\u2019agit nullement de nier la valeur, mais qui n\u2019ont peut-\u00eatre pas la port\u00e9e r\u00e9dhibitoire que les chercheurs leur pr\u00eatent (on en verra quelques exemples dans la suite). \u00c0 l\u2019encontre d\u2019une telle attitude, nous jugeons qu\u2019il est dans l\u2019int\u00e9r\u00eat m\u00eame d\u2019une psychologie qui se veut scientifique d\u2019int\u00e9grer, dans la mesure o\u00f9 elles sont toujours valables et \u00e9clairantes, les conqu\u00eates pass\u00e9es aux recherches en cours. Ce qui signifie faire l\u2019effort n\u00e9cessaire pour en saisir la \u00ab\u00a0substantifique moelle\u00a0\u00bb. C\u2019est dans cet esprit que nous avons con\u00e7u ce cours. Avec celui-ci, nous avons voulu permettre aux \u00e9tudiants d\u2019acqu\u00e9rir une premi\u00e8re vue d\u2019ensemble d\u2019une \u0153uvre difficile d\u2019acc\u00e8s en raison de son ampleur et de sa profondeur, vue qui devraient leur permettre d\u2019en mieux juger la port\u00e9e soit exclusivement historique soit, selon notre conviction, toujours actuelle. Et c\u2019est dans le m\u00eame esprit que nous publions nos notes de cours r\u00e9vis\u00e9es \u00e0 l\u2019attention de lecteurs qui au-del\u00e0 de l\u2019int\u00e9r\u00eat historique qu\u2019ils peuvent porter \u00e0 l\u2019\u0153uvre piag\u00e9tienne visent \u00e0 s\u2019approprier la somme de savoirs qu\u2019elle est susceptible de conserver quant \u00e0 la nature de l\u2019intelligence humaine et des connaissances qui la composent.<\/p>\n<p style=\"text-align: center\"><!--more--><\/p>\n<p>Atteindre le but fix\u00e9 \u2014 faciliter l\u2019acc\u00e8s \u00e0 la psychologie piag\u00e9tienne \u2014 implique de tenir compte de sa place et de sa fonction dans une entreprise intellectuelle fonci\u00e8rement organique et interdisciplinaire, dont cette psychologie n\u2019est qu\u2019une composante, certes centrale. Il sera bien entendu essentiellement question de psychologie de l\u2019intelligence et du d\u00e9veloppement cognitif dans les chapitres qui suivent. N\u00e9anmoins, avant d\u2019exposer la psychologie de l\u2019intelligence et du d\u00e9veloppement cognitif, nous prendrons le temps de pr\u00e9senter l\u2019\u0153uvre dans toute son ampleur. La raison d\u2019une telle approche, qui va de la totalit\u00e9 vers l\u2019une de ses parties, est la suivante: comme les objets d\u2019\u00e9tude qu\u2019elle n\u2019a cess\u00e9 de privil\u00e9gier \u2014 le vivant d\u2019un c\u00f4t\u00e9, les sciences math\u00e9matiques et physiques de l\u2019autre, avec entre deux l\u2019intelligence et plus largement la raison humaine (morale comprise) \u2014 l\u2019\u0153uvre piag\u00e9tienne forme une totalit\u00e9 organique, aussi bien dans son aboutissement que dans son d\u00e9veloppement. Pour saisir ad\u00e9quatement n\u2019importe laquelle de ses parties (que ce soit les recherches \u00ab\u00a0p\u00e9riph\u00e9riques\u00a0\u00bb sur les activit\u00e9s perceptives ou celles sur les S\u00e9dums<a name=\"_jjd2011_01ftnref3\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_01ftn3\">[3]<\/a>, ou celles sur la gen\u00e8se de l\u2019intelligence et des connaissances chez l\u2019enfant et l\u2019adolescent) il convient donc d\u2019avoir \u00e0 l\u2019esprit le tout qui l\u2019int\u00e8gre, ainsi d\u2019ailleurs que les contextes internes et externes qui en accompagnent la gen\u00e8se. Avant donc m\u00eame de nous plonger dans quelques chapitres choisis de la psychologie piag\u00e9tienne du d\u00e9veloppement cognitif, nous rappellerons \u00e0 grands traits ce qu\u2019est cette \u0153uvre dans sa totalit\u00e9, ainsi que quelques-uns des environnements intellectuels en interaction avec lesquels elle s\u2019est d\u00e9velopp\u00e9e. Au sein m\u00eame de la psychologie, en dehors du champ strictement cognitif, nous exposerons \u00e9galement \u00e0 grands traits quelques travaux compl\u00e9mentaires r\u00e9alis\u00e9s par Piaget, dans la mesure o\u00f9 ils permettent d\u2019appr\u00e9cier non seulement l\u2019ampleur des int\u00e9r\u00eats de celui-ci pour la r\u00e9alit\u00e9 psychologique dans sa totalit\u00e9, mais \u00e9galement l\u2019impact de ses recherches de psychologie cognitive sur la connaissance de cette r\u00e9alit\u00e9 en tant que totalit\u00e9 (les dimensions affectives et sociales y incluses). Mais surtout, toujours conduit par cette exigence de ne pas perdre de vue la totalit\u00e9 de l\u2019\u0153uvre dans laquelle prennent place les recherches <em>psychologiques<\/em> sur le d\u00e9veloppement cognitif, nous n\u2019aurons cesse de relier ces derni\u00e8res aux interrogations <em>\u00e9pist\u00e9mologiques<\/em> qui les sous-tendent et donnent sens \u00e0 leurs r\u00e9sultats en \u00e9largissant et en enrichissant par l\u00e0 m\u00eame notre compr\u00e9hension de l\u2019intelligence et de la raison. Inversement, nous \u00e9voquerons \u00e0 plusieurs reprises les r\u00e9ponses novatrices que les r\u00e9sultats de ces recherches apportent \u00e0 ces interrogations.<\/p>\n<p>Le plan qui en d\u00e9finitive nous a guid\u00e9 dans la conception du cours et que nous reprenons dans la r\u00e9daction de cet ouvrage est le suivant. Une premi\u00e8re section vise \u00e0 donner une vue d\u2019ensemble de la <em>totalit\u00e9 de l\u2019\u0153uvre<\/em> piag\u00e9tienne. Dans un premier chapitre nous retracerons bri\u00e8vement les grandes \u00e9tapes de l\u2019\u0153uvre, ainsi que les sources et contextes philosophiques et biologiques \u00e0 partir desquels elle s\u2019est d\u00e9velopp\u00e9e. Nous pr\u00e9senterons \u00e9galement quelques donn\u00e9es biographiques accompagn\u00e9es de photographies permettant de se faire une image de la personnalit\u00e9 de ce savant qui sera l\u2019un des scientifiques suisses les plus prolixes et internationalement reconnu du 20<sup>e<\/sup> si\u00e8cle. Lors du deuxi\u00e8me chapitre, toujours en guise de pr\u00e9ambule, nous donnerons un aper\u00e7u de la <em>totalit\u00e9 de<\/em> <em>l\u2019\u0153uvre psychologique<\/em> de Piaget, dont les recherches sur le d\u00e9veloppement cognitif ne composent qu\u2019une partie, certes principale. Cette prise de contact avec l\u2019ensemble de l\u2019\u0153uvre \u00e9tant achev\u00e9e, nous nous concentrerons dans une seconde section sur <em>l\u2019\u00e9tude piag\u00e9tienne du d\u00e9veloppement cognitif<\/em>, en pr\u00e9sentant quelques-uns des travaux les plus importants de Piaget et de ses nombreux collaborateurs. Dans un premier temps, nous aborderons les recherches sur la naissance de l\u2019intelligence sensori-motrice et de la construction du r\u00e9el, au cours des dix-huit mois qui suivent la naissance. Puis nous exposerons les \u00e9tudes sur la gen\u00e8se de la pens\u00e9e logico-math\u00e9matique de l\u2019enfant, avec ses diff\u00e9rences facettes (classes, relations, nombres, mais aussi espace, temps, quantit\u00e9s physiques, causalit\u00e9), ainsi que les \u00e9tudes sur le d\u00e9veloppement de la logique formelle et des attitudes exp\u00e9rimentales chez l\u2019adolescent.<\/p>\n<h2>Vue d\u2019ensemble de l\u2019\u0153uvre<\/h2>\n<h3>1. L\u2019auteur<\/h3>\n<p>Originaire des Bayards et de la C\u00f4te-aux-F\u00e9es, petites communes suisses du Jura neuch\u00e2telois, Jean William Fritz<a name=\"_jjd2011_01ftnref4\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_01ftn4\">[4]<\/a> Piaget est n\u00e9 le 16 ao\u00fbt 1896 \u00e0 Neuch\u00e2tel. Son p\u00e8re, Arthur Piaget (1865-1952), \u00e9tait professeur de litt\u00e9rature m\u00e9di\u00e9vale et d\u2019histoire de la R\u00e9formation \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 de Neuch\u00e2tel, mais aussi archiviste du Canton de Neuch\u00e2tel. C\u2019est \u00e0 ce double titre qu\u2019il a r\u00e9dig\u00e9 une <em>Histoire de la r\u00e9volution neuch\u00e2teloise<\/em> dans laquelle il n\u2019h\u00e9sita pas \u00e0 bousculer la grande bourgeoisie du canton en d\u00e9truisant quelques-uns de ses l\u00e9gendes. On notera \u00e9galement parmi ses \u00e9crits l\u2019\u00e9dition critique d\u2019un recueil de po\u00e8mes (\u00ab\u00a0Le Miroir aux dames\u00a0\u00bb) du Moyen Age publi\u00e9e en 1909, l\u2019ann\u00e9e m\u00eame o\u00f9 son fils Jean, alors \u00e2g\u00e9 de 13 ans, publie un article d\u2019une demi-page sur la \u00ab\u00a0Xerophila obvia au canton de Vaud\u00a0\u00bb, dans une revue neuch\u00e2teloise, <em>Le rameau de sapin<\/em>, qui avait pour objectif de donner le go\u00fbt de l\u2019histoire naturelle aux jeunes du canton de Neuch\u00e2tel. La m\u00e8re de Jean, Suzanne-Rebecca Jackson (1872-1942), institutrice de formation, \u00e9tait elle aussi une forte personnalit\u00e9, une m\u00e8re quelque peu autoritaire (ce qui a incit\u00e9 son fils alors enfant \u00e0 se \u00ab\u00a0r\u00e9fugier dans le travail\u00a0\u00bb), tr\u00e8s engag\u00e9e religieusement, mais aussi sur le plan social et politique: le soutien de son pays d\u2019origine, la France, dans le conflit qui opposait celle-ci \u00e0 l\u2019Allemagne lors de la premi\u00e8re guerre mondiale, lui avait valu une plainte pour diffamation de la part de la Croix-Rouge allemande. <a href=\"http:\/\/www.cepiag.ch\/blog\/wp-content\/JJ_Neuch_cours1_img01.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" style=\"float: right; border: 0px initial initial;\" title=\"Jean Piaget, ses parents et ses soeurs\" src=\"http:\/\/www.cepiag.ch\/blog\/wp-content\/JJ_Neuch_cours1_img01.jpg\" alt=\"Jean Piaget, ses parents et ses soeurs\" width=\"121\" height=\"79\" \/><\/a>Une photographie nous montre le jeune Piaget entour\u00e9 de ses parents et de ses deux jeunes s\u0153urs Madeleine (1899-1976) et Marthe (1903-1985).<\/p>\n<p>Lors de ses \u00e9tudes, Piaget a franchi sans obstacle le parcours scolaire qui l\u2019a conduit du coll\u00e8ge latin, puis au gymnase et \u00e0 l\u2019universit\u00e9, jusqu\u2019au doctorat en sciences naturelles obtenu en 1918 avec une th\u00e8se d\u2019 <em>Introduction \u00e0 la malacologie valaisanne<\/em>. Sa grande facilit\u00e9 d\u2019\u00e9tude lui a donn\u00e9 tr\u00e8s t\u00f4t suffisamment de temps pour pouvoir r\u00e9aliser d\u00e8s l\u2019adolescence de premi\u00e8res recherches en histoire naturelle et ainsi acqu\u00e9rir, alors m\u00eame qu\u2019il \u00e9tait encore au coll\u00e8ge puis au gymnase, non seulement le go\u00fbt de la science, mais \u00e9galement une approche scientifique du r\u00e9el et une tournure d\u2019esprit dont on verra le r\u00f4le crucial qu\u2019elles tiendront dans ses futures travaux de psychologie et d\u2019\u00e9pist\u00e9mologie g\u00e9n\u00e9tiques. L\u2019accueil qu\u2019il trouvera vers l\u2019\u00e2ge de 12-13 ans aupr\u00e8s de Paul Godet, directeur du Mus\u00e9e d\u2019histoire naturelle de Neuch\u00e2tel, les travaux de collection et de classification de coquilles de mollusque qu\u2019il d\u00e9butera sous sa direction l\u2019am\u00e8neront entre 15 et 18 ans \u00e0 r\u00e9diger de touts premiers articles scientifiques qui tous ou presque seront publi\u00e9s dans des revues sp\u00e9cialis\u00e9es, dont le <em>Bulletin de la Soci\u00e9t\u00e9 neuch\u00e2teloise des sciences naturelles<\/em>, la <em>Revue suisse de zoologie<\/em>, le <em>Zoologischer Anzeiger<\/em> (revue de la soci\u00e9t\u00e9 allemande de zoologie) ou encore le <em>Journal de conchyliologie<\/em> (publi\u00e9 en France). C\u2019est l\u00e0 le d\u00e9but d\u2019une tr\u00e8s longue s\u00e9rie de publications scientifiques qui, \u00e0 terme, sera compos\u00e9e de plusieurs dizaines de livres et de quelques centaines d\u2019articles incluant jusque dans les ann\u00e9es 1970 quelques \u00e9crits sur ces mollusques que le jeune Piaget observait et classait dans ses ann\u00e9es d\u2019adolescence, et illustrant ainsi une continuit\u00e9 de l\u2019\u0153uvre qui n\u2019emp\u00eache en rien des d\u00e9veloppements et des d\u00e9passements que nul n\u2019aurait pu entrevoir dans les ann\u00e9es 1910. Je reviendrai un peu plus loin sur l\u2019importance de ces travaux de jeunesse pour la suite de l\u2019\u0153uvre.<\/p>\n<p>Ces premiers \u00e9l\u00e9ments de biographie intellectuelle r\u00e9v\u00e8lent un adolescent qui semble compl\u00e8tement happ\u00e9 par le travail minutieux de collectionneur. Mais le fort en th\u00e8me qu\u2019\u00e9tait notre coll\u00e9gien puis gymnasien ne s\u2019int\u00e9ressait pas qu\u2019aux mollusques. L\u2019enseignement que lui donnait ses ma\u00eetres au gymnase puis \u00e0 l\u2019universit\u00e9 lui ouvrait des perspectives bien plus larges, dont la philosophie (logique et morale comprises), la psychologie et la sociologie, mais bien s\u00fbr aussi la biologie et plus particuli\u00e8rement ce qui concerne le domaine de l\u2019\u00e9volution des esp\u00e8ces. Sa curiosit\u00e9 scientifique et philosophique \u00e9tait sans limite. A c\u00f4t\u00e9 de l\u2019enseignement et en lien avec lui, il lisait, prenait des notes, \u00e9crivait, se cultivait et alimentait ainsi une soif inextinguible de connaissances qui lui seront des plus utiles lorsque, s\u2019extirpant du champ trop limit\u00e9, quoique tr\u00e8s formateur, de l\u2019histoire naturelle, il se tournera \u00e0 la fin de son adolescence vers la psychologie et l\u2019\u00e9pist\u00e9mologie (ou \u00ab\u00a0philosophie de la connaissance\u00a0\u00bb ou \u00ab\u00a0des sciences\u00a0\u00bb, comme la d\u00e9signaient encore ses ma\u00eetres), pour en faire ses disciplines privil\u00e9gi\u00e9es d\u2019\u00e9tudes et de recherches, avec en compl\u00e9ment un int\u00e9r\u00eat marqu\u00e9 pour la philosophie au sens le plus g\u00e9n\u00e9ral, la logique et la sociologie, sans compter la biologie, sa science premi\u00e8re, sur le terrain de laquelle il ne cessera de poursuivre les travaux initi\u00e9s dans sa jeunesse.<\/p>\n<p>On le voit: dresser le tableau de l\u2019auteur est d\u00e9j\u00e0 pratiquement entrer dans l\u2019\u0153uvre, tant il est difficile de s\u00e9parer l\u2019un de l\u2019autre. Piaget a-t-il jamais jou\u00e9 dans sa jeunesse\u00a0? Enfant, tr\u00e8s peu, si l\u2019on en croit son autobiographie, dans laquelle il affirme s\u2019\u00eatre tr\u00e8s t\u00f4t r\u00e9fugi\u00e9 dans le travail pour fuir un climat familial rendu difficile en raison des troubles psychiques de sa m\u00e8re. Adolescent, certainement non, embarqu\u00e9 qu\u2019il \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 dans une \u0153uvre qui l\u2019occupera jusqu\u2019\u00e0 sa mort, en 1980. Cependant, il n\u2019\u00e9tait pas un \u00eatre peu sociable. Non seulement il entrait sans difficult\u00e9 en relation \u00e9pistolaire avec les savants avec lesquels il correspondait (des collectionneurs et des naturalistes de Suisse et de France), mais les liens \u00e9troits de camaraderie qui le r\u00e9unissaient avec des \u00e9l\u00e8ves de son \u00e2ge, dont certains, futurs math\u00e9maticiens et physiciens\u00a0<a name=\"_jjd2011_01ftnref5\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_01ftn5\">[5]<\/a>, f\u00e9rus comme lui de science et de philosophie, confirment l\u2019image de bon vivant qu\u2019il ne cessera jamais de d\u00e9livrer par del\u00e0 celle de travailleur acharn\u00e9 au service de cette science \u00e0 laquelle il avait consciemment choisi de consacrer son existence (voir <em>Recherche<\/em>, sorte de roman autobiographique r\u00e9dig\u00e9 en 1016-1917). En bref, c\u2019\u00e9tait un gai luron, certes quelque peu inquiet de nature, mais qui organisait sa vie comme il organisait son activit\u00e9 scientifique.\u00a0<a name=\"_jjd2011_01ftnref6\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_01ftn6\">[6]<\/a> En 1923, alors qu\u2019il avait d\u00e9j\u00e0 fait ses premiers pas en psychologie \u2014 que nous examineront dans la suite \u2014 et qu\u2019il occupait la place de chef de travaux \u00e0 l\u2019Institut J.-J. Rousseau \u00e0 Gen\u00e8ve, il \u00e9pouse Valentine Ch\u00e2tenay. Trois enfants na\u00eetront ce cette union: Jacqueline en 1925, Lucienne et 1927 et Laurent en 1931 \u2014 trois enfants et trois pr\u00e9noms destin\u00e9s \u00e0 rester c\u00e9l\u00e8bres dans le monde entier, puisqu\u2019ils seront tous trois, comme nous le verrons longuement dans la suite, au c\u0153ur de l\u2019une des plus importantes \u00e9tudes de toute l\u2019histoire de la psychologie du d\u00e9veloppement.<\/p>\n<p>L\u00e0 aussi, le fait que Jacqueline, Lucienne et Laurent seront l\u2019objet d\u2019une forte attention scientifique de leur p\u00e8re n\u2019emp\u00eachera nullement ce dernier de nouer des rapports d\u2019affection que r\u00e9v\u00e8lent ces quelques photos du d\u00e9but des ann\u00e9es trente, o\u00f9 on voit un Jean Piaget (avec son propre p\u00e8re Arthur ou avec sa femme Valentine) tenir par la main ou entre ses bras l\u2019une ou l\u2019autre de ses deux filles, ou encore porter Laurent sur le dos au moyen d\u2019une sorte de si\u00e8ge peut-\u00eatre de son invention.<\/p>\n<p style=\"text-align:center;\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter\" style=\"margin-top: 5px; margin-bottom: 5px; padding: 0px;\" title=\"J. Piaget, avec ses enfants, sa femme et son p\u00e8re\" src=\"http:\/\/www.cepiag.ch\/blog\/wp-content\/JJ_Neuch_cours1_img02.jpg\" alt=\"J. Piaget, avec ses enfants, sa femme et son p\u00e8re\" width=\"480\" height=\"120\" \/><\/p>\n<p>Pour en terminer avec cette br\u00e8ve description de la biographie de Piaget et avant d\u2019entrer dans la pr\u00e9sentation \u00e0 grands traits des grandes \u00e9tapes de l\u2019\u0153uvre et des contextes dans lesquels celle-ci s\u2019est d\u00e9velopp\u00e9e, disons encore un mot de la tr\u00e8s large et rapide reconnaissance scientifique internationale d\u2019une \u0153uvre dont la port\u00e9e est bien s\u00fbr proportionnelle au volume de ses \u00e9crits, au nombre de langues de traduction (plus de vingt<a name=\"_jjd2011_01ftnref7\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_01ftn7\">[7]<\/a>), mais qui se mesure avant tout par son impact sur l\u2019histoire non seulement de la psychologie, mais plus largement des id\u00e9es pendant la plus grande partie du 20 si\u00e8cle. Professeur aux universit\u00e9s de Neuch\u00e2tel, Gen\u00e8ve, Lausanne, Paris et la Sorbonne (o\u00f9 il succ\u00e8de \u00e0 Merleau-Ponty), Piaget fut tr\u00e8s certainement le savant suisse le plus connu du 20<sup>\u00e8me<\/sup> si\u00e8cle. S\u2019il n\u2019a jamais pass\u00e9 de doctorat en psychologie (!) ses quelques 25 doctorats honoris causa qu\u2019il re\u00e7u, dont plusieurs dans les plus grandes universit\u00e9s du monde, compensent largement cette lacune.<\/p>\n<h3 style=\"font-size: 1.17em;\">2. Sources et contextes intellectuels de base<\/h3>\n<p>Comme nous l\u2019avons d\u00e9j\u00e0 soulign\u00e9, l\u2019\u0153uvre de Piaget est \u00e9minemment interdisciplinaire, \u00e0 la fois par son d\u00e9veloppement interne dans lequel chacune des disciplines (philosophie, biologie, psychologie, sociologie, histoire, \u00e9pist\u00e9mologie, morale, logique et p\u00e9dagogie) se rattache aux autres, par les probl\u00e8mes qu\u2019elle soul\u00e8ve et les solutions qu\u2019elle apporte. Cette largeur et cette profondeur de vues sont d\u00e8s le d\u00e9part nourries des \u00e9changes intellectuels directs ou indirects d\u2019une richesse exceptionnelle avec des savants et des penseurs de tout horizon ou presque, que Piaget a pu entretenir, d\u2019abord sur le mode d\u2019une pens\u00e9e en formation (disons des ann\u00e9es 1910 jusqu\u2019au milieu des ann\u00e9es vingt, en ce qui concerne les bases de l\u2019\u0153uvre), puis sur le mode d\u2019un pens\u00e9e parvenue \u00e0 maturit\u00e9, n\u2019ayant plus besoin de se former (ce qui ne veut pas dire ne plus acqu\u00e9rir de bagages scientifiques compl\u00e9mentaires), mais ressentant fortement le besoin de collaborer avec des chercheurs proches ou \u00e9loign\u00e9s, de m\u00eame horizon intellectuel ou, au contraire, susceptibles d\u2019amener des points de vus compl\u00e9mentaires voire contradictoires. M\u00eame si, dans la logique de l\u2019\u0153uvre, l\u2019activit\u00e9 du sujet, et donc de Piaget lui-m\u00eame, est d\u00e9cisive dans la construction de l\u2019\u0153uvre, il n\u2019en reste pas moins qu\u2019\u00e0 toutes les \u00e9tapes, une connaissance m\u00eame minimale des contextes intellectuels de cette construction est une condition de pleine compr\u00e9hension de la nature et de la port\u00e9e des apports proprement piag\u00e9tiens dont il sera question dans la suite. En d\u2019autres termes, question de g\u00e9nie mise \u00e0 part, Piaget n\u2019aurait pu devenir Piaget s\u2019il n\u2019avait pas \u00e9t\u00e9 nourri au d\u00e9part par un r\u00e9seau tr\u00e8s f\u00e9cond de connaissances \u00ab\u00a0d\u00e9j\u00e0 l\u00e0\u00a0\u00bb, puis (mais dans une moindre mesure) aid\u00e9 dans la poursuite de la construction par des collaborations et confrontations intellectuelles de tout premier ordre. Commen\u00e7ons par \u00e9voquer les contextes intellectuels biologiques et philosophiques dans lesquels l\u2019\u0153uvre a pris naissance. Nous \u00e9voquerons ult\u00e9rieurement, apr\u00e8s avoir pris connaissance des grandes \u00e9tapes de l\u2019\u0153uvre, le deuxi\u00e8me aspect, le r\u00f4le des collaborations, dans la progression de l\u2019\u0153uvre une fois celle-ci parvenue \u00e0 maturit\u00e9. Quant aux contextes scientifiques (psychologie, histoire et \u00e9pist\u00e9mologie des sciences, sciences logiques et math\u00e9matiques) \u00e0 partir desquels ou en confrontation avec lesquels ont \u00e9t\u00e9 \u00e9difi\u00e9es la psychologie et l\u2019\u00e9pist\u00e9mologie g\u00e9n\u00e9tiques qui composent l\u2019essentiel de l\u2019\u0153uvre piag\u00e9tienne, un reflet en sera donn\u00e9 lors de la pr\u00e9sentation des apports de Piaget \u00e0 la psychologie du d\u00e9veloppement cognitif.<\/p>\n<h4 style=\"font-size: 1em;\">Le contexte biologique<\/h4>\n<h5 style=\"font-size: 0.83em;\">L\u2019histoire naturelle<\/h5>\n<p>C\u2019est en 1907-1908, \u00e0 11-12 ans, que le jeune Piaget commence sa carri\u00e8re de biologiste. Il doit ses premiers pas dans cette discipline aux liens qu\u2019il tisse avec Paul Godet (1836-1911), le directeur du mus\u00e9e d\u2019histoire naturelle de Neuch\u00e2tel. Celui-ci l\u2019initie \u00e0 la d\u00e9marche propre \u00e0 l\u2019histoire naturelle, qui consiste \u00e0 comparer et \u00e0 classer les \u00eatres vivants selon qu\u2019ils appartiennent \u00e0 telle ou telle esp\u00e8ce ou sous-esp\u00e8ce, tel ou tel genre, etc. Cette histoire naturelle \u00e0 laquelle s\u2019initie le jeune Piaget a des racines tr\u00e8s anciennes, qui remontent jusqu\u2019\u00e0 Aristote et son \u00e9l\u00e8ve Th\u00e9ophraste (-372,-288), en passant par Linn\u00e9 (1707-1778), v\u00e9ritable point de d\u00e9part de la classification et nomenclature biologiques modernes, sans les d\u00e9veloppements desquels n\u2019auraient pu \u00eatre construites, chez Lamarck, la th\u00e9orie de l\u2019adaptation des esp\u00e8ces \u00e0 leur milieu, puis chez Darwin, la th\u00e9orie de l\u2019\u00e9volution des esp\u00e8ces, ceci alors m\u00eame que Linn\u00e9 admettait tout naturellement la th\u00e8se fixiste selon laquelle les formes vivantes ne d\u00e9rivaient pas les unes des autres mais r\u00e9sultaient de la cr\u00e9ation divine. On tient dans ces quelques lignes l\u2019essentiel de la matrice initiale \u00e0 partir de laquelle s\u2019\u00e9difiera progressivement la totalit\u00e9 de l\u2019\u0153uvre piag\u00e9tienne, surtout si l\u2019on a en vue que Lamarck, le p\u00e8re de la biologie, attribuait au besoins propres \u00e0 tout \u00eatre vivant, et donc aux comportements n\u00e9s de ces besoins (la recherche de nourriture par exemple), un r\u00f4le essentiel dans l\u2019adaptation des organismes \u00e0 leur milieu. L\u2019apprentissage de l\u2019histoire naturelle nourrira sur deux plans la pens\u00e9e du jeune Piaget: le plan de la m\u00e9thode (observer, comparer, classer et hi\u00e9rarchiser) et le plan th\u00e9orique (statut des notions d\u2019esp\u00e8ce ou de vari\u00e9t\u00e9 biologiques en histoire naturelle, th\u00e9ories de l\u2019adaptation et de l\u2019\u00e9volution en biologie). Il le contraindra par ailleurs \u00e0 franchir en quelques ann\u00e9es le difficile passage d\u2019une science laissant une place \u00e0 la croyance religieuse pleine et enti\u00e8re en un Dieu intervenant au sein m\u00eame de la nature (aux dires de l\u2019enseignement religieux traditionnel), \u00e0 une science dans laquelle l\u2019hypoth\u00e8se d\u2019une telle intervention est exclue.<\/p>\n<p>Nous ne dirons rien ici de la lente s\u00e9paration des croyances religieuses de jeunesse que Piaget d\u00e9crira dans le roman quasi-autobiographique r\u00e9dig\u00e9 vers 20 ans et de l\u2019apaisement qu\u2019il finira par trouver dans une philosophie immanentiste qui assimile Dieu aux lois immanentes de la vie et de l\u2019esprit, et dont il sera question plus loin. Nous nous contenterons d\u2019\u00e9voquer quelques probl\u00e8mes et concepts que Piaget a rencontr\u00e9s chez quelques auteurs qui ont marqu\u00e9 son apprentissage de naturaliste.<\/p>\n<p>Lors de son apprentissage de la d\u00e9marche de naturaliste aupr\u00e8s de Paul Godet, de 1907 \u00e0 1910, son int\u00e9r\u00eat se limite pour l\u2019essentiel au seul travail de d\u00e9termination des coquilles de mollusques recueillis par lui-m\u00eame ou que re\u00e7oit le Mus\u00e9e d\u2019histoire naturelle. Les auteurs qu\u2019il lit alors sont les meilleurs naturalistes de l\u2019\u00e9poque dans le domaine de la conchyliologie<a name=\"_jjd2011_01ftnref8\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_01ftn8\">[8]<\/a>, par exemple le fran\u00e7ais Georges Coutagne (1854-1928), qui r\u00e9siste \u00e0 la tentation de toute une \u00e9cole de naturalistes \u00e0 laquelle il \u00e9tait li\u00e9 de multiplier \u00e0 l\u2019extr\u00eame les esp\u00e8ces en fonction des nombreux caract\u00e8res susceptibles de diff\u00e9rencier les individus d\u2019un m\u00eame taxon<a name=\"_jjd2011_01ftnref9\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_01ftn9\">[9]<\/a>. C\u2019est l\u00e0 une position que le jeune Piaget reprendra \u00e0 son compte, en acceptant l\u2019id\u00e9e qu\u2019il peut y avoir une continuit\u00e9 entre des sous-groupes d\u2019individus qui ne se diff\u00e9rencient que peu les uns des autres. Une telle prise de position n\u2019est pas neutre du point de vue de ses futurs engagements th\u00e9oriques, dans la mesure o\u00f9 elle est un premier pas vers la probl\u00e9matique de l\u2019\u00e9volution des formes vivantes qui se substituera, \u00e0 partir de 1913-1914 environ, \u00e0 la pure activit\u00e9 de classification des formes propre \u00e0 la d\u00e9marche de l\u2019histoire naturelle initi\u00e9e par Linn\u00e9, activit\u00e9 qui reposait pour l\u2019essentiel sur une conception fixiste du vivant (absence de liens de filiation entre esp\u00e8ces) et dont le dernier grand chantre au 19<sup>e<\/sup> si\u00e8cle fut le neuch\u00e2telois Louis Agassiz (1807-1873) expatri\u00e9 aux USA \u00e0 partir des ann\u00e9es 1840.<\/p>\n<p>En poursuivant son activit\u00e9 naturaliste, le jeune Piaget ne pouvait d\u00e8s lors \u00e9viter de rencontrer ce probl\u00e8me central de la classification qui est de d\u00e9cider si tel ou tel sous-groupe d\u2019individus qui se ressemblent forment ou non une esp\u00e8ce. Pour que cette d\u00e9cision ne tombe pas sous le coup de l\u2019arbitraire, le choix d\u2019un crit\u00e8re s\u2019impose, choix d\u2019autant plus difficile qu\u2019est admise la th\u00e8se d\u2019une filiation des esp\u00e8ces, en d\u2019autres termes, la th\u00e8se de l\u2019\u00e9volution que pratiquement tous les biologistes du d\u00e9but du 20<sup>e<\/sup> si\u00e8cle acceptent. L\u2019id\u00e9e qui lui para\u00eet s\u2019imposer alors est celle, lamarckienne, d\u2019une stabilit\u00e9 des formes acquises chez des organismes confront\u00e9s \u00e0 un milieu inhabituel. Si ces organismes ou leurs descendants directs ne retrouvent pas leurs anciennes caract\u00e9ristiques lorsqu\u2019ils sont \u00e0 nouveau plac\u00e9s dans leur environnement d\u2019origine, alors les d\u00e9signer comme formant une nouvelle esp\u00e8ce ou une nouvelle vari\u00e9t\u00e9 h\u00e9r\u00e9ditaire se justifie. Telle est la voie dans laquelle la pens\u00e9e du jeune Piaget s\u2019engage tout naturellement, \u00e0 partir de son premier apprentissage d\u2019histoire naturelle aupr\u00e8s de Godet. Cette solution va cependant tr\u00e8s t\u00f4t rencontrer un obstacle majeur, issu de l\u2019\u00e9volution m\u00eame de la biologie. La fin du 19<sup>e<\/sup> si\u00e8cle et le d\u00e9but du 20<sup>e<\/sup> sont caract\u00e9ris\u00e9s par deux faits historiques de premi\u00e8re importance: 1\u00b0 la distinction du \u00ab\u00a0soma\u00a0\u00bb et du \u00ab\u00a0germen\u00a0\u00bb, 2\u00b0 la d\u00e9couverte des lois probabilistes de transmission du mat\u00e9riel h\u00e9r\u00e9ditaire des g\u00e9niteurs \u00e0 leurs descendants.<\/p>\n<p>Ces deux faits prennent tout leur relief dans le contexte de la lutte qui oppose les deux grandes th\u00e9ories de l\u2019\u00e9volution biologique alors en comp\u00e9tition: le lamarckisme d\u2019un c\u00f4t\u00e9, avec le primat qu\u2019il accorde \u00e0 l\u2019adaptation des individus \u00e0 leur milieu dans l\u2019explication de la transformation des esp\u00e8ces, le darwinisme de l\u2019autre, pour lequel l\u2019explication de l\u2019\u00e9volution r\u00e9side avant tout dans le m\u00e9canisme de variation-s\u00e9lection entre individus d\u2019une m\u00eame esp\u00e8ce. Ce deuxi\u00e8me m\u00e9canisme, encore relativement flou dans sa conception chez Darwin, prend sa pleine signification si on le relie \u00e0 deux ensembles de travaux et \u00e0 deux noms importants de la biologie du 19<sup>e<\/sup> si\u00e8cle: August Weismann (1834-1914) d\u2019un c\u00f4t\u00e9, Gregor Mendel (1822-1884) de l\u2019autre. Dans la 2<sup>e<\/sup> moiti\u00e9 du 19<sup>e<\/sup> si\u00e8cle et m\u00eame encore au d\u00e9but du 20<sup>e<\/sup> nombreuses sont les recherches qui tendent \u00e0 d\u00e9montrer la v\u00e9racit\u00e9 de la th\u00e8se de Lamarck attribuant un r\u00f4le \u00e0 l\u2019adaptation individuelle dans la gen\u00e8se de nouvelles formes vivantes h\u00e9r\u00e9ditaires (th\u00e8se de l\u2019h\u00e9r\u00e9dit\u00e9, sous certaines conditions, des caract\u00e8res pr\u00e9alablement acquis par des individus s\u2019adaptant \u00e0 de nouvelles conditions de vie). D\u00e8s les ann\u00e9es 1880, les \u00e9checs sont tels que Weismann adopte la th\u00e8se d\u2019une s\u00e9paration unidirectionnelle totale entre le \u00ab\u00a0germen\u00a0\u00bb (qui contient le mat\u00e9riel ou patrimoine h\u00e9r\u00e9ditaire des individus) et le \u00ab\u00a0soma\u00a0\u00bb, l\u2019organisme individuel, \u00e0 l\u2019exclusion du germen.\u00a0 En raison de cette s\u00e9paration totale, les variations somatiques qui peuvent surgir entre individus d\u2019une m\u00eame esp\u00e8ce lorsque ceux-ci sont confront\u00e9s \u00e0 des milieux diff\u00e9rents n\u2019ont aucun impact sur leur patrimoine h\u00e9r\u00e9ditaire. En sens contraire, les variations fortuites ou mutations qui peuvent surgir dans ce dernier peuvent se traduire en variations somatiques chez les individus qui les portent, de telle sorte que les variations du germen qui entrainent des variations du soma favorables pour ces individus ont plus de chance de se diffuser dans les g\u00e9n\u00e9rations suivantes. Cette th\u00e8se de la s\u00e9paration entre le soma et le germen qui introduit un mur \u00e9galement infranchissable (une claire contradiction) entre Lamarck et Darwin se voit encore renforc\u00e9e par les travaux de Gregor Mendel (moine passionn\u00e9 par la botanique). Celui-ci par de minutieuses exp\u00e9riences sur la reproduction par hybridation de diff\u00e9rentes vari\u00e9t\u00e9s de petits pois, a montr\u00e9 comment des caract\u00e8res h\u00e9r\u00e9ditaires isol\u00e9s, diff\u00e9renciant nettement les individus les uns des autres, se distribuaient selon des lois math\u00e9matiques pr\u00e9cises lors de la g\u00e9n\u00e9rations successives d\u2019hybrides \u00e0 partir d\u2019une premi\u00e8re g\u00e9n\u00e9ration compos\u00e9e de lign\u00e9es pures de pois. L\u2019existence de telles lois, connues aujourd\u2019hui en biologie sous le nom de lois de Mendel, impliquait clairement l\u2019existence de \u00ab\u00a0particules h\u00e9r\u00e9ditaires\u00a0\u00bb (quelques d\u00e9cennies plus tard identifi\u00e9es et d\u00e9sign\u00e9es sous le terme de \u00ab\u00a0g\u00e8nes\u00a0\u00bb) dont chacune \u00e9tait responsable de la pr\u00e9sence ou de l\u2019absence de telle ou telle caract\u00e9ristique, ou, en l\u2019absence d\u2019un g\u00e8ne susceptible de dominer l\u2019autre, d\u2019une caract\u00e9ristique visible m\u00e9langeant les caract\u00e8res purs li\u00e9s \u00e0 l\u2019un ou l\u2019autre des deux g\u00e8nes h\u00e9rit\u00e9s. Le \u00ab\u00a0germen\u00a0\u00bb de Weismann trouvait dans les exp\u00e9riences de Mendel la confirmation de son existence et de son ind\u00e9pendance par rapport aux variations du soma (celles-ci \u00e9tant toujours, au contraire, selon l\u2019explication n\u00e9o-darwinienne, d\u00e9pendantes du patrimoine h\u00e9r\u00e9ditaire de chaque individu).<a name=\"_jjd2011_01ftnref10\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_01ftn10\">[10]<\/a><\/p>\n<p>Lorsque le jeune Piaget r\u00e9dige ses premiers vrais \u00e9crits de naturaliste (en 1911 et 1912), il ignore compl\u00e8tement les obstacles majeurs que la synth\u00e8se n\u00e9o-darwinienne des th\u00e8ses et travaux de Weismann et Mendel dresse face \u00e0 son travail de classification. Il ne lui vient pas \u00e0 l\u2019id\u00e9e de tenir compte de cette distinction entre soma et germen pour d\u00e9cider de qualifier ou non comme esp\u00e8ces les regroupements d\u2019individus \u00e0 la classification desquelles il proc\u00e8de. Ceci a pour cons\u00e9quence que, quelle que soit leur qualit\u00e9 ind\u00e9niable due \u00e0 la vaste connaissance en conchyliologie acquise par leur auteur, ces premiers travaux sont d\u00e8s leur publication rendus caduques sur des points essentiels par des recherches parall\u00e8lement conduites \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 de Lausanne par un doctorant polonais, Waclaw Roszkowski (1886\u20131944), pr\u00e9parant une th\u00e8se sur la faune du lac L\u00e9man. Tout en s\u2019appuyant sur les nombreuses observations et d\u00e9terminations r\u00e9alis\u00e9es par son jeune confr\u00e8re en malacologie, Roszkowski, qui lui conna\u00eet les d\u00e9bats en cours sur le terrain de la biologie de l\u2019\u00e9volution, ainsi que les travaux de Mendel, ne peut que prendre une direction contraire \u00e0 celle de Piaget en indiquant \u00e0 celui-ci que seules des exp\u00e9riences mend\u00e9liennes peuvent trancher la question de l\u2019existence ou non de r\u00e9elles vari\u00e9t\u00e9s ou esp\u00e8ces h\u00e9r\u00e9ditaires des individus regroup\u00e9s selon des caract\u00e8res superficiels dont la pr\u00e9sence peut d\u00e9couler d\u2019une simple adaptation individuelle et non pas provenir de diff\u00e9rences h\u00e9r\u00e9ditaires.<\/p>\n<p>Une telle exp\u00e9rience et l\u2019\u00e9change que Piaget a eu avec son coll\u00e8gue de Lausanne n\u2019ont pu que renforcer sa formation cette fois non plus seulement en malacologie, mais en biologie, quand bien m\u00eame ils l\u2019ont par ailleurs peut-\u00eatre conduit \u00e0 cristalliser trop t\u00f4t la position alors implicitement lamarckienne \u00e0 laquelle il se rangeait tout naturellement dans le d\u00e9bat entre darwiniens et lamarckiens. Piaget va lire une foule d\u2019auteurs tr\u00e8s connus \u00e0 l\u2019\u00e9poque et aupr\u00e8s desquelles il cherchera non seulement un enrichissement th\u00e9orique qui l\u2019accompagnera tout au long de ses recherches ult\u00e9rieures en psychologie et en \u00e9pist\u00e9mologie, mais \u00e9galement des arguments aptes \u00e0 renforcer sa conviction selon laquelle la s\u00e9paration entre soma et germen ne pouvait prendre la forme absolue adopt\u00e9e par le n\u00e9o-darwinisme \u00e0 partir de la synth\u00e8se entre 1\u00b0 la conception darwinienne de la s\u00e9lection naturelle, 2\u00b0 l\u2019impossibilit\u00e9, selon Weismann, d\u2019un m\u00e9canisme lamarckien de passage direct des adaptions somatiques aux transformations adaptatives du germen et 3\u00b0 le travail de Mendel d\u00e9montrant l\u2019existence d\u2019un mat\u00e9riel h\u00e9r\u00e9ditaire auquel pouvait \u00eatre identifi\u00e9 le germen. De cette entreprise de lecture et de formation en biologie et en philosophie biologique conduite par Piaget entre 1912 et 1918 environ, nous retiendrons seulement trois noms: celui de Herbert Spencer, tout d\u2019abord, dont le syst\u00e8me de philosophie positive et les concepts que ce syst\u00e8me met en \u0153uvre sur le plan de l\u2019\u00e9volution biologique sont \u00e0 la fois tr\u00e8s proches et radicalement contraires aux propres solutions que proposera Piaget en biologie, en psychologie et en \u00e9pist\u00e9mologie\u00a0; celui de Bergson ensuite, qui le premier montrera \u00e0 Piaget le lien conduisant de la biologie \u00e0 la psychologie de la connaissance\u00a0; celui de Le Dantec enfin, qui lui apportera le point de d\u00e9part de la conception originale, centr\u00e9e autour des notions d\u2019<em>adaptation<\/em>, d\u2019<em>assimilation<\/em> et d\u2019<em>accommodation<\/em>, qu\u2019il sera amen\u00e9 plus tard \u00e0 proposer de l\u2019\u00e9volution des formes vivantes, mais aussi de l\u2019\u00e9volution de l\u2019intelligence.<\/p>\n<h6 style=\"font-size: 0.75em;\">Deux visions contraires de l\u2019\u00e9volutionnisme philosophique: Spencer et Bergson<\/h6>\n<p>Les travaux de Lamarck puis de Darwin ne pouvaient manquer de bouleverser profond\u00e9ment l\u2019\u00e9volution des id\u00e9es en philosophie. L\u2019un des premiers auteurs a avoir mesur\u00e9 dans toute son ampleur l\u2019importance de ces travaux ainsi que plus g\u00e9n\u00e9ralement de la progression des sciences de la nature sur la vision que l\u2019on pouvait se faire des r\u00e9alit\u00e9s physiques biologiques et sociales a certainement \u00e9t\u00e9 <em>Herbert Spencer<\/em> (1820-1903), ing\u00e9nieur, sociologue et philosophe. Avant m\u00eame la parution, en 1859, de l\u2019<em>Origine des esp\u00e8ces<\/em>, ouvrage dans lequel Darwin rendait publique sa th\u00e9orie de l\u2019\u00e9volution des esp\u00e8ces par variation fortuite et s\u00e9lection, Spencer avait adopt\u00e9 une conception \u00e9volutionniste de l\u2019univers et de la vie dans ses dimensions biologiques, psychologiques et sociales. Sur tous ces plans, la r\u00e9alit\u00e9, tout enti\u00e8re r\u00e9ductible aux lois de la mati\u00e8re, du mouvement, de la conservation de la force<a name=\"_jjd2011_01ftnref11\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_01ftn11\">[11]<\/a> et de l\u2019\u00e9quilibre physique, est con\u00e7ue comme passant d\u2019un \u00e9tat maximal d\u2019 \u00ab\u00a0homog\u00e9n\u00e9it\u00e9 ind\u00e9finie\u00a0\u00bb<a name=\"_jjd2011_01ftnref12\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_01ftn12\">[12]<\/a> et de dispersion de ses composants \u00e0 un \u00e9tat croissant d\u2019<em>int\u00e9gration<\/em> (formation des galaxies, des \u00eatres vivants, des syst\u00e8mes de croyance, des soci\u00e9t\u00e9s d\u2019individus, etc.) accompagn\u00e9e d\u2019une <em>diff\u00e9renciation<\/em> ou d\u2019\u00a0\u00ab\u00a0h\u00e9t\u00e9rog\u00e9n\u00e9it\u00e9 d\u00e9finie [et] coh\u00e9rente\u00a0\u00bb \u00e9galement croissante des composants de chacune des totalit\u00e9s r\u00e9sultant de ce processus d\u2019int\u00e9gration. Cette int\u00e9gration et cette diff\u00e9renciation aboutissaient naturellement \u00e0 une complexification croissante des ph\u00e9nom\u00e8nes pouvant \u00eatre suivie d\u2019un mouvement de dissolution qu\u2019illustrent la mort des organismes ou la disparition des soci\u00e9t\u00e9s. Par ailleurs, sur les plans biologiques et psychologiques, l\u2019\u00e9volution est con\u00e7ue comme r\u00e9sultant d\u2019une <em>accommodation<\/em> continue et croissante de l\u2019organisation biologique et mentale aux relations (et r\u00e9gularit\u00e9s) temporelles, spatiales et causales propres \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 ext\u00e9rieure, en un mot, \u00ab\u00a0des relations internes aux relations externes\u00a0\u00bb.<a name=\"_jjd2011_01ftnref13\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_01ftn13\">[13]<\/a> Pour construire son syst\u00e8me de \u00ab\u00a0philosophie positive\u00a0\u00bb qui couvre l\u2019ensemble des ph\u00e9nom\u00e8nes physiques, mais aussi des id\u00e9es observ\u00e9es dans la gen\u00e8se de la pens\u00e9e et des soci\u00e9t\u00e9s, Spencer s\u2019appuie sur une connaissance tr\u00e8s vaste de la litt\u00e9rature scientifique de son \u00e9poque. Son syst\u00e8me est toutefois biais\u00e9 par le choix de r\u00e9duire les propri\u00e9t\u00e9s de l\u2019ensemble des ph\u00e9nom\u00e8nes naturels et des lois sp\u00e9ciales qui peuvent parfois les caract\u00e9riser (par exemple, en biologie, la loi de la s\u00e9lection naturelle, identifi\u00e9e \u00e0 la loi de survie des plus aptes, ou, en psychologie, les lois d\u2019associations d\u2019id\u00e9es) aux lois physiques \u00e9l\u00e9mentaires de la m\u00e9canique et de la dynamique newtonienne, choix qui m\u00e8ne \u00e0 une certaine c\u00e9cit\u00e9 ou superficialit\u00e9 en ce qui concerne la saisie des ph\u00e9nom\u00e8nes biologiques, psychologiques et sociaux (ind\u00e9pendamment du fait que la physique du 19<sup>e<\/sup> si\u00e8cle elle-m\u00eame se distan\u00e7ait d\u00e9j\u00e0 de la vision tr\u00e8s appauvrie que Spencer se faisait des ph\u00e9nom\u00e8nes physico-chimiques). En d\u00e9pit de cette superficialit\u00e9, cette vision \u00e9volutionniste couvrant l\u2019ensemble des ph\u00e9nom\u00e8nes naturels a marqu\u00e9 bon nombre de biologistes, psychologues, sociologues et philosophes de la fin du 19<sup>e<\/sup> si\u00e8cle et du d\u00e9but du 20<sup>e<\/sup>, y compris ceux qui, comme Bergson ou plus tard Piaget rejetteront non pas l\u2019id\u00e9e \u00e9volutionniste d\u2019ailleurs largement inspir\u00e9e des progr\u00e8s de la biologie, mais le r\u00e9ductionnisme physicaliste du philosophe anglais.<\/p>\n<p>En ce qui concerne <em>Henri<\/em> <em>Bergson<\/em>, son \u00e9volutionnisme marquera apparemment moins le jeune Piaget en raison du caract\u00e8re manifestement et volontairement antiscientifique non seulement de son approche du r\u00e9el, bas\u00e9e sur une soi-disante intuition m\u00e9taphysique permettant d\u2019acc\u00e9der \u00e0 l\u2019\u00eatre v\u00e9ritable, mais aussi de la r\u00e9ponse apport\u00e9e par une telle intuition: l\u2019affirmation d\u2019une \u00ab\u00a0dur\u00e9e cr\u00e9atrice\u00a0\u00bb ou d\u2019une \u00ab\u00a0\u00e9nergie cr\u00e9atrice\u00a0\u00bb v\u00e9ritable source m\u00e9taphysique de l\u2019\u00e9volution cosmologique, biologique et psychique (l\u2019univers, les \u00eatres vivants qui le peuplent, les \u0153uvres humaines sont ici la trace laiss\u00e9e par un \u00ab\u00a0\u00e9lan cr\u00e9ateur\u00a0\u00bb qui a trouv\u00e9 en Bergson un romancier de talent). Toutefois, effectu\u00e9e avant toute lecture des \u00e9crits de Spencer, la lecture vers 14-15 ans de l\u2019<em>\u00c9volution cr\u00e9atrice<\/em> de Bergson sera un vrai choc pour Piaget. Elle le confrontera \u00e0 une sorte de th\u00e9isme qui tranche avec les dogmes et les mythes expos\u00e9s dans les cours de religion que, jeune protestant, il a l\u2019obligation de suivre, et elle lui permettra ainsi d\u2019entrevoir dans le fonctionnement m\u00eame de la Vie une issue aux contradictions entre croyances religieuses et scientifiques auxquelles il \u00e9tait alors confront\u00e9. La biologie, science de la <em>vie<\/em>, prenait en effet avec Bergson et sa notion d\u2019\u00e9lan cr\u00e9ateur une tournure vitaliste qui d\u2019une certaine fa\u00e7on teintera la vision g\u00e9n\u00e9rale que le jeune Piaget se fera ult\u00e9rieurement de la vie biologique et de l\u2019activit\u00e9 intellectuelle. Accompagn\u00e9e d\u2019autres lectures philosophiques dont il sera question plus loin, celle de Bergson pourra ainsi contrebalancer la conception trop sommairement r\u00e9ductionniste de Spencer et de ses nombreux \u00e9mules. Mais surtout, on trouve dans cet ouvrage de Bergson une analyse et une critique du <em>m\u00e9canicisme<\/em> commun aux th\u00e9ories biologiques de l\u2019\u00e9volution (le lamarckisme, le darwinisme) ainsi que la mise en \u00e9vidence de la parent\u00e9 de ces th\u00e8ses avec celles sur l\u2019origine et l\u2019\u00e9volution des id\u00e9es et des comportements propre aux th\u00e8ses alors dominantes en psychologie, que ce soit l\u2019associationnisme (fixation d\u2019une relation entre id\u00e9es par exp\u00e9rience r\u00e9p\u00e9t\u00e9e de la contigu\u00eft\u00e9 entre celles-ci), ou la th\u00e8se (directement ou non inspir\u00e9e du darwinisme) d\u2019une progression des id\u00e9es par t\u00e2tonnement puis s\u00e9lection. Cette analyse et cette critique permettront ainsi \u00e0 l\u2019adolescent de se construire une sorte de premi\u00e8re vision d\u2019ensemble des solutions possibles concernant les \u00e9volutions biologiques et psychologiques, vision qui l\u2019orientera dans la suite de ses recherches aussi bien biologiques que psychologiques, mais qu\u2019il remaniera tr\u00e8s vite, en fonction des r\u00e9sultats de ces recherches et pour la rendre plus compatible avec les th\u00e8ses d\u2019une communaut\u00e9 scientifique dont les m\u00e9thodes sont \u00e0 ses yeux seules \u00e0 m\u00eame d\u2019apporter des r\u00e9ponses acceptables aux interrogations de fond sur la nature et les m\u00e9canismes sp\u00e9ciaux propres \u00e0 l\u2019\u00e9volution des formes ou normes biologiques, psychologiques, mais aussi sociales, intellectuelles et morales. En un mot, l\u2019int\u00e9r\u00eat principal de la lecture de <em>L\u2019\u00e9volution cr\u00e9atrice<\/em> de Bergson est triple: premi\u00e8rement, l\u2019\u00e9loigner d\u2019un m\u00e9canisme physicaliste par trop sommaire auxquels succombent bien des chercheurs de l\u2019\u00e9poque (y compris son camarade Juvet qui abandonnera plus tard ce r\u00e9ductionnisme), deuxi\u00e8mement, lui permettre de prendre d\u2019embl\u00e9e une certaine hauteur de vue et une vision critique et \u00e9pist\u00e9mologique dans sa saisie des th\u00e9ories biologiques alors en vogue, et troisi\u00e8mement de favoriser chez lui l\u2019\u00e9closion et le d\u00e9veloppement d\u2019un go\u00fbt tr\u00e8s prononc\u00e9 de la <em>sp\u00e9culation philosophique<\/em> qu\u2019il lui faudra apprendre \u00e0 domestiquer, \u00e0 transformer en <em>sp\u00e9culation scientifique<\/em> dont il fera un usage plus ou moins explicite tout au long de son \u0153uvre.<\/p>\n<h6 style=\"font-size: 0.75em;\">F\u00e9lix Le Dantec: les m\u00e9canismes biologiques de l\u2019adaptation et de l\u2019\u00e9volution des esp\u00e8ces<\/h6>\n<p>Si par l\u2019ampleur de son syst\u00e8me de philosophie et l\u2019importance qu\u2019il accorde \u00e0 des notions telles que celles de diff\u00e9renciation, d\u2019int\u00e9gration, d\u2019organisation et m\u00eame d\u2019\u00e9quilibration, Spencer a pu servir de mod\u00e8le au jeune Piaget, celui-ci trouvera chez Le Dantec (1869-1917) un esprit plus proche du sien dans la mani\u00e8re d\u2019articuler les observations faites en biologie et les th\u00e9ories pouvant \u00eatre \u00e9labor\u00e9es \u00e0 partir d\u2019elles. Comme tous les jeunes biologistes de la fin du 19<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, Le Dantec a bien s\u00fbr \u00e9t\u00e9 influenc\u00e9 par la vision \u00e9volutionniste d\u00e9fendue par Spencer. Cependant, jeune chercheur de talent \u00e0 l\u2019Institut Pasteur\u00a0<a name=\"_jjd2011_01ftnref14\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_01ftn14\">[14]<\/a>, le travail de doctorat qu\u2019il a pu r\u00e9aliser, dans ce cadre, sur la digestion chez les Protozoaires va lui fournir la mati\u00e8re lui permettant de voir \u00e0 l\u2019\u0153uvre chez ces organismes unicellulaires, le m\u00e9canisme d\u2019<em>assimilation<\/em> qui, aux c\u00f4t\u00e9s de celui d\u2019<em>accommodation<\/em>, sera quelques ann\u00e9es et d\u00e9cennies plus tard au c\u0153ur des propres observations et d\u00e9veloppements th\u00e9oriques que Piaget r\u00e9alisera en \u00e9tudiant non plus le fonctionnement des organisations biologiques, mais celui des organisations psychologiques. Bien que s\u2019opposant \u00e0 une certaine interpr\u00e9tation l\u00e0 aussi trop r\u00e9ductionniste que Le Dantec avait propos\u00e9 des m\u00e9canismes de fonctionnement des organisations biologiques et qu\u2019il avait ensuite g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9 de mani\u00e8re totalement sp\u00e9culative au d\u00e9veloppement des organisations mentales, Piaget n\u2019en reconna\u00eetra pas moins toujours sa dette envers cet auteur d\u00e9c\u00e9d\u00e9 en 1917 des suites d\u2019une tuberculose. C\u2019est pourquoi il importe de pr\u00e9senter bri\u00e8vement la th\u00e9orie de l\u2019adaptation des organismes d\u2019abord unicellulaires puis pluricellulaires soutenue par le chercheur de l\u2019Institut Pasteur.<\/p>\n<p>Un fait a retenu l\u2019attention de Le Dantec lors de son travail de doctorat: le processus d\u2019assimilation par lequel un organisme \u00e9l\u00e9mentaire (ou, dans les travaux ult\u00e9rieurs, chaque cellule d\u2019un organisme pluricellulaire) transforme la nourriture trouv\u00e9e dans son milieu en sa propre \u00ab\u00a0substance vivante\u00a0\u00bb (ce que Le Dantec r\u00e9sume par la formule suivante: a+Q = \u03bba+R, avec \u00ab\u00a0Q\u00a0\u00bb d\u00e9signant la substance du milieu dans lequel \u00ab\u00a0a\u00a0\u00bb baigne, \u03bb l\u2019accroissement de substance et R les r\u00e9sidus non assimil\u00e9s). Dans le cas o\u00f9 la substance ext\u00e9rieure n\u2019est pas assimilable, l\u2019organisme \u00e9l\u00e9mentaire \u00ab\u00a0a\u00a0\u00bb est d\u00e9truit et on assiste \u00e0 une \u00ab\u00a0mort \u00e9l\u00e9mentaire\u00a0\u00bb que Le Dantec traduit par la formule a+B=C). Cette observation du fonctionnement chimique des protozoaires est tr\u00e8s t\u00f4t compl\u00e9t\u00e9e par cette autre observation selon laquelle une bact\u00e9rie, c\u2019est-\u00e0-dire, dans le langage de Le Dantec, une \u00ab\u00a0substance vivante \u00e9l\u00e9mentaire A\u00a0\u00bb, \u00e9lev\u00e9e dans une solution de plus en plus concentr\u00e9e d\u2019une autre substance B, peut se transformer, pour des raisons purement physico-chimiques et d\u2019\u00e9quilibre interne, en une substance vivante A&rsquo;. On a l\u00e0 les deux m\u00e9canismes de base \u00e0 partir desquels l\u2019auteur \u00e9difiera, en une s\u00e9rie d\u2019\u00e9tapes successives, sa th\u00e9orie g\u00e9n\u00e9rale de la vie et de ses transformations. Pour parvenir \u00e0 une th\u00e9orie couvrant l\u2019ensemble des organismes et des esp\u00e8ces qu\u2019ils composent, il s\u2019agit cependant de g\u00e9n\u00e9raliser les concepts th\u00e9oriques bas\u00e9s sur ces observations du fonctionnement biochimique des organismes unicellulaires. En effet, plus la complexit\u00e9 des organismes pluricellulaires est grande, plus les cellules qui les composent \u2014et qui continuent chacune \u00e0 se comporter conform\u00e9ment aux deux lois de base des \u00eatres unicellulaires\u2014 perdent leur ind\u00e9pendance, leur survie en venant \u00e0 d\u00e9pendre de l\u2019organisme qui les int\u00e8grent, lequel en retour d\u00e9pend pour son adaptation au milieu ext\u00e9rieur du fonctionnement des cellules qui le composent. Et comme, selon la loi d\u2019assimilation d\u00e9tect\u00e9e chez les unicellulaires, l\u2019accroissement de toute cellule \u00e9l\u00e9mentaire ne se produit que lors de son fonctionnement, il en r\u00e9sulte que, chez l&rsquo;\u00eatre pluricellulaire \u00ab\u00a0seules se d\u00e9velopperont les parties qui sont activ\u00e9es\u00a0\u00bb, ce d\u00e9veloppement d\u00e9pendant donc du degr\u00e9 d\u2019activit\u00e9 des cellules composant chacune de ces parties.<\/p>\n<p>Ult\u00e9rieurement toutefois, le Dantec enrichira cette premi\u00e8re conception du ph\u00e9nom\u00e8ne d\u2019assimilation, bas\u00e9e sur le seul fonctionnement des bact\u00e9ries vivant dans des conditions n\u2019exigeant pas une activit\u00e9 globale d\u2019adaptation telle qu\u2019on peut l\u2019observer chez les organismes plus complexes, notamment chez les animaux confront\u00e9s \u00e0 des conditions de vie qui varient sans cesse. Pour les organismes pluricellulaires, voil\u00e0 comment les choses se passent, selon cette nouvelle conception impos\u00e9e par ce changement d\u2019\u00e9chelle. La vie d\u2019un individu est une succession d\u2019activit\u00e9s mettant en jeu des fonctions et des organes particuliers. Chaque moment de cette vie peut \u00eatre repr\u00e9sent\u00e9 par la formule A<sub>i<\/sub>\u00d7B<sub>i<\/sub>, la vie toute enti\u00e8re par la succession: A<sub>1<\/sub>\u00d7B<sub>1<\/sub>=A<sub>2<\/sub>, A<sub>2<\/sub>\u00d7B<sub>2<\/sub>=A<sub>3<\/sub>, A<sub>3<\/sub>\u00d7B<sub>3<\/sub>=A<sub>4<\/sub>, etc., ceci jusqu\u2019\u00e0 la mort de l\u2019individu. Alors que dans le ph\u00e9nom\u00e8ne de vie \u00e9l\u00e9mentaire, ce qui \u00e9tait avant tout mis en exergue \u00e9tait un processus de <em>pure assimilation<\/em> ou presque, dans cette nouvelle formule, ce qui devient central est le ph\u00e9nom\u00e8ne d\u2019adaptation qui, pour Le Dantec, implique une \u00ab\u00a0<em>assimilation adaptative <\/em>\u00bb ou \u00ab\u00a0<em>fonctionnelle <\/em>\u00bb compos\u00e9e de deux actions de sens contraire: l\u2019action A par laquelle l\u2019organisme, en son \u00ab\u00a0\u00e9tat structural actuel\u00a0\u00bb, agit (ou r\u00e9agit) sur son milieu en tendant \u00e0 lui imposer sa forme, c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 le transformer selon sa convenance, et l\u2019action B par laquelle c\u2019est au contraire la r\u00e9alit\u00e9 ext\u00e9rieure \u00e0 l\u2019organisme qui tend \u00e0 agir sur celui-ci, et m\u00eame \u00e0 l\u2019assimiler, lorsque cette r\u00e9alit\u00e9 ext\u00e9rieure est elle aussi vie. Le Dantec a ici d\u2019abord en vue l\u2019exemple des maladies infectieuses, et donc de la lutte qui se produit au sein d\u2019un organisme entre celui-ci et la \u00ab\u00a0mati\u00e8re vivante\u00a0\u00bb \u00e9trang\u00e8re qui se nourrit de sa substance. Mais, en se penchant sur la question de l\u2019adaptation des esp\u00e8ces \u00e0 leur milieu, il en arrive \u00e0 une conception de l\u2019interaction A<sub>i<\/sub>\u00d7B<sub>i<\/sub> dans laquelle c&rsquo;est le milieu B qui impose sa forme ou quelque autre caract\u00e9ristique \u00e0 l&rsquo;\u00eatre vivant A. D\u00e8s lors cette interaction lui appara\u00eet comme \u00e9tant non plus seulement comme un ph\u00e9nom\u00e8ne d\u2019assimilation (de B par A), mais aussi d&rsquo;<em>imitation<\/em> (de B par A), r\u00e9sultat du processus d\u2019accommodation. L\u2019assimilation adaptative ou fonctionnelle par laquelle chaque organisme lutte pour sa survie est donc simultan\u00e9ment et de fa\u00e7on indissociable, assimilation (\u00e9l\u00e9mentaire g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e) <em>et<\/em> imitation du milieu par l&rsquo;organisme. Finalement, l\u2019action de l\u2019ext\u00e9rieur sur l\u2019organisme et l\u2019activit\u00e9 d\u2019adaptation ou d\u2019imitation qu\u2019elle entra\u00eene en retour chez celui-ci dans l\u2019instant m\u00eame o\u00f9 il assimile son milieu sont pour Le Dantec les facteurs principaux du m\u00e9canisme n\u00e9o-lamarckien qu\u2019il oppose alors aux tenants du darwinisme pour expliquer la transformation et l\u2019\u00e9volution des esp\u00e8ces.<\/p>\n<p>En conclusion, assimilation, adaptation (ou accommodation imitative \u00e0 l\u2019autre), interaction, gen\u00e8se ou \u00e9volution, sont au c\u0153ur de cette nouvelle conception du vivant que Le Dantec r\u00e9sume par la formule A<sub>i<\/sub>\u00d7B<sub>i<\/sub>=A<sub>i+1<\/sub> \u2014 une formule que l\u2019on retrouvera ult\u00e9rieurement chez Piaget, mais \u00e0 laquelle celui-ci donnera alors une signification th\u00e9orique et empirique profond\u00e9ment modif\u00e9e et m\u00eame subvertie \u00e0 partir de ses propres observations et r\u00e9flexions th\u00e9oriques. Alors que, chez Le Dantec, l\u2019accommodation est finalement con\u00e7ue comme supplantant l\u2019assimilation dans l\u2019explication de la gen\u00e8se des nouvelles formes d\u2019assimilation (soit de chaque A<sub>i+1<\/sub>), le jeune Piaget en arrivera \u00e0 accorder \u00e0 nouveau \u00e0 l\u2019assimilation un r\u00f4le prioritaire dans cette gen\u00e8se, en lui attribuant un pouvoir cr\u00e9ateur qui la rapproche partiellement du r\u00f4le premier que les darwiniens accordaient aux variations fortuites du patrimoine h\u00e9r\u00e9ditaires dans la transformations des esp\u00e8ces, ceci quand bien m\u00eame Piaget conserve la th\u00e8se lamarckienne de l\u2019h\u00e9r\u00e9dit\u00e9 possible des caract\u00e8res individuellement acquis, et donc d\u2019une certaine influence des interactions organisme\u00d7milieu dans la direction que prennent les variations germinales. Pour comprendre pleinement et bien mesurer ce qui, au-del\u00e0 d\u2019une commune probl\u00e9matique, s\u00e9pare radicalement les explications apport\u00e9es par Le Dantec et Piaget (mais aussi d\u2019ailleurs Spencer et Piaget) au probl\u00e8me de l\u2019\u00e9volution de la vie, et du m\u00eame coup \u00e0 celui de la gen\u00e8se de la raison et de l\u2019intelligence humaines, il est n\u00e9cessaire, avant de retracer les grandes \u00e9tapes de l\u2019\u0153uvre puis surtout d\u2019aborder le domaine des recherches psychologiques, de consid\u00e9rer bri\u00e8vement l\u2019apport que le jeune Piaget a re\u00e7u de la philosophie, et tout particuli\u00e8rement de l\u2019h\u00e9ritage kantien en philosophie et histoire des sciences,\u00a0 au d\u00e9but du XXe si\u00e8cle .<\/p>\n<h4 style=\"font-size: 1em;\">Le contexte philosophique<\/h4>\n<h5 style=\"font-size: 0.83em;\">Les syst\u00e8mes de philosophie positive<\/h5>\n<p>Pour des raisons qu\u2019il \u00e9voque dans son essai de 1967 sur <em>Sagesse et illusion de la philosophie<\/em> (la fa\u00e7on irrecevable de trop de philosophes d\u2019intervenir dans les questions de science sans avoir acquis le minimum de bagage m\u00e9thodologique et conceptuel n\u00e9cessaire \u00e0 la ma\u00eetrise de ces questions), \u00e0 la fin des ann\u00e9es trente, Piaget s\u2019est quelque peu distanc\u00e9 de la philosophie, discipline qui l\u2019a captiv\u00e9 pendant pr\u00e8s de trente ans. Le jugement s\u00e9v\u00e8re qu\u2019il porte contre une certaine philosophie qui, par ignorance, croit pouvoir r\u00e9gner sur les sciences, leur dicter, sans les conna\u00eetre de l\u2019int\u00e9rieur, leurs limites, ne doit pas nous emp\u00eacher de prendre acte de la grande importance que la philosophie a eue sur la formation de sa pens\u00e9e et par l\u00e0 sur les grandes questions qui orienteront ses futures recherches, mais aussi sur le cadre conceptuel qu\u2019il \u00e9difiera pour cerner ses principaux objets d\u2019\u00e9tude que furent la gen\u00e8se des formes vivantes et, dans le prolongement de celle-ci, l\u2019origine et la gen\u00e8se de la raison humaine en g\u00e9n\u00e9ral, de l\u2019intelligence et des connaissances en particulier.<\/p>\n<p>On a d\u00e9j\u00e0 eu l\u2019opportunit\u00e9 de mentionner deux philosophes qui ont contribu\u00e9 \u00e0 la formation de la pens\u00e9e du jeune Piaget: Bergson et Spencer. Le premier a apport\u00e9 au jeune Piaget des visions de la vie et de la conscience qui les font appara\u00eetre comme des r\u00e9alit\u00e9s irr\u00e9ductibles aux lois g\u00e9n\u00e9rales de la mati\u00e8re et du mouvement ou \u00e0 leur correspondant sur le plan mental: les lois m\u00e9caniques d\u2019association des id\u00e9es. Le second lui a au contraire livr\u00e9 une vision d\u2019une nature dont l\u2019\u00e9volution tout enti\u00e8re pourrait \u00eatre expliqu\u00e9e par un ensemble r\u00e9duit de lois physiques \u00e9l\u00e9mentaires \u00e0 partir desquelles se laisseraient d\u00e9duire les lois plus sp\u00e9cifiques propres \u00e0 la vie, \u00e0 la pens\u00e9e et \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9. Pour le jeune Piaget, chacune de ces deux conceptions comportent une part de v\u00e9rit\u00e9. De la seconde, il emprunte toute une s\u00e9rie de notions (\u00e9quilibration, totalit\u00e9, parties, int\u00e9gration, diff\u00e9renciation, etc.) susceptibles de trouver leur l\u00e9gitimation au sein des sciences de la nature. La premi\u00e8re lui sugg\u00e8re l\u2019id\u00e9e que, m\u00eame si la conscience et la vie sont part de la nature, elles sont susceptibles de comporter des propri\u00e9t\u00e9s irr\u00e9ductibles aux propri\u00e9t\u00e9s g\u00e9n\u00e9rales propres \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 physico-chimique. Mais ni l\u2019une ni l\u2019autre ne peuvent le satisfaire, chacune mettant en \u00e9vidence les limitations de la position contraire (d\u2019un c\u00f4t\u00e9 une r\u00e9duction par trop grossi\u00e8re de la totalit\u00e9 du r\u00e9el aux lois les plus \u00e9l\u00e9mentaires de la physique newtonienne\u00a0; de l\u2019autre une r\u00e9alit\u00e9 profonde jug\u00e9e \u00eatre par nature inaccessible aux sciences exp\u00e9rimentales et \u00e0 leurs m\u00e9thodes). C\u2019est donc une position tierce, un tertium qu\u2019il conviendra de trouver pour atteindre une conception permettant d\u2019int\u00e9grer les \u00e9l\u00e9ments de valeur des th\u00e8ses de Bergson et de Spencer, tout en rejetant aussi bien l\u2019une que l\u2019autre. Mais l\u00e0 ne s\u2019est pas arr\u00eat\u00e9e la formation de la pens\u00e9e philosophique du jeune Piaget. La lecture d\u2019autres philosophes pr\u00e9tendant r\u00e9soudre la question de la nature profonde du r\u00e9el viendra alimenter chez lui la construction d\u2019un cadre conceptuel g\u00e9n\u00e9ral qui pourra servir de point de d\u00e9part \u00e0 ses futurs travaux sur la gen\u00e8se de la vie et sur l\u2019origine et la gen\u00e8se de la raison humaine en g\u00e9n\u00e9ral, de l\u2019intelligence sensori-motrice puis repr\u00e9sentative en particulier. Quelques-unes de ces lectures porteront sur des auteurs qui reprennent \u00e0 leur compte, sinon la solution, du moins la d\u00e9marche synth\u00e9tique de Spencer en recherchant et proposant quelques nouveaux faits ou notions de base pouvant \u00eatre con\u00e7us comme le fondement unique de la r\u00e9alit\u00e9 toute enti\u00e8re \u2014 \u00e0 l\u2019exemple du philosophe A. Fouill\u00e9e (1838-1912) qui juge pouvoir retrouver, certes par analogie avec ce qu\u2019\u00e9prouve l\u2019\u00eatre humain, comme principe et base de tout ph\u00e9nom\u00e8ne naturel (les objets soi-disant inertes de la physique y compris), sous une forme plus ou moins diff\u00e9renci\u00e9e, des caract\u00e9ristiques d\u2019\u00a0\u00ab\u00a0app\u00e9tition\u00a0\u00bb, de \u00ab\u00a0d\u00e9sir ou volont\u00e9 d\u2019\u00eatre\u00a0\u00bb ou m\u00eame de \u00ab\u00a0conscience\u00a0\u00bb. Pour Fouill\u00e9e, quand bien m\u00eame ces caract\u00e9ristiques ne prennent leur pleine ampleur et ne deviennent r\u00e9flexivement conscientes qu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9tage sup\u00e9rieure de l\u2019\u00e9volution de la nature, lorsque celle-ci, \u00e0 travers l\u2019humain, prend conscience de son \u00eatre propre, elles n\u2019en sont pas moins le moteur et l\u2019essence m\u00eame de toute action, r\u00e9action et interaction physique aussi bien que psychique. C\u2019est ainsi un <em>Evolutionnisme des id\u00e9es-forces<\/em> (titre d\u2019un ouvrage de 1890) que Fouill\u00e9e oppose \u00e0 la m\u00e9taphysique de la mati\u00e8re, de la force et du mouvement adopt\u00e9e par Spencer. Si Piaget adoptera dans quelques \u00e9crits de jeunesse, non pas cette m\u00e9taphysique psychologique, mais la notion d\u2019id\u00e9e-force alors restreinte aux seules r\u00e9alit\u00e9s psychologiques et sociales (par exemple, l\u2019id\u00e9e de justice comme source de transformations sociales), et si par la suite surtout il reconna\u00eetra toujours la dimension \u00ab\u00a0active\u00a0\u00bb (non seulement cognitive, mais \u00e9galement affective et motrice ou \u00ab\u00a0volitive\u00a0\u00bb, au sens large) de tous les comportements psychologiques, de quelques niveaux qu\u2019ils soient,<a name=\"_jjd2011_01ftnref15\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_01ftn15\">[15]<\/a> il n\u2019en rejettera pas moins cette mani\u00e8re de faire reposer sur un nombre r\u00e9duit de faits, de caract\u00e9ristiques ou de lois, l\u2019ensemble des connaissances apport\u00e9es par les sciences du r\u00e9el \u2014 d\u00e9marche in\u00e9vitablement vou\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9chec vue la rapide progression de ces sciences et les incessants d\u00e9passements th\u00e9oriques et empiriques qui les caract\u00e9risent, sans compter l\u2019impossibilit\u00e9 pour un philosophe d\u2019embrasser la totalit\u00e9 des faits, notions et th\u00e9ories scientifiques, et ceci d\u00e8s le 19<sup>e<\/sup> si\u00e8cle au moins.<\/p>\n<h5 style=\"font-size: 0.83em;\">La philosophie critique<\/h5>\n<p>Exception faite de quelques suggestions que Piaget a pu puiser dans les syst\u00e8mes de philosophies positives (dont celle de Spencer ou de Fouill\u00e9e) dont il prend connaissance lors de ses lectures de jeunesse, ce n\u2019est pas de ce c\u00f4t\u00e9-l\u00e0 de sa formation que viendra l\u2019essentiel de l\u2019apport de la philosophie, mais du c\u00f4t\u00e9 des philosophies critiques et historico-critiques lesquelles, \u00e0 la suite d\u2019Emmanuel Kant et de sa <em>Critique de la raison pure<\/em> (1769), ne visent plus\u00a0 \u00e0 se substituer aux sciences ou plus raisonnablement \u00e0 les compl\u00e9ter pour r\u00e9soudre le probl\u00e8me de la nature de la r\u00e9alit\u00e9. En r\u00e9fl\u00e9chissant sur les sciences universellement reconnues comme valides, elles cherchent en priorit\u00e9 \u00e0 r\u00e9pondre \u00e0 la premi\u00e8re des trois questions qui sont au d\u00e9part de l\u2019attitude critique kantienne: que puis-je ou que pouvons-nous savoir\u00a0? (la question \u00e9pist\u00e9mologique), que devons-nous faire\u00a0? (la question morale), que puis-je esp\u00e9rer\u00a0? (la question religieuse). Pour chacune des disciplines dont la valeur de science est ou tend \u00e0 \u00eatre universellement reconnue, cette question initiale conduit \u00e0 d\u2019autres interrogations de fond, telles que: quel est l\u2019objet, quels sont les concepts et quelles sont les caract\u00e9ristiques de cette science (chez Kant: l\u2019arithm\u00e9tique, la g\u00e9om\u00e9trie, la physique)\u00a0?, quelles en sont les conditions de possibilit\u00e9 (comment pouvons-nous formuler des jugements objectifs, qui s\u2019imposent \u00e0 tout \u00eatre dou\u00e9 de raison)\u00a0?, quelles en sont les limites\u00a0?, mais aussi, sous une forme post-kantienne, comment s\u2019acqui\u00e8re-t-elle\u00a0? Ce n\u2019est cependant que dans le courant du 19<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, puis au 20<sup>e<\/sup> si\u00e8cle que l\u2019interrogation kantienne trouvera, avec cette derni\u00e8re question sa pleine mesure, lorsque l\u2019essor des sciences aura d\u00e9menti la croyance qu\u2019avec l\u2019arithm\u00e9tique \u00e9l\u00e9mentaire, la g\u00e9om\u00e9trie euclidienne et la physique newtonienne la science avait trouv\u00e9 un cadre universel d\u2019assimilation du r\u00e9el d\u00e9finitivement stable sur lequel l\u2019ensemble des connaissances pourrait se construire. Les math\u00e9matiques et la physique vont en effet \u00eatre, au 19<sup>e<\/sup> si\u00e8cle et au d\u00e9but du 20<sup>e<\/sup> le lieu de profondes r\u00e9volutions th\u00e9oriques et conceptuelles seules \u00e0 m\u00eame de cerner de plus en plus pr\u00e8s une r\u00e9alit\u00e9 physique dont les propri\u00e9t\u00e9s contredisaient des certitudes fond\u00e9es sur notre rapport avec le monde qui nous entoure et nous est familier. La philosophie critique inaugur\u00e9e par Kant et qui r\u00e9v\u00e9lait comment c\u2019est dans notre esprit lui-m\u00eame que se trouvaient et qu\u2019il fallait rechercher les formes, les concepts et les conceptions nous permettant d\u2019organiser et d\u2019expliquer les ph\u00e9nom\u00e8nes de ce monde qui va des atomes aux constellations, devait se r\u00e9volutionner \u00e0 son tour et devenir en partie du moins philosophie historico-critique, puis, comme on le verra avec Piaget, \u00e9pist\u00e9mologie g\u00e9n\u00e9tique, pour r\u00e9pondre aux interrogations pr\u00e9c\u00e9dentes et qui sont sa raison d\u2019\u00eatre. En France, en Suisse romande, en Allemagne, lorsqu\u2019ils ne sont pas d\u00e9j\u00e0 par ailleurs physiciens ou math\u00e9maticiens de formation, des philosophes de valeur feront l\u2019effort d\u2019acqu\u00e9rir une connaissance suffisamment approfondie de ces sciences constamment renouvel\u00e9es que sont les math\u00e9matiques et la physique, afin de livrer des r\u00e9ponses \u00e9galement renouvel\u00e9es \u00e0 ce qui devient alors interrogations \u00e9pist\u00e9mologiques. Et \u00e0 son tour, des ann\u00e9es 1920 jusqu\u2019\u00e0 son d\u00e9c\u00e8s, Piaget n\u2019aura cesse de contribuer \u00e0 la question de la nature des sciences \u00e0 travers l\u2019\u00e9tude psychog\u00e9n\u00e9tique de leurs racines, comme de leurs formes plus avanc\u00e9es. Nous y reviendrons\u00a0; mais pour l\u2019heure, pr\u00e9sentons rapidement l\u2019influence d\u00e9cisive qu\u2019ont eue deux auteurs qui l\u2019ont guid\u00e9 dans l\u2019apprentissage de la d\u00e9marche critique: le philosophe suisse-romand A. Reymond, et surtout son coll\u00e8gue fran\u00e7ais L. Brunschvicg (d\u2019autres noms appara\u00eetront lorsque nous examinerons le contexte intellectuel \u00e0 partir duquel Piaget a poursuivi quelques-unes de ses recherches de psychologie g\u00e9n\u00e9tique).<\/p>\n<p><em>A. Reymond <\/em>(1874-1958)<a name=\"_jjd2011_01ftnref16\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_01ftn16\">[16]<\/a>. \u2014 Docteur en th\u00e9ologie avec une th\u00e8se sur \u00ab\u00a0Le subjectivisme et le probl\u00e8me de la connaissance religieuse\u00a0\u00bb (1900), auteur d\u2019ouvrages en logique math\u00e9matique, en philosophie et en histoire des sciences, et professeur en philosophie du jeune Piaget lors des \u00e9tudes de celui-ci au gymnase puis \u00e0 l\u2019universit\u00e9 de Neuch\u00e2tel, Reymond a jou\u00e9 un r\u00f4le majeur dans la formation intellectuelle de son \u00e9l\u00e8ve non seulement par ses enseignements en philosophie, en logique, en psychologie et en sociologie, mais aussi en faisant d\u2019une certaine mani\u00e8re contrepoids \u00e0 l\u2019influence des id\u00e9es tr\u00e8s r\u00e9ductrices que Piaget rencontrait dans ses lectures de philosophie positive. Sans A. Reymond, peut-\u00eatre Piaget n\u2019aurait-il jamais franchi les \u00e9tapes qui, de la biologie et du positivisme qui la caract\u00e9risait alors, l\u2019ont conduit \u00e0 des interrogations proprement \u00e9pist\u00e9mologiques sur l\u2019origine et la gen\u00e8se des connaissances et sur l\u2019apport du sujet dans cette derni\u00e8re. Pendant quelques temps, le jeune Piaget avait en effet \u00e9t\u00e9 s\u00e9duit par une vision bergsonienne du vivant qui revenait \u00e0 opposer la vie \u00e0 l\u2019intelligence logique et math\u00e9matique. C\u2019est \u00e0 Reymond que Piaget doit de ne pas avoir c\u00e9d\u00e9 longtemps \u00e0 une telle opposition: tout le travail que r\u00e9alisait le jeune naturaliste en classant les formes vivantes n\u2019\u00e9tait possible qu\u2019en raison de cette logique des classes dont Aristote avait jet\u00e9 les bases, mais dont il reviendra \u00e0 la logique math\u00e9matique moderne de r\u00e9v\u00e9ler le caract\u00e8re op\u00e9ratoire. Certes, avec cette prise de conscience du r\u00f4le de la logique dans la science biologique ce n\u2019est qu\u2019une faible partie des sciences logico-math\u00e9matiques qui \u00e9tait alors valoris\u00e9e par la critique adress\u00e9e par Reymond \u00e0 Bergson. Il y aura encore bien du chemin \u00e0 faire pour que le jeune Piaget trouve sa voie dans une \u00e9pist\u00e9mologie scientifique, bas\u00e9e sur des faits, dont il ne fait qu\u2019entrevoir l\u2019existence entre 1913 et 1918 et dont il est loin de pouvoir mesurer toutes les implications. Mais en tout cas, gr\u00e2ce \u00e0 Reymond, une \u00e9tape est franchie, qui va d\u2019ailleurs bien au-del\u00e0 de ce que ce dernier attendait. En effet, tout en introduisant la psychologie et la sociologie aupr\u00e8s de ses \u00e9l\u00e8ves, Reymond ne manquait pas d\u2019exprimer une certaine m\u00e9fiance par rapport \u00e0 ces sciences encore embryonnaires. Il avait trop conscience des probl\u00e8mes que celles-ci pouvaient soulever par rapport \u00e0 la foi religieuse pour ne pas adopter \u00e0 son tour \u00e0 leur \u00e9gard une attitude sceptique voire d\u00e9valorisante, d\u2019ailleurs en partie justifi\u00e9e par le caract\u00e8re r\u00e9ducteur de bien des conceptions psychologiques et sociales, et d\u2019une certaine fa\u00e7on similaire \u00e0 celle que Bergson avait manifest\u00e9e face \u00e0 la biologie. Ce sont seulement la logique et les math\u00e9matiques qui, aux yeux de Reymond, avaient une r\u00e9elle valeur philosophique, dans la mesure o\u00f9 ces deux disciplines prouvaient, de par leur existence, que le monde ne se r\u00e9duisait pas aux seuls jeux de force de la mati\u00e8re et du mouvement, ou m\u00eame d\u2019entit\u00e9s psychophysiques tels que les imaginaient Fouill\u00e9e. En prenant parti pour une philosophie spiritualiste non d\u00e9tach\u00e9e de toute foi religieuse traditionnelle, Reymond laissait intacte la force de s\u00e9duction que le potentiel explicatif des sciences humaines naissantes pouvait avoir sur l\u2019esprit du jeune Piaget, qui certes \u00e9tait maintenant sensible \u00e0 l\u2019apport de la logique et peut-\u00eatre des math\u00e9matiques pour l\u2019\u00e9tude du r\u00e9el, mais qui conservait en outre son id\u00e9al de science positive emprunt\u00e9 \u00e0 la lign\u00e9e d\u2019auteurs tels que Spencer, Le Dantec, Fouill\u00e9e, et bien d\u2019autres (dont la quasi-totalit\u00e9 des sociologues et psychologues du d\u00e9but du 20<sup>\u00e8me<\/sup> si\u00e8cle). C\u2019est ici que va intervenir L\u00e9on Brunschvicg, l\u2019ultime ma\u00eetre de Piaget en philosophie, ceci apr\u00e8s que celui-ci aura acquis de premi\u00e8res connaissances du courant de philosophie critique remontant \u00e0 Kant. Sans nous arr\u00eater sur cette premi\u00e8re prise de connaissance dont on trouve le reflet dans la sorte de roman philosophique et autobiographique (<em>Recherche<\/em>) r\u00e9dig\u00e9 par Piaget \u00e0 l\u2019\u00e2ge de 20 ans, examinons maintenant le r\u00f4le absolument crucial que Brunschvicg a jou\u00e9 sur la formation de la pens\u00e9e de Piaget (mais aussi sur bien d\u2019autres philosophes des sciences qui ont marqu\u00e9 le 20<sup>\u00e8me<\/sup> si\u00e8cle, dont Gaston Bachelard).<\/p>\n<p><em>L. Brunschvicg<\/em> (1869-1944)<a name=\"_jjd2011_01ftnref17\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_01ftn17\">[17]<\/a>. \u2014 Nous aurons l\u2019occasion de pr\u00e9ciser certains apports pr\u00e9cis que Piaget a trouv\u00e9s chez ce philosophe lorsqu\u2019il abordera des questions bien d\u00e9limit\u00e9es de construction de notions math\u00e9matiques ou physiques. Pour l\u2019heure il suffit de retenir que Brunschvicg a contribu\u00e9 sur deux plans \u00e0 la formation de la pens\u00e9e philosophique de son \u00e9l\u00e8ve: 1\u00b0 celui des choix philosophiques fondamentaux que, de mani\u00e8re r\u00e9fl\u00e9chie ou non, toute personne est amen\u00e9e \u00e0 adopter quant aux trois questions kantiennes de base expos\u00e9es plus haut (que pouvons-nous savoir\u00a0? que devons-nous faire\u00a0? et que pouvons-nous esp\u00e9rer\u00a0?)\u00a0; et 2\u00b0 celui de certaines pistes de r\u00e9solutions de probl\u00e8mes \u00e9pist\u00e9mologiques qui s\u2019av\u00e9reront extr\u00eamement f\u00e9condes dans ces r\u00e9solutions, comme dans l\u2019examen et l\u2019interpr\u00e9tation des faits psychog\u00e9n\u00e9tiques recueillis permettant de fonder empiriquement les solutions propos\u00e9es.<\/p>\n<p>En ce qui concerne le premier plan, que nous allons seul aborder pour l\u2019instant, soulignons d\u2019embl\u00e9e que comme Reymond, Brunschvicg soutiendra avec force une philosophie spiritualiste, mais dans un sens qui la rend pleinement compatible avec la marche des sciences, sociales et humaines autant que physiques et biologiques. Pour Brunschvicg, le savoir humain ne peut d\u00e9passer les limitations d\u00e9couvertes par Kant: tout jugement de r\u00e9alit\u00e9 objectif et universel, c\u2019est-\u00e0-dire reconnu et admis comme s\u2019imposant \u00e0 tout \u00eatre pensant dou\u00e9 de raison, ne peut \u00eatre bas\u00e9 que sur la r\u00e9union de la raison et de l\u2019exp\u00e9rience: il est impossible \u00e0 toute pens\u00e9e de sauter par dessus cette limitation dans le but d\u2019atteindre un \u00eatre non accessible \u00e0 l\u2019exp\u00e9rience (seuls les \u00ab\u00a0\u00eatres\u00a0\u00bb \u2014 ou mieux \u00ab\u00a0id\u00e9alit\u00e9s\u00a0\u00bb \u2014 math\u00e9matiques \u00e9chappent \u00e0 cette limitation\u00a0; mais, sauf pour des philosophes et math\u00e9maticiens faisant leur la doctrine platonicienne d\u2019un monde des Id\u00e9es suppos\u00e9s \u00eatre ind\u00e9pendant de l\u2019humain qui les contemple, ces \u00ab\u00a0\u00eatres\u00a0\u00bb sont des cr\u00e9ations humaines, dont les caract\u00e9ristiques d\u2019objectivit\u00e9 et d\u2019universalit\u00e9 soul\u00e8vent alors un probl\u00e8me particulier auquel Piaget apportera une explication in\u00e9dite \u00e0 la suite de ses recherches d\u2019\u00e9pist\u00e9mologie des math\u00e9matiques). Une fois r\u00e9pondu \u00e0 la question du \u00ab\u00a0que puis-je savoir\u00a0?\u00a0\u00bb et avoir accept\u00e9 les limitations qui d\u00e9coulent d\u2019une prise de conscience s\u2019inscrivant dans la filiation kantienne, c\u2019est-\u00e0-dire avoir accept\u00e9 la r\u00e8gle que seule la r\u00e9union de la d\u00e9duction et de l\u2019exp\u00e9rience (socialement partag\u00e9e) sont source de connaissance objective (math\u00e9matique mise \u00e0 part), qu\u2019en r\u00e9sulte-il pour les deux autres questions de fond de toute philosophie: le \u00ab\u00a0que devons-nous faire\u00a0?\u00a0\u00bb (la question morale, donc) et le \u00ab\u00a0que pouvons-nous esp\u00e9rer\u00a0?\u00a0\u00bb (la question religieuse)\u00a0? La force de la philosophie de Brunschvicg r\u00e9side dans sa d\u00e9monstration selon laquelle l\u2019examen critique, \u00e0 la fois r\u00e9flexif et historique, de la raison th\u00e9orique (de la science) et de la raison pratique apporte des r\u00e9ponses positives \u00e0 ces questions, sans avoir \u00e0 formuler des jugements de r\u00e9alit\u00e9 qui transcendent les limitations de la connaissance scientifique. Cet examen ne montre pas seulement que des savoir universels, s\u2019imposant \u00e0 tout \u00eatre intelligent, dot\u00e9 de raison et faisant l\u2019effort de les acqu\u00e9rir, sont possible (les math\u00e9matiques et la physique en sont la meilleure illustration), et que nous trouvons en nous des imp\u00e9ratifs moraux universellement partag\u00e9s et susceptibles d\u2019orienter nos d\u00e9cisions et nos actions\u00a0; il nous donne aussi quelque raison d\u2019esp\u00e9rer en une communaut\u00e9 de pens\u00e9e et d\u2019actions tendant vers un monde meilleur, puisque nous portons en nous, dans la vie de notre esprit et sa loi int\u00e9rieure, ce qui nous rend capables de nous unir, de partager nos savoirs, nos valeurs et nos d\u00e9cisions morales, ou du moins de tendre vers un tel partage et union. La vie religieuse n\u2019est plus ici bas\u00e9e sur un acte de foi, mais sur la seule pleine prise de conscience de la loi int\u00e9rieure qui oriente la raison intellectuelle et la raison morale. La philosophie immanentiste que Brunschvicg propose \u00e0 ses \u00e9l\u00e8ves et \u00e0 ses lecteurs est en d\u00e9finitive marqu\u00e9e par un profond respect de l\u2019humain en tant qu\u2019\u00eatre capable de raison, par cette certitude historiquement et r\u00e9flexivement fond\u00e9e en la capacit\u00e9 de chacun d\u2019agir pour le bien commun, et par l\u00e0 de tendre vers cette communaut\u00e9 de pens\u00e9e et d\u2019action souhait\u00e9e par les grands philosophes du pass\u00e9, mais aussi par les esprits les plus religieux, et cela sans d\u00e9roger \u00e0 l\u2019exigence de ne pas outrepasser les limites de notre entendement et de constamment se nourrir du progr\u00e8s des sciences. H\u00e9riti\u00e8re du \u00ab\u00a0Progr\u00e8s de la conscience dans la philosophie occidentale\u00a0\u00bb\u00a0<a name=\"_jjd2011_01ftnref18\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_01ftn18\">[18]<\/a>, une telle philosophie \u00e9tait d\u2019autant plus \u00e0 m\u00eame de s\u00e9duire Piaget lorsqu\u2019il a c\u00f4toy\u00e9 Brunschvicg \u00e0 Paris au d\u00e9but des ann\u00e9es 1920, que celui-ci connaissait admirablement les sciences math\u00e9matiques et physiques de cette \u00e9poque, comme le manifestent deux de ses principaux ouvrages de philosophie des sciences, l\u2019un portant sur \u00ab\u00a0Les \u00e9tapes de la philosophie math\u00e9matiques\u00a0\u00bb (1912), l\u2019autre sur \u00ab\u00a0L\u2019exp\u00e9rience humaine et la causalit\u00e9 physique\u00a0\u00bb (1922) <a name=\"_jjd2011_01ftnref19\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_01ftn19\">[19]<\/a>. Cet apport \u00e0 la fois de philosophie critique des sciences, mais aussi plus largement de pure philosophie\u00a0<a name=\"_jjd2011_01ftnref20\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_01ftn20\">[20]<\/a> en tant que choix de vie et d\u2019orientation d\u2019esprit r\u00e9flexivement fond\u00e9 que Piaget doit \u00e0 Brunschvicg se v\u00e9rifie dans deux articles de base r\u00e9dig\u00e9s par Piaget dans les ann\u00e9es 1920. Le premier, de 1924, est une \u00e9tude critique sur \u00ab\u00a0L\u2019exp\u00e9rience humaine et la causalit\u00e9 physique\u00a0\u00bb, dans laquelle Piaget annonce la cr\u00e9ation de cette <em>nouvelle discipline<\/em> <em>scientifique<\/em> que sera l\u2019<em>\u00e9pist\u00e9mologie g\u00e9n\u00e9tique<\/em>, reliant la d\u00e9marche historico-critique de Brunschvicg aux recherches des biologistes sur l\u2019\u00e9volution des esp\u00e8ces, et des psychologues sur la gen\u00e8se de l\u2019intelligence. Le second est un article dans lequel\u00a0 Piaget reprend \u00e0 son compte \u00ab\u00a0l\u2019immanentisme religieux\u00a0\u00bb de son ma\u00eetre, dans lequel celui-ci affirme trouver dans la vie de l\u2019esprit et le progr\u00e8s de la conscience r\u00e9flexive le fondement d\u2019une v\u00e9ritable commu\u00adnaut\u00e9 d\u2019esprits, o\u00f9 comme il l\u2019\u00e9crivait le \u00ab\u00a0Dieu des philosophes et des savants\u00a0\u00bb\u00a0<a name=\"_jjd2011_01ftnref21\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_01ftn21\">[21]<\/a>. M\u00eame si Piaget ne prendra plus ult\u00e9rieurement de position publique sur ses choix philo\u00adso\u00adphiques ultimes, il est assez vraisemblable qu\u2019il conservera toujours cette vision acquise aupr\u00e8s de son ma\u00eetre, \u00e0 la diff\u00e9rence pr\u00e8s qu\u2019il ne croira plus que celle-ci puisse \u00eatre accept\u00e9e par toute la communaut\u00e9 des \u00ab\u00a0philosophes et des savants\u00a0\u00bb, un tel choix \u00e9tant alors condamn\u00e9 \u00e0 rester personnel. Mais m\u00eame alors, cela ne signifie pas que ce choix n\u2019intervienne plus dans l\u2019interpr\u00e9tation que Piaget sera amen\u00e9 \u00e0 donner aux faits psycho\u00adlogiques qu\u2019il recueillera tout au long de son \u0153uvre scientifique. L\u2019importance explicative particuli\u00e8re qu\u2019il attribuera \u00e0 des notions telles que celle d\u2019activit\u00e9 du sujet, d\u2019assimilation ou encore de coordination logico-math\u00e9matique que l\u2019on retrouvera lorsqu\u2019on \u00e9tudiera quelques chapitres de psychologie g\u00e9n\u00e9tique auront toujours, sous sa plume, une conso\u00adnance philosophique li\u00e9e \u00e0 l\u2019\u0153uvre de son ma\u00eetre, elle-m\u00eame h\u00e9ritage de tout un bagage philosophique dans lequel on entend comme en \u00e9cho les th\u00e8ses de Kant (pour le r\u00f4le du sujet dans la constitution des connaissances), de Spinoza (pour une vision immanentiste qui accorde autant de poids \u00e0 l\u2019esprit qu\u2019\u00e0 la mati\u00e8re dans l\u2019interpr\u00e9tation de la nature), de Platon (pour ce qui est de la port\u00e9e philosophique des math\u00e9matiques). Mais bien entendu, un tel choix philosophique sera toujours modul\u00e9 de mani\u00e8re \u00e0 \u00eatre compatible avec la r\u00e8gle de conduite scientifique prioritaire selon laquelle les faits pr\u00e9sent\u00e9s, sinon leur interpr\u00e9tation th\u00e9orique, doivent tendre \u00e0 s\u2019imposer \u00e0 tous, c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 \u00eatre empiriquement v\u00e9rifiables y compris par ceux qui ne partagent pas les m\u00eames choix philosophiques fondamentaux, en particulier par les savants qui adoptent une vision purement mat\u00e9rialiste, n\u2019accordant aucune place aux activit\u00e9s de jugement et de raisonnement, ou encore de coordination logico-math\u00e9matique, dans l\u2019interpr\u00e9tation des faits empiriquement reconnus.<\/p>\n<p>Comme cet ouvrage n\u2019a pas pour but de pr\u00e9senter l\u2019\u0153uvre philosophique de Piaget, nous arr\u00eaterons l\u00e0 la pr\u00e9sentation \u00e0 la fois du contexte philosophique et des choix fondamentaux<a name=\"_jjd2011_01ftnref22\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_01ftn22\">[22]<\/a>. Nous avons toutefois tenu \u00e0 en donner une certaine id\u00e9e, dans la mesure o\u00f9, comme cela vient d\u2019\u00eatre affirm\u00e9, nous croyons qu\u2019une compr\u00e9hension m\u00eame minimale de la philosophie sous-jacente \u00e0 l\u2019activit\u00e9 et \u00e0 l\u2019\u0153uvre scientifiques de Piaget ne peut que permettre de mieux cerner la port\u00e9e des th\u00e8ses piag\u00e9tiennes et des faits sur lesquels celles-ci reposent. Muni de cette vision certes r\u00e9duite que nous avons tenu \u00e0 donner du contexte intellectuel de base \u00e0 partir duquel Piaget a commenc\u00e9 \u00e0 produire son \u0153uvre et dont les lignes de force seront toujours pr\u00e9sentes en arri\u00e8re-plan de l\u2019\u0153uvre \u00ab\u00a0adulte\u00a0\u00bb, nous pouvons maintenant en d\u00e9crire \u00e0 grands traits les grandes \u00e9tapes, ce qui permettra ensuite d\u2019y rep\u00e9rer la place majeure qu\u2019y occuperont les deux disciplines privil\u00e9gi\u00e9es et d\u2019une certaine fa\u00e7on indissociables auxquelles Piaget vouera l\u2019essentiel de son activit\u00e9 scientifique.<\/p>\n<h3 style=\"font-size: 1.17em;\">3. Les grandes \u00e9tapes de l\u2019\u0153uvre<\/h3>\n<p>Pour retracer ces grandes \u00e9tapes, nous allons suivre la logique de construction de l\u2019\u0153uvre qui, partant des premiers travaux de biologie et de philosophie et posant, de par leur liaison, la question \u00e9pist\u00e9mologique de la gen\u00e8se de la raison humaine en continuit\u00e9 avec celle de la gen\u00e8se des esp\u00e8ces, en arrive \u00e0 accorder une place privil\u00e9gi\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9tude psychologique du d\u00e9veloppement cognitif de l\u2019enfant comme instrument le plus apte \u00e0 r\u00e9soudre certaines questions \u00e9pist\u00e9mologiques de base sur l\u2019origine et la nature des connaissances universelles, avant de consacrer centrer l\u2019essentiel de l\u2019effort de recherche non plus prioritairement \u00e0 l\u2019\u00e9tude des \u00e9tapes ou stades du d\u00e9veloppement cognitif des enfants, mais sur les r\u00e9ponses d\u00e9taill\u00e9es \u00e0 apporter (via des enqu\u00eates de psychologie g\u00e9n\u00e9tique et d\u2019histoire des sciences) \u00e0 des questions \u00e9pist\u00e9mologiques pr\u00e9cises, les connaissances psychologiques suppl\u00e9mentaires \u00e0 propos du d\u00e9velop\u00adpement cognitif de l\u2019enfant n\u2019apparaissant alors plus que comme un produit d\u00e9riv\u00e9 de l\u2019effort de recherche \u00e9pist\u00e9mologique.<\/p>\n<h4 style=\"font-size: 1em;\">Etapes des travaux en histoire naturelle, en biologie et en philosophie<\/h4>\n<p>Les travaux de pure histoire naturelle, se limitant donc \u00e0 un travail de classification des formes biologiques, s\u2019\u00e9tendent entre 1909 et 1918. Leur int\u00e9r\u00eat essentiel, en ce qui concerne la gen\u00e8se de l\u2019\u0153uvre piag\u00e9tienne, est d\u2019apporter \u00e0 son auteur, en plus d\u2019une approche scientifique g\u00e9n\u00e9rale des objets de recherche, une m\u00e9thode syst\u00e9matique de recueil et d\u2019organisation des donn\u00e9es qu\u2019il reprendra et adaptera plus tard \u00e0 l\u2019\u00e9tude de la r\u00e9alit\u00e9 psychologique (jugements et raisonnements y compris) et des connaissances humaines. Quant aux travaux proprement biologiques, qui se distinguent des pr\u00e9c\u00e9dents en ce que Piaget tente, \u00e0 partir de ceux-ci, de r\u00e9soudre des probl\u00e8mes ayant trait \u00e0 l\u2019origine ou \u00e0 la gen\u00e8se des formes biologiques, ils s\u2019\u00e9chelonnent entre 1913 et 1980 (Piaget ne cessera tout au long de sa vie de s\u2019y int\u00e9resser que ce soit sur un mode tout \u00e0 fait empirique ou sur un mode explicitement reconnu comme sp\u00e9culatif dans le petit essai sur <em>Le comportement, moteur de l\u2019\u00e9volution<\/em> publi\u00e9 en 1976 dans le collection Id\u00e9es). L\u2019objet central de cet ouvrage\u00a0 \u00e9tant la psychologie du d\u00e9veloppement cognitif, en ce qui concerne les \u00e9tapes qui jalonnent la progression des travaux et des th\u00e8ses en histoire naturelle et biologie, nous nous contenterons de signaler ici le renversement qui se produit progressivement entre l\u2019impact initial des notions et des th\u00e9ories biologiques sur le cadre conceptuel \u00e9labor\u00e9 par Piaget pour aborder la r\u00e9alit\u00e9 psychologique, et l\u2019impact en sens inverse des solutions progressivement apport\u00e9es au probl\u00e8me de la gen\u00e8se des structures cognitives sur l\u2019explication de plus en plus pr\u00e9cise apport\u00e9e d\u00e8s les ann\u00e9es 1960 au probl\u00e8me de la gen\u00e8se des esp\u00e8ces. En d\u2019autres termes, alors que la biologie et les philosophies qui s\u2019en sont inspir\u00e9es (voir plus haut ce qui est dit de Le Dantec et de Bergson) ont servi au jeune Piaget de cadre initial \u00e0 partir duquel concevoir la gen\u00e8se de l\u2019intelligence et des connaissances humaines, les solutions progressivement d\u00e9couvertes sur le terrain de la psychologie g\u00e9n\u00e9tique ont pu ult\u00e9rieurement enrichir et corriger en retour les intuitions th\u00e9oriques orientant initialement les explications biologiques, et notamment l\u2019adh\u00e9sion \u00e0 certaines th\u00e8ses n\u00e9o-lamarckiennes d\u00e9velopp\u00e9es par des biologistes de la fin du XIX<sup>e<\/sup> et du d\u00e9but du XX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle. C\u2019est par exemple le cas de l\u2019attribution \u2014certes essentiellement sp\u00e9culative mais reposant sur certaines observations sur le mode d\u2019insertion et de chute des rameaux chez les <em>S\u00e9dums<\/em> (Piaget 1966)\u2014 au m\u00e9canisme suppos\u00e9 rendre compte de l\u2019\u00e9volution des formes biologiques de certaines capacit\u00e9s anticipatrices et r\u00e9gulatrices en partie similaires aux processus anticipateurs et r\u00e9gulateurs observ\u00e9s en psychologie, lesquels expliquent, aux c\u00f4t\u00e9s d\u2019autres facteurs, la construction par \u00e9tapes des structures de l\u2019intelligence.<\/p>\n<p>Quant \u00e0 la philosophie, qui de 1913 \u00e0 1932 a occup\u00e9 une place importante dans les pr\u00e9occupations et les r\u00e9flexions de Piaget, elle est pass\u00e9e par deux \u00e9tapes principales. La premi\u00e8re fut marqu\u00e9e par un effort de synth\u00e8se des nombreuses th\u00e8ses rencontr\u00e9es dans les enseignements suivis au coll\u00e8ge puis \u00e0 l\u2019universit\u00e9 de Neuch\u00e2tel ainsi que dans les lectures de nombreux philosophes et biologistes dont la plupart s\u2019inscrivaient en filiation de la philosophie positive (\u00e0 pr\u00e9tention scientifique) de Herbert Spencer. Quant \u00e0 la seconde \u00e9tape, elle est principalement issue de l\u2019assimilation par Piaget de la philosophie critique et immanentiste de Brunschvicg qui lui a permis de concilier l\u2019importance accord\u00e9e d\u00e8s 1913 \u00e0 la notion de vie dans les choix m\u00e9taphysiques et philosophiques de base (qu\u2019est-ce que le r\u00e9el\u00a0? que devons-nous faire\u00a0? quelle foi pouvons-nous partager\u00a0?) et la posture de filiation kantienne refusant de sortir des limitations de l\u2019esprit humain dans les r\u00e9ponses \u00e0 apporter aux questions philosophiques premi\u00e8res (que pouvons-nous savoir du r\u00e9el\u00a0? que devons-nous faire\u00a0? que pouvons-nous esp\u00e9rer\u00a0?). Comme nous l\u2019avons d\u00e9j\u00e0 dit pr\u00e9c\u00e9demment: une fois accept\u00e9, en l\u2019adaptant \u00e0 son propre cadre d\u2019homme de science (c\u2019est-\u00e0-dire de chercheur int\u00e9ress\u00e9 par l\u2019\u00e9tude <em>scientifique<\/em> de la gen\u00e8se de la raison humaine), la philosophie de son ma\u00eetre Brunschvicg, Piaget ne modifiera semble-t-il plus ses prises de position philosophique, se refusant d\u2019intervenir dans les d\u00e9bats philosophiques, sauf, dans <em>Sagesse et illusions de la philosophie<\/em>, ouvrage publi\u00e9 en 1965 et dans lequel il rappelle \u00e0 quelques philosophes pr\u00e9tendant apporter des connaissances hors d\u2019atteintes des d\u00e9marches scientifiques (ainsi que le pr\u00e9tendait d\u00e9j\u00e0 Bergson) les limites intrins\u00e8ques de leurs r\u00e9flexion, lesquelles, faute de m\u00e9thode assurant leur objectivit\u00e9, ne sauraient atteindre le statut de science.<\/p>\n<h5 style=\"font-size: 0.83em;\">\u00c9tapes des travaux en psychologie<\/h5>\n<p>Comme nous \u00e9tudierons longuement l\u2019apport des travaux de Piaget \u00e0 l\u2019\u00e9tude du d\u00e9veloppement cognitif des enfants et des adolescents, qui compose la plus grande partie de ses \u00e9crits, nous pouvons l\u00e0 aussi \u00eatre bref (nous pr\u00e9senterons ult\u00e9rieurement certains moments cl\u00e9s d\u2019\u00e9laboration de l\u2019\u0153uvre qui permettent de mieux saisir la port\u00e9e des travaux psychologiques expos\u00e9s). En d\u00e9pit du chevauchement qui les caract\u00e9rise, et en fixant des bornes quelque peu arbitraires, nous pouvons distinguer quatre grandes \u00e9tapes dans le d\u00e9veloppement de l\u2019\u0153uvre psychologique de Piaget.<\/p>\n<p>La <em>premi\u00e8re \u00e9tape<\/em> concerne les trois ou quatre ann\u00e9es de formation, de 1918-19 \u00e0 1921-22, \u00e0 Z\u00fcrich d\u2019abord (apprentissage d\u2019une langue \u00e9trang\u00e8re oblige\u00a0?), puis \u00e0 Paris lors desquelles sont \u2014 d\u00e9j\u00e0\u00a0! \u2014 r\u00e9dig\u00e9s trois premiers articles de psychologie du d\u00e9veloppement de la pens\u00e9e logique chez l\u2019enfant\u00a0<a name=\"_jjd2011_01ftnref23\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_01ftn23\">[23]<\/a>, ainsi qu\u2019un article<a name=\"_jjd2011_01ftnref24\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_01ftn24\">[24]<\/a> sur la psychanalyse dans ses rapports avec la psychologie de l\u2019enfant (texte d\u2019une conf\u00e9rence donn\u00e9e en d\u00e9cembre 1919 \u00e0 Paris, lors de l\u2019Assembl\u00e9e g\u00e9n\u00e9rale de la Soci\u00e9t\u00e9 Alfred Binet). Si les trois premiers articles de psychologie g\u00e9n\u00e9tique manifestent une ma\u00eetrise d\u00e9j\u00e0 exceptionnelle du champ d\u2019\u00e9tude alors d\u00e9couvert, la conf\u00e9rence faite dans le cadre de la Soci\u00e9t\u00e9 Binet r\u00e9v\u00e8le \u00e0 la fois une excellente connaissance des disciplines mises en rapport ainsi qu\u2019une grande originalit\u00e9 de pens\u00e9e et un esprit de synth\u00e8se qui ne sauraient \u00e9tonner de la part d\u2019un auteur d\u00e9j\u00e0 habitu\u00e9 \u00e0 intervenir avec maestria et autorit\u00e9 dans les d\u00e9bats biologiques et philosophiques. Un point capital de cette premi\u00e8re \u00e9tape doit \u00eatre soulign\u00e9 tant il \u00e9claire la suite de l\u2019\u0153uvre psychologique. Lorsque, s\u2019\u00e9loignant de la carri\u00e8re de biologiste \u00e0 laquelle semblait le destiner sa formation universitaire, Piaget s\u2019engage dans la direction d\u2019une formation compl\u00e9mentaire en psychologie, il le fait pour deux motifs, l\u2019un personnel, qui explique un fort int\u00e9r\u00eat initial pour la psychanalyse, l\u2019autre scientifique, qui d\u00e9coule de sa volont\u00e9 de cr\u00e9er une science de la connaissance s\u2019inscrivant en continuit\u00e9 avec la science biologique. Lors de son s\u00e9jour de quelques mois \u00e0 Z\u00fcrich, si Piaget peut \u00eatre combl\u00e9 en ce qui concerne le premier de ces deux int\u00e9r\u00eats (il peut y suivre des conf\u00e9rences d\u2019Eugen Bleuler, p\u00e8re de la notion d\u2019autisme et l\u2019un des premiers psychiatres \u00e0 sympathiser avec Freud, de Carl Jung, ainsi que du pasteur et p\u00e9dagogue Oskar Pfister, dont le soutien \u00e0 Freud et \u00e0 la psychanalyse fut constant), la formation en psychologie exp\u00e9rimentale qu\u2019il suit \u00e0 l\u2019universit\u00e9 de cette ville ne peut que le d\u00e9cevoir. Il n\u2019y est pour l\u2019essentiel question que de recherches exp\u00e9rimentales sur le d\u00e9veloppement de la capacit\u00e9 de m\u00e9moriser, l\u2019association des id\u00e9es, etc., n\u2019ayant aucun lien avec la probl\u00e9matique \u00e9volutionniste, et il n\u2019y trouve donc \u00e0 peu pr\u00e8s rien qui lui permette d\u2019entrevoir une issue lui permettant de fonder psychologiquement son projet de cr\u00e9ation d\u2019une science (biologique) de la connaissance. Cependant, avant m\u00eame de s\u2019engager dans la voie d\u2019une formation en psychologie, Piaget avait d\u00e9j\u00e0 eu l\u2019occasion de se frotter \u00e0 la psychologie universitaire. En plus des lectures et des cours en lien avec l\u2019enseignement qu\u2019il avait suivi aupr\u00e8s de son ma\u00eetre A.\u00a0Reymond<a name=\"_jjd2011_01ftnref25\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_01ftn25\">[25]<\/a>, et dans lequel celui-ci \u00e9voquait certainement les travaux de Pierre Janet et peut-\u00eatre d\u2019Alfred Binet, deux auteurs majeurs de la psychologie fran\u00e7aise que nous retrouverons dans la suite, le jeune Piaget connaissait personnellement les trois grands figures de la psychologie genevoise qu\u2019\u00e9taient Pierre Bovet, Edouard Clapar\u00e8de et Th\u00e9orode Flournoy. Le premier, directeur du c\u00e9l\u00e8bre Institut Jean-Jacques Rousseau, \u00e9tait un ami de la famille Piaget \u00e0 Neuch\u00e2tel\u00a0; ses \u00e9tudes exp\u00e9rimentales sur l\u2019origine du sentiment du devoir seront lou\u00e9es et prises en compte par Piaget lorsque celui-ci abordera \u00e0 son tour, vers 1930, la question du d\u00e9veloppement du jugement moral chez l\u2019enfant. Le deuxi\u00e8me, fondateur du m\u00eame Institut et l\u2019une des plus grandes figures de la psychologie exp\u00e9rimentale et de l\u2019enfant au d\u00e9but du XXe si\u00e8cle, avait \u00e9t\u00e9 invit\u00e9 en 1917 par Piaget, alors que celui-ci s\u00e9journait \u00e0 Leysin, dans les Alpes vaudoises, \u00e0 la suite d\u2019ennuis de sant\u00e9 dus \u00e0 une surcharge de travail intellectuel (et peut-\u00eatre aussi aux effets d\u00e9stabilisant du fort conflit que le jeune homme vivait alors entre son besoin de foi religieuse et sa formation en biologie, mais \u00e9galement de la guerre de 1914-1918 entre l\u2019Allemagne et la France). Quant \u00e0 Th\u00e9odore Flournoy, ami de William James et cr\u00e9ateur du premier laboratoire de psychologie exp\u00e9rimentale en Suisse romande, le jeune Piaget avait eu l\u2019occasion de l\u2019entendre lors d\u2019une conf\u00e9rence sur la psychanalyse dans ses rapports avec la religion, conf\u00e9rence donn\u00e9e en 1916, lors de l\u2019assembl\u00e9e annuelle de l\u2019Association chr\u00e9tienne d&rsquo;\u00e9tudiants de la Suisse romande,<a name=\"_jjd2011_01ftnref26\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_01ftn26\">[26]<\/a> \u00e0 Sainte-Croix, dans le Jura vaudois. Par ses lectures, par l\u2019enseignement de son ma\u00eetre Reymond et par ses liens personnels, le jeune Piaget savait d\u00e9j\u00e0 certainement que, outre Gen\u00e8ve, le lieu privil\u00e9gi\u00e9 o\u00f9 il devait se rendre pour r\u00e9soudre son probl\u00e8me de cr\u00e9ation d\u2019une science (psychologique et, donc, biologique) de la connaissance n\u2019\u00e9tait pas Z\u00fcrich, mais Paris. Et c\u2019est en effet dans cette ville que Piaget d\u00e9couvrira la solution, ceci non seulement gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019approfondissement qu\u2019il y fera de ses connaissances en psychologie de l\u2019enfant, mais aussi et surtout gr\u00e2ce \u00e0 la synth\u00e8se qu\u2019il y r\u00e9alisera entre (1) la d\u00e9couverte de la clinique psychiatrique (l\u2019art d\u2019interroger les patients, auquel excellait le psychiatre G. Dumas, dont il suit les d\u00e9monstrations de cas \u00e0 la clinique Sainte-Anne), (2) son extension originale \u00e0 l\u2019examen intellectuel de la pens\u00e9e enfantine (ceci \u00e0 l\u2019occasion des tests d\u2019intelligence qu\u2019il fait passer \u00e0 des enfants dans le cadre du Laboratoire Alfred Binet, cr\u00e9\u00e9 en 1917 en hommage au fondateur de la premi\u00e8re \u00e9chelle de d\u00e9veloppement de l\u2019intelligence), extension qui d\u00e9bouche sur l\u2019invention de la m\u00e9thode clinique-critique\u00a0<a name=\"_jjd2011_01ftnref27\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_01ftn27\">[27]<\/a>, (3)\u00a0les cours de psychologie donn\u00e9s par Pierret Janet au Coll\u00e8ge de France, ainsi que (4)\u00a0l\u2019enseignement de L\u00e9on Brunschvicg et d\u2019Andr\u00e9 Lalande en philosophie des sciences, et (5) la lecture d\u2019un ouvrage sur l\u2019<em>Alg\u00e8bre de la Logique<\/em> de Couturat<a name=\"_jjd2011_01ftnref28\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_01ftn28\">[28]<\/a> dans lequel ce dernier pr\u00e9sente quelques \u00e9l\u00e9ments de la nouvelle science logique d\u00e9velopp\u00e9e par des philosophes math\u00e9maticiens (ou des math\u00e9maticiens philosophes) et qui est, comme on le verra, l\u2019instrument d\u2019analyse logique par lequel Piaget est parvenu \u00e0 percer les myst\u00e8res de l\u2019intelligence humaine. A ces cinq points essentiels viennent s\u2019ajouter (6) les lectures d\u2019ouvrages de psychologie de l\u2019enfant et (7) les probables rencontres avec d\u2019autres grandes figures de le vie intellectuelle parisienne (historiens et philosophes des sciences, psychologues, etc.). L\u2019importance de certains de ces auteurs et de certaines de ces lectures sur la formation de la pens\u00e9e psychologique de Piaget appara\u00eetra plus clairement dans la suite. Pour l\u2019instant, retenons simplement que l\u2019on tient l\u00e0 les fils qui, ensemble, vont permettre \u00e0 Piaget de transformer en profondeur la psychologie g\u00e9n\u00e9tique de l\u2019intelligence telle qu\u2019elle avait pris forme chez Binet, Clapar\u00e8de, Janet, et bien d\u2019autres (J.M.\u00a0Baldwin par exemple, auquel Piaget a peut-\u00eatre emprunt\u00e9 le nom d\u2019\u00ab\u00a0\u00e9pist\u00e9mologie g\u00e9n\u00e9tique\u00a0\u00bb, \u00e0 moins qu\u2019il ne l\u2019ait r\u00e9invent\u00e9, ce qui est tout aussi possible<a name=\"_jjd2011_01ftnref29\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_01ftn29\">[29]<\/a>), pour lui permettre d\u2019\u00eatre non seulement l\u2019un des champs et l\u2019une des m\u00e9thodes principales de la psychologie scientifique (ce qu\u2019elle \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 pour tout psychologue s\u2019inscrivant dans la filiation d\u2019Herbert Spencer), mais \u00e9galement l\u2019instrument d\u2019enqu\u00eate lui permettant de cr\u00e9er cette science de la connaissance dont il avait le projet depuis quelques ann\u00e9es. La suite montrera comment l\u2019utilisation de la psychologie g\u00e9n\u00e9tique comme instrument de cette nouvelle science a en retour consid\u00e9rablement enrichi cette psychologie.<\/p>\n<p>La <em>deuxi\u00e8me \u00e9tape<\/em> de l\u2019\u0153uvre psychologique couvre approximativement les ann\u00e9es 1922-1935, lors desquelles Piaget d\u00e9couvre certaines caract\u00e9ristiques tr\u00e8s g\u00e9n\u00e9rales de la pens\u00e9e de l\u2019enfant entre 4 et 12 ans et initie des recherches dont la pleine exploitation se fera ult\u00e9rieurement. C\u2019est \u00e9galement l\u2019\u00e9tape lors de laquelle il proc\u00e8de, avec l\u2019aide de sa femme, \u00e0 un long recueil, m\u00fbrement pens\u00e9, de donn\u00e9es sur le d\u00e9veloppement de l\u2019intelligence sensori-motrice et les tout d\u00e9buts de la pens\u00e9e chez leurs trois enfants Jacqueline, Lucienne et Laurent.<\/p>\n<p>La <em>troisi\u00e8me \u00e9tape<\/em>, qui va de 1935 \u00e0 1955, peut \u00eatre qualifi\u00e9e d\u2019\u00e9tape majeure ou centrale dans la gen\u00e8se de l\u2019\u0153uvre psychologique. Elle est caract\u00e9ris\u00e9e par la d\u00e9couverte des structures profondes qui sous-tendent le fonctionnement de la pens\u00e9e en ses diff\u00e9\u00adrents stades de d\u00e9veloppement, structures qui se distinguent de celles parall\u00e8lement mises en \u00e9vidence sur le plan de la perception par des propri\u00e9t\u00e9s logico-math\u00e9matiques sur lesquelles nous reviendrons. C\u2019est l\u2019\u00e9tape lors de laquelle, gr\u00e2ce \u00e0 cette d\u00e9couverte, Piaget r\u00e9sout l\u2019essentiel du probl\u00e8me sur la gen\u00e8se de la raison humaine qu\u2019il se posait dans sa jeunesse, en proposant une solution qui int\u00e8gre, en les d\u00e9passant, celles jusqu\u2019alors con\u00e7ues par des th\u00e9ories concurrentes (notamment, d\u2019un c\u00f4t\u00e9, l\u2019<em>empirisme associationniste<\/em> pour lequel tout apprentissage se r\u00e9duit \u00e0 des associations passives, c\u2019est-\u00e0-dire ext\u00e9rieurement impos\u00e9es, de comportements, de sensations ou d\u2019id\u00e9es, th\u00e8se \u00e0 laquelle s\u2019opposait, de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9, la <em>Gestaltpsychologie<\/em>, selon laquelle les totalit\u00e9s mentales et perceptives ne sauraient se r\u00e9duire \u00e0 de telles associations, d\u2019ailleurs fictives dans la mesure o\u00f9 il n\u2019existe pas de comportements, de perceptions ou de repr\u00e9sentations ind\u00e9pendantes de la totalit\u00e9 psychologique qui les englobe).<\/p>\n<p>Enfin vient une <em>quatri\u00e8me \u00e9tape<\/em>. Des ann\u00e9es 1950 jusqu\u2019aux ann\u00e9es 1970, alors que le questionnement psychologique c\u00e8de sa place de premier plan \u2014en tant que moteur apparent du d\u00e9veloppement de l\u2019\u0153uvre piag\u00e9tienne\u2014 au questionnement \u00e9pist\u00e9mologique, le d\u00e9veloppement de l\u2019\u0153uvre psychologique se caract\u00e9rise d\u2019une part par l\u2019examen, sous la direction op\u00e9rationnelle de B. Inhelder, des implications de la d\u00e9couverte de la gen\u00e8se des structures de l\u2019intelligence sur le d\u00e9veloppement de l\u2019image mentale et de la m\u00e9moire (mais aussi du langage\u00a0<a name=\"_jjd2011_01ftnref30\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_01ftn30\">[30]<\/a>), et d\u2019autre part par l\u2019apport subsidiaire, pour la psychologie, des nombreuses recherches en \u00e9pist\u00e9mologie g\u00e9n\u00e9tique r\u00e9alis\u00e9es par Piaget et ses collaborateurs dans le but premier non plus d\u2019\u00e9tudier le d\u00e9veloppement cognitif de l\u2019enfant, mais de r\u00e9soudre des questions d\u00e9taill\u00e9es d\u2019\u00e9pist\u00e9mologie de la logique, des math\u00e9matiques et de la physique. En bref, alors que jusqu\u2019au d\u00e9but des ann\u00e9es 1950, et quand bien m\u00eame le but en arri\u00e8re-plan \u00e9tait bien de r\u00e9soudre des questions g\u00e9n\u00e9rales d\u2019\u00e9pist\u00e9mologie g\u00e9n\u00e9tique (signification et origine du nombre par exemple), le probl\u00e8me premier et fondamental de Piaget \u00e9tait de r\u00e9soudre des questions de psychologie du d\u00e9veloppement cognitif, ce qui le faisait \u00eatre mondialement reconnu comme le leader de cette psychologie, d\u00e8s les ann\u00e9es 1950, les questions d\u2019\u00e9pist\u00e9mologie passent au premier plan et la psychologie g\u00e9n\u00e9tique n\u2019est d\u00e8s lors plus consid\u00e9r\u00e9e que comme un moyen privil\u00e9gi\u00e9, aux c\u00f4t\u00e9s de l\u2019histoire des sciences et de la logique, de r\u00e9pondre \u00e0 ces questions. C\u2019est d\u00e8s lors comme \u00e9pist\u00e9mologiste que Piaget se pr\u00e9sentera aupr\u00e8s de la communaut\u00e9 scientifique, en revendiquant haut et fort le statut devenu scientifique de l\u2019\u00e9pist\u00e9mologie. Aujourd\u2019hui, le fait que Piaget tend \u00e0 \u00eatre purement et simplement assimil\u00e9 \u2014notamment par les philosophes des sciences\u2014 \u00e0 un psychologue est un signe que le grand projet de d\u00e9tacher l\u2019\u00e9pist\u00e9mologie de la philosophie est rest\u00e9 inachev\u00e9.<\/p>\n<h5 style=\"font-size: 0.83em;\">\u00c9tapes des travaux en \u00e9pist\u00e9mologie<\/h5>\n<p>Il reste, pour terminer ce parcours \u00e0 travers l\u2019\u00e9volution de l\u2019\u0153uvre piag\u00e9tienne, \u00e0 retracer bri\u00e8vement les \u00e9tapes de l\u2019essor de cette \u00e9pist\u00e9mologie g\u00e9n\u00e9tique qui donne \u00e0 l\u2019\u0153uvre toute enti\u00e8re sa pleine signification. On l\u2019a vu: tout d\u00e9marre dans les ann\u00e9es de jeunesse, avec le d\u00e9sir de cr\u00e9er une science de la connaissance (ou plus amplement encore des formes et des normes de la raison), inspir\u00e9e du mod\u00e8le livr\u00e9 par l\u2019\u00e9tude de l\u2019\u00e9volution des formes biologiques. Par ailleurs, comme on vient \u00e9galement de le voir, lorsque Piaget cr\u00e9e \u00ab\u00a0sa\u00a0\u00bb psychologie g\u00e9n\u00e9tique, entre 1919 et 1922, celle-ci lui appara\u00eet d\u2019embl\u00e9e comme l\u2019instrument privil\u00e9gi\u00e9, aux c\u00f4t\u00e9s de l\u2019histoire des sciences, de r\u00e9solution des questions de philosophie de la connaissance. La cr\u00e9ation de cette psychologie comme instrument de r\u00e9solution de questions appartenant originellement \u00e0 ce qu\u2019il \u00e9tait encore convenu d\u2019appeler philosophie de la connaissance transforme cette derni\u00e8re en science de la connaissance, \u00e0 laquelle Piaget donne le nom d\u2019 \u00ab\u00a0\u00e9pist\u00e9mologie g\u00e9n\u00e9tique\u00a0\u00bb. C\u2019est en 1924, \u00e0 l\u2019occasion d\u2019une \u00e9tude critique\u00a0<a name=\"_jjd2011_01ftnref31\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_01ftn31\">[31]<\/a> d\u2019un ouvrage de son ma\u00eetre L\u00e9on Brunschvicg intitul\u00e9 \u00ab\u00a0Exp\u00e9rience humaine et causalit\u00e9 physique\u00a0\u00bb, que Piaget pr\u00e9sente publiquement cette nouvelle discipline scientifique qu\u2019est l\u2019\u00a0\u00ab\u00a0\u00e9pist\u00e9mologie g\u00e9n\u00e9tique\u00a0\u00bb, et dont il justifie le caract\u00e8re scientifique en montrant que la mani\u00e8re d\u2019y r\u00e9soudre les probl\u00e8mes qui lui sont propres prolonge la d\u00e9marche par laquelle la psychologie g\u00e9n\u00e9tique \u00e9claire la gen\u00e8se de l\u2019intelligence humaine, cette d\u00e9marche prolongeant elle-m\u00eame la fa\u00e7on dont la biologie \u2014dont nul ne conteste le statut de science\u2014 s\u2019y prend pour \u00e9tudier la transformation des esp\u00e8ces.\u00a0<a name=\"_jjd2011_01ftnref32\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_01ftn32\">[32]<\/a> L\u2019importance des id\u00e9es expos\u00e9es dans ce qui est bien plus qu\u2019une \u00e9tude critique sera aussit\u00f4t reconnue. Cette reconnaissance, ainsi que le prestige d\u00e9j\u00e0 acquis par Piaget dans le monde des sciences et de la philosophie ne tarderont pas \u00e0 lui ouvrir une carri\u00e8re universitaire au del\u00e0 du seul champ de la psychologie. En 1925 d\u00e9j\u00e0, lors du d\u00e9part \u00e0 la retraite de son ma\u00eetre Arnold Reymond, dont il reprend une partie de la chaire de professeur \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 de Neuch\u00e2tel, il est appel\u00e9 \u00e0 donner un enseignement non seulement en psychologie et en sociologie, mais \u00e9galement en philosophie des sciences. Intitul\u00e9e \u00ab\u00a0Psychologie et critique de la connaissance\u00a0\u00bb, sa le\u00e7on inaugurale confirme d\u2019embl\u00e9e cette alliance entre le questionnement \u00e9pist\u00e9mologique issu de la r\u00e9volution kantienne et la psychologie en tant qu\u2019\u00e9tude scientifique du d\u00e9veloppement de l\u2019intelligence et des connaissances chez l\u2019enfant, psychologie qui vient compl\u00e9ter le recours \u00e0 l\u2019histoire des id\u00e9es scientifiques, utilis\u00e9e par ses ma\u00eetres Reymond, Lalande et Brunschvicg, ainsi que par d\u2019autres auteurs de l\u2019\u00e9cole fran\u00e7aise de philosophie des sciences (P. Boutroux, H. Duhem, E. Meyerson, etc.). Quelques ann\u00e9es plus tard, en 1929, c\u2019est l\u2019universit\u00e9 de Gen\u00e8ve qui lui ouvrira ses portes pour un enseignement d\u2019histoire de la pens\u00e9e scientifique. Cependant, pendant toute cette p\u00e9riode et jusqu\u2019\u00e0 la fin des ann\u00e9es 1940, aussi essentiels que soit ces enseignements et sa propre formation continu\u00e9e en philosophie et en histoire des sciences qu\u2019ils impliquent, Piaget n\u2019en continue pas moins de se consacrer en priorit\u00e9 \u00e0 ses recherches en psychologie du d\u00e9veloppement cognitif, les cons\u00e9quences qu\u2019il en tire pour le d\u00e9veloppement de l\u2019\u00e9pist\u00e9mologie g\u00e9n\u00e9tique s\u2019inscrivant toujours \u00ab\u00a0en marge\u00a0\u00bb de ses travaux de psychologie.<\/p>\n<p>Cette premi\u00e8re \u00e9tape que constituent la cr\u00e9ation de l\u2019\u00e9pist\u00e9mologie g\u00e9n\u00e9tique ainsi que la formation continu\u00e9e en histoire et en philosophie des sciences exig\u00e9e par l\u2019enseignement de ces derni\u00e8res \u00e0 Neuch\u00e2tel puis \u00e0 Gen\u00e8ve, prendra fin vers 1950, avec la r\u00e9daction de ce monument qu\u2019est la publication d\u2019une <em>Introduction \u00e0 l\u2019\u00e9pist\u00e9mologie g\u00e9n\u00e9tique<\/em> en trois volumes\u00a0<a name=\"_jjd2011_01ftnref33\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_01ftn33\">[33]<\/a>, ainsi que la cr\u00e9ation, en 1955, du Centre international d\u2019\u00e9pist\u00e9mologie g\u00e9n\u00e9tique. Ces deux \u00e9v\u00e9nements sont l\u2019indice que, d\u00e8s lors, Piaget juge le moment venu d\u2019arracher d\u00e9finitivement le questionnement critique \u00e0 la philosophie pour le rattacher \u00e0 cette nouvelle science qu\u2019est l\u2019\u00e9pist\u00e9mologie g\u00e9n\u00e9tique, dont les liens avec l\u2019histoire et surtout la psychologie fondent sa scientificit\u00e9, comme le d\u00e9montrent les travaux r\u00e9alis\u00e9s dans les d\u00e9cennies pr\u00e9c\u00e9dentes et leur \u00e9vidente port\u00e9e pour les r\u00e9ponses \u00e0 apporter aux questions que se posaient savants et philosophes sur l\u2019origine, la signification et la validit\u00e9 des notions et des th\u00e8ses scientifiques les plus centrales <a name=\"_jjd2011_01ftnref34\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_01ftn34\">[34]<\/a>. Nous n\u2019examinerons pas les sous-\u00e9tapes que conna\u00eetra le devenir de cette discipline entre 1950 et 1980, date du d\u00e9c\u00e8s de son fondateur, devenir rythm\u00e9 par l\u2019encha\u00eenement des questions successivement pos\u00e9es et trait\u00e9es au CIEG. Signalons seulement que l\u2019\u00e9pist\u00e9mologie g\u00e9n\u00e9tique n\u2019a pratiquement plus connu de d\u00e9veloppement \u00e0 partir des ann\u00e9es 1980. Peut-\u00eatre cela tient-il \u00e0 un certain d\u00e9sint\u00e9r\u00eat g\u00e9n\u00e9ral pour les questions qui \u00e9taient \u00e0 la source de cette discipline, ou peut-\u00eatre est-ce d\u00fb au fait que les probl\u00e8mes les plus int\u00e9ressants ont \u00e9t\u00e9 r\u00e9solus lors des quelques cinquante ann\u00e9es consacr\u00e9es par Piaget \u00e0 recueillir et analyser les faits permettant d\u2019apporter des solutions suffisamment satisfaisantes, ou peut-\u00eatre est-ce simplement la cons\u00e9quence d\u2019un recul face \u00e0 l\u2019effort de formation pluri-, inter- et transdisciplinaire<a name=\"_jjd2011_01ftnref35\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_01ftn35\">[35]<\/a> exig\u00e9 pour comprendre les tenants et les aboutissants de cette discipline\u00a0?<\/p>\n<p>Un mot enfin sur la logique, instrument essentiel de l\u2019\u00e9pist\u00e9mologie g\u00e9n\u00e9tique aux c\u00f4t\u00e9s de la psychologie g\u00e9n\u00e9tique. Dans la suite, nous aurons l\u2019occasion de prendre une connaissance minimale des \u00e9tapes franchies par Piaget en logique alg\u00e9brique et qui sont l\u2019une des cl\u00e9s de sa r\u00e9solution du probl\u00e8me de l\u2019origine et de la gen\u00e8se de la raison humaine, ou encore de la composition des notions scientifiques premi\u00e8res (le nombre, l\u2019espace, le temps, la causalit\u00e9, le hasard, etc.) Contentons-nous pour le moment de signaler que les ann\u00e9es 1942, 1949 et 1952 voient Piaget publier trois ouvrages de logique<a name=\"_jjd2011_01ftnref36\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_01ftn36\">[36]<\/a> qui r\u00e9v\u00e8lent l\u2019intensit\u00e9 de l\u2019effort accompli par lui pour construire l\u2019instrument d\u2019analyse et de mod\u00e9lisation n\u00e9cessaire \u00e0 la r\u00e9alisation de son ambitieux projet de faire de l\u2019\u00e9pist\u00e9mologie une science \u00e0 part enti\u00e8re.<\/p>\n<p>Pour terminer cette premi\u00e8re partie consacr\u00e9e \u00e0 une sorte de survol historique de l\u2019\u00e9volution des domaines principaux de l\u2019\u0153uvre piag\u00e9tienne (biologie, psychologie, \u00e9pist\u00e9mologie et logique), et avant d\u2019entrer dans le vif du sujet, \u00e0 savoir la psychologie piag\u00e9tienne du d\u00e9veloppement, examinons bri\u00e8vement le r\u00f4le que les \u00e9changes avec autrui et les collaborations de divers ordres ont eu dans ce d\u00e9veloppement, ceci toujours dans le but d\u2019avoir en vue l\u2019envergure et la port\u00e9e de l\u2019\u0153uvre dans laquelle cette psychologie s\u2019inscrit.<\/p>\n<h3 style=\"font-size: 1.17em;\">4. Une \u0153uvre collective\u2026<\/h3>\n<p>Les pages pr\u00e9c\u00e9dentes laissent transpara\u00eetre l\u2019importance des \u00e9changes avec autrui et avec le contexte intellectuel du d\u00e9but du 20\u00e8me si\u00e8cle dans la double formation scientifique et philosophique initiale, puis dans la r\u00e9alisation de l\u2019\u0153uvre adulte de Piaget. Retra\u00e7ons \u00e0 grands traits comment ces \u00e9changes et les apports ext\u00e9rieurs ont \u00e9volu\u00e9 au cours des ann\u00e9es et comment ils font de cette \u0153uvre une entreprise essentiellement et n\u00e9cessairement collective, quand bien m\u00eame elle est toute enti\u00e8re port\u00e9e par la volont\u00e9 d\u2019un auteur d\u2019atteindre un but fix\u00e9 d\u00e8s la fin de son adolescence.<\/p>\n<h4 style=\"font-size: 1em;\">Les ann\u00e9es de formation en histoire naturelle<\/h4>\n<p>Ces ann\u00e9es sont capitales pour l\u2019acquisition d\u2019une tournure scientifique d\u2019esprit qui marquera la totalit\u00e9 de l\u2019\u0153uvre adulte. Elles ont permis au jeune Piaget de s\u2019impr\u00e9gner jusqu\u2019au plus profond de son \u00eatre intellectuel de ce qui sont les deux conditions de toute science de la nature, c\u2019est-\u00e0-dire de tout ensemble de jugements et raisonnements port\u00e9 sur quelque part que ce soit de la nature et susceptible, dans les limites de la connaissance humaine, d\u2019\u00eatre reconnu comme vrai (sous r\u00e9serve des progr\u00e8s ult\u00e9rieurs de la science en question) par tout personne acceptant ces conditions, \u00e0 savoir (1) la n\u00e9cessit\u00e9 de fonder ces jugements sur des faits d\u2019exp\u00e9rience ou des recueils de donn\u00e9es mat\u00e9riellement constatables par tout \u00eatre humain de bonne foi, quelles que soient ses convictions religieuses, politiques, philosophiques et m\u00eames scientifiques, ainsi que (2) sur un mode d\u2019argumentation ob\u00e9issant \u00e0 des lois logiques reconnues valides et contraignantes par tout \u00eatre dot\u00e9 de raison.<\/p>\n<p>Or, pour une telle acquisition, et comme Piaget lui-m\u00eame le soulignera maintes fois dans ses \u00e9tudes sur la gen\u00e8se de la pens\u00e9e logique de l\u2019enfant, les \u00e9changes avec autrui sont un facteur n\u00e9cessaire et primordial. Lorsque Piaget r\u00e9alisait ses premiers travaux de classification zoologique, il lui fallait convaincre ses confr\u00e8res plus \u00e2g\u00e9s de la justesse de ses d\u00e9terminations biologiques. Il lui fallait pour cela d\u2019une part d\u00e9crire avec pr\u00e9cision les caract\u00e9ristiques des nombreuses formes de coquilles de mollusques qui entraient dans le champ de son activit\u00e9 zoologique\u00a0; et d\u2019autre part avancer des arguments pour tenter de convaincre autrui que, \u00e0 partir de tels ou tels faits et de telles ou telles pr\u00e9misses, telles conclusions en r\u00e9sultaient \u2014 par exemple la reconnaissance de l\u2019existence d\u2019une nouvelle vari\u00e9t\u00e9 de mollusques. On a vu que tr\u00e8s t\u00f4t, vers 16 ans, le jeune Piaget a v\u00e9cu l\u2019exp\u00e9rience de l\u2019\u00e9chec scientifique \u00e0 faire admettre l\u2019une de ses th\u00e8ses sur l\u2019existence ou non d\u2019une telle vari\u00e9t\u00e9, ceci alors m\u00eame qu\u2019il \u00e9tait reconnu comme l\u2019un des meilleurs connaisseurs des mollusques de Suisse romande et de France voisine. L\u2019\u00e9chec a certainement \u00e9t\u00e9 amer pour le jeune chercheur\u00a0; n\u00e9anmoins, il a du m\u00eame coup pris conscience de la n\u00e9cessit\u00e9 de ne jamais se satisfaire d\u2019une th\u00e9orie qu\u2019un coll\u00e8gue, respectant les r\u00e8gles de l\u2019esprit scientifique, ne peut admettre pour de bonnes raisons, ce qui \u00e9tait le cas pour la th\u00e8se disput\u00e9e, celle-ci n\u2019\u00e9tant pas valid\u00e9e par des faits conformes \u00e0 ce qui \u00e9tait devenu pour la communaut\u00e9 la plus avanc\u00e9e des biologistes le crit\u00e8re premier de reconnaissance d\u2019une forme biologique h\u00e9r\u00e9ditaire: une reproduction g\u00e9n\u00e9rationnelle des caract\u00e8res ob\u00e9issant aux lois de Mendel, en lieu et place du seul crit\u00e8re consid\u00e9r\u00e9 par le jeune Piaget (la forme des coquilles de mollusques, variable selon les milieux). Apr\u00e8s cet \u00e9chec, le jeune Piaget aurait pu se d\u00e9tourner de la science pour ne plus que se livrer \u00e0 la sp\u00e9culation philosophique, son autre passion. Cela aurait \u00e9t\u00e9 trahir l\u2019id\u00e9al de v\u00e9rit\u00e9 auquel il avait d\u00e9j\u00e0 pu go\u00fbter en se livrant au \u00ab\u00a0jeu\u00a0\u00bb de la recherche scientifique. Ce jeu ne se joue pas en solitaire. Il implique non seulement cette argumentation logique auquel bon nombre de philosophes sont bien s\u00fbr \u00e9galement sensibles, mais aussi cet extraordinaire respect des faits qui traversera tout l\u2019\u0153uvre de Piaget (ce qui n\u2019emp\u00eache nullement de reconna\u00eetre qu\u2019il n\u2019existe pas de fait en soi ni de fait pur\u00a0; que tout fait est le r\u00e9sultat d\u2019un processus d\u2019assimilation et d\u2019un cadre conceptuel qui guide son recueil, qu\u2019il est donc largement \u2014mais pas compl\u00e8tement\u00a0!\u2014\u00a0 le r\u00e9sultat d\u2019une construction intellectuelle impliquant une interaction avec l\u2019objet consid\u00e9r\u00e9).<\/p>\n<p>En un mot, si Piaget, devenu adulte, ne pourra que rejeter le d\u00e9tail de ses travaux de jeunesse en histoire naturelle, il en conservera l\u2019essentiel: le go\u00fbt des sciences naturelles et des deux conditions de base qui toutes deux impliquent l\u2019\u00e9change avec autrui.<\/p>\n<p>Au reste, le jeune Piaget ne fait pas que d\u00e9couvrir, \u00e0 l\u2019occasion de ses travaux d\u2019histoire naturelle, la n\u00e9cessit\u00e9 des \u00e9changes avec autrui, et bien entendu aussi la n\u00e9cessaire assimilation des conceptions et concepts \u00e9labor\u00e9s par les g\u00e9n\u00e9rations de savants qui l\u2019ont pr\u00e9c\u00e9d\u00e9. Parmi sa vingtaine d\u2019\u00e9crits de sciences naturelles publi\u00e9s entre 1907 et 1918, deux sont d\u00e9j\u00e0 r\u00e9dig\u00e9s en collaboration avec deux des Amis du Club de la nature<a name=\"_jjd2011_01ftnref37\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_01ftn37\">[37]<\/a>. C\u2019est l\u00e0 l\u2019embryon d\u2019une d\u00e9marche collective qui prendra une extension toujours plus grande dans la suite de l\u2019\u0153uvre. La collaboration, et non plus seulement l\u2019\u00e9change avec autrui, deviendra m\u00eame une attitude toute naturelle de Piaget adulte, ceci alors m\u00eame qu\u2019il gardera toujours son ind\u00e9pendance d\u2019esprit et son r\u00f4le de leader, cons\u00e9quence de sa personnalit\u00e9, de son g\u00e9nie et de l\u2019extraordinaire bagage intellectuel emmagasin\u00e9 dans sa jeunesse et judicieusement compl\u00e9t\u00e9 ensuite. Mais comme nous allons le voir, cette collaboration peut prendre des formes diff\u00e9rentes au cours des d\u00e9cennies \u00e0 venir. Nous en distinguerons trois. La premi\u00e8re appara\u00eet d\u00e8s les recherches de psychologie conduites \u00e0 Gen\u00e8ve dans les ann\u00e9es 1920\u00a0; la deuxi\u00e8me dans les ann\u00e9es 1930 et 1940 lors desquelles Piaget se consacre encore prioritairement au d\u00e9veloppement de la psychologie g\u00e9n\u00e9tique, l\u2019\u00e9pist\u00e9mologie restant encore en arri\u00e8re-plan. Enfin, la troisi\u00e8me forme appara\u00eet dans le cadre des recherches conduites au Centre international d\u2019\u00e9pist\u00e9mologie g\u00e9n\u00e9tique.<\/p>\n<h4 style=\"font-size: 1em;\">Gen\u00e8se des formes de collaboration<\/h4>\n<h5 style=\"font-size: 0.83em;\">1<sup>er<\/sup> type: la collaboration \u00ab\u00a0ma\u00eetre-\u00e9l\u00e8ve\u00a0\u00bb<\/h5>\n<p>Les dix premi\u00e8res ann\u00e9es de recherches en psychologie de l\u2019enfant peuvent \u00eatre caract\u00e9ris\u00e9es comme \u00e9tant celles lors desquelles Piaget se moule dans l\u2019habit de chercheur et enseignant en psychologie et prend place au premier rang des recherches mondiales en psychologie du d\u00e9veloppement cognitif. Reconnu comme une personnalit\u00e9 intellectuelle exceptionnelle par Clapar\u00e8de qui lui ouvre toutes grandes les portes de l\u2019Institut Jean-Jacques Rousseau en 1921, il y dirige d\u2019embl\u00e9e de nombreuses recherches et adopte imm\u00e9diatement un rythme de publication qu\u2019il conservera jusqu\u2019\u00e0 la fin de sa vie. Or, mis \u00e0 part les trois premi\u00e8res recherches tout \u00e0 fait originales r\u00e9alis\u00e9es \u00e0 Paris entre 1920 et 1921 sur les r\u00e9ponses des enfants interrog\u00e9s tr\u00e8s librement, m\u00e9thode clinique oblige, sur des tests d\u2019intelligence, et mises \u00e0 part quelques cas particuliers (comme par exemple l\u2019\u00e9tude de l\u2019\u00e9volution des conduites sociales et du respect des r\u00e8gles chez des enfants et adolescents jouant aux billes<a name=\"_jjd2011_01ftnref38\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_01ftn38\">[38]<\/a>), toutes les enqu\u00eates que Piaget effectuera par la suite le seront en collaboration. D\u00e8s ses quatre (!) premiers livres de psychologie cognitive publi\u00e9s dans les ann\u00e9es 1920\u00a0<a name=\"_jjd2011_01ftnref39\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_01ftn39\">[39]<\/a>, Piaget mentionne les noms des collaborateurs et collaboratrices qui ont recueilli les faits qui y sont rapport\u00e9s et interpr\u00e9t\u00e9s. Ce sont en g\u00e9n\u00e9ral des \u00e9tudiants et \u00e9tudiantes de l\u2019Institut (souvent des instituteurs et institutrices qui viennent parfaire leur formation). Comme ce sera presque toujours le cas dans les nombreux ouvrages qui viendront r\u00e9guli\u00e8rement enrichir la liste des publications, Piaget se charge de la r\u00e9daction, activit\u00e9 qui ne lui pose aucun probl\u00e8me. Mais cela ne signifie pas que ses collaborateurs ne lui fassent pas part de leurs remarques et interpr\u00e9tations, et que Piaget soit sourd \u00e0 ces derni\u00e8res, lorsqu\u2019elles s\u2019int\u00e8grent \u00e0 la th\u00e9orie en construction. Il en ira ainsi jusqu\u2019\u00e0 la r\u00e9daction des toutes derni\u00e8res recherches effectu\u00e9es dans les ann\u00e9es 1970 au CIEG.<\/p>\n<h5 style=\"font-size: 0.83em;\">2<sup>\u00e8me<\/sup> type: la collaboration \u00ab\u00a0parternariale\u00a0\u00bb<\/h5>\n<p>D\u00e8s le d\u00e9but des ann\u00e9es 1930, et surtout d\u00e8s le d\u00e9but de ce que nous avons d\u00e9crit plus haut comme \u00e9tant la troisi\u00e8me \u00e9tape d\u2019\u00e9volution de l\u2019\u0153uvre psychologique\u2014 une nouvelle dimension appara\u00eet en ce qui concerne le r\u00f4le des collaborations. L\u2019\u0153uvre est mondialement reconnue\u00a0; des \u00e9tudiants de tout premier ordre font le d\u00e9placement \u00e0 Gen\u00e8ve pour se former en psychologie g\u00e9n\u00e9tique et aupr\u00e8s de Piaget. Celui-ci va en tirer profit pour ne plus \u00eatre seul \u00e0 \u00eatre le moteur et le cerveau de l\u2019\u0153uvre initi\u00e9e. Il sait reconna\u00eetre la qualit\u00e9 des personnes qui l\u2019entourent et qui peuvent l\u2019aider \u00e0 l\u2019essor de \u00ab\u00a0sa\u00a0\u00bb psychologie g\u00e9n\u00e9tique. Deux collaboratrices, nomm\u00e9es assistantes de recherche en 1932, illustrent tout particuli\u00e8rement cette capacit\u00e9 de Piaget \u00e0 partager avec autrui la direction des travaux de psychologie: Alina Szeminska, avec laquelle Piaget co-signera un ouvrage dont bon nombre d\u2019enseignants de math\u00e9matiques ont lu ou entendu parler, au moins dans la seconde moiti\u00e9 du 20<sup>i\u00e8me<\/sup> si\u00e8cle: <em>La gen\u00e8se du nombre chez l\u2019enfant<\/em>, et B\u00e4rbel Inhelder, qui saura mettre toute son immense culture et sa fine intelligence au service de l\u2019essor de la psychologie et m\u00eame de l\u2019\u00e9pist\u00e9mologie g\u00e9n\u00e9tiques\u00a0<a name=\"_jjd2011_01ftnref40\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_01ftn40\">[40]<\/a>. C\u2019est la collaboratrice avec laquelle Piaget ne cessera de discuter des th\u00e8ses en gestation et des recherches et publications en cours tout au long des quatre d\u00e9cennies \u00e0 venir. Jusque vers la fin des ann\u00e9es 1940, en plus de sa propre recherche de doctorat, publi\u00e9e en 1943, sur \u00ab\u00a0Le diagnostic du raisonnement chez les d\u00e9biles mentaux\u00a0\u00bb, Inhelder sera, comme indiqu\u00e9 pr\u00e9c\u00e9demment, la \u00ab\u00a0directrice op\u00e9rationnelle\u00a0\u00bb des travaux de psychologie g\u00e9n\u00e9tique d\u00e9coulant directement des int\u00e9r\u00eats \u00e9pist\u00e9mologiques encore en arri\u00e8re-plan de l\u2019\u0153uvre piag\u00e9tienne (travaux sur la construction des notions de quantit\u00e9s physiques ainsi que des notions de repr\u00e9sentation spatiale et de g\u00e9om\u00e9trie spontan\u00e9e chez l\u2019enfant)\u00a0<a name=\"_jjd2011_01ftnref41\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_01ftn41\">[41]<\/a>. Mais d\u00e8s les ann\u00e9es 1950, Inhelder donne libre-cours \u00e0 ce qui l\u2019int\u00e9resse avant tout chez l\u2019enfant: non seulement les structures, mais le fonctionnement de sa pens\u00e9e. Elle initie des recherches sur les attitudes intellectuelles chez l\u2019enfant et l\u2019adolescent, dont on ne peut imaginer qu\u2019elle n\u2019en parle pas avec Piaget. D\u00e8s lors peut se manifester pleinement cette deuxi\u00e8me forme de collaboration, o\u00f9, sur fond des th\u00e8ses piag\u00e9tiennes, chacun est l\u2019\u00e9gal de l\u2019autre, chacun peut apporter des pi\u00e8ces ma\u00eetresses \u00e0 la construction de l\u2019\u0153uvre. Un indice particuli\u00e8rement frappant appara\u00eet dans l\u2019ordre alphab\u00e9tique de mention des auteurs de ce qui est encore aujourd\u2019hui un best-seller de la psychologie piag\u00e9tienne, l\u2019ouvrage de 1955: <em>De la logique de l\u2019enfant \u00e0 la logique de l\u2019adolescent<\/em>. Pour la premi\u00e8re fois, le nom d\u2019Inhelder pr\u00e9c\u00e8de celui de Piaget, ce qui se justifie par le fait que les recherches exp\u00e9rimentales qui ont permis de mettre en lumi\u00e8re les \u00ab\u00a0conduites exp\u00e9rimentales\u00a0\u00bb de l\u2019adolescent et les transformations logiques qui les caract\u00e9risent par rapport aux conduites exp\u00e9rimentales de l\u2019enfant ont \u00e9t\u00e9 imagin\u00e9es par Inhelder, avec l\u2019aide de ses propres collaborateurs, Piaget \u00e9tant quant \u00e0 lui l\u2019auteur de la mod\u00e9lisation logique permettant de d\u00e9tecter les structures logiques sous-tendant les raisonnements de l\u2019adolescent confront\u00e9s aux probl\u00e8mes imagin\u00e9s par Inhelder et son \u00e9quipe. C\u2019\u00e9tait bien entendu en partie aussi le cas pour les travaux pr\u00e9c\u00e9demment publi\u00e9s, notamment ceux qui concernent le nombre (ave Szeminska), les quantit\u00e9s physiques, ou l\u2019espace (principalement avec Inhelder). Mais l\u2019essentiel de tous ces pr\u00e9c\u00e9dents travaux, sur le plan de la m\u00e9thode et de la conception g\u00e9n\u00e9rales des \u00e9preuves, avait d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 con\u00e7u par Piaget au moins d\u00e8s 1924-1925\u00a0!\u00a0<a name=\"_jjd2011_01ftnref42\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_01ftn42\">[42]<\/a> Ce qui justifie que m\u00eame si les collaborations de Szeminska et Inhelder ont \u00e9t\u00e9 indispensables pour que Piaget puisse atteindre le but qu\u2019il s\u2019\u00e9tait fix\u00e9 (recueillir suffisamment de faits de psychologie g\u00e9n\u00e9tique pour fonder scientifiquement l\u2019\u00e9pist\u00e9mologie g\u00e9n\u00e9tique), Piaget restait l\u2019auteur principal non seulement des th\u00e8ses formul\u00e9es, mais \u00e9galement de la conception m\u00eame des recherches et des publications qui en sont issues, alors qu\u2019avec l\u2019ouvrage de 1955, il y a une r\u00e9elle parit\u00e9 de contribution de ses deux auteurs.<\/p>\n<h5 style=\"font-size: 0.83em;\">3<sup>\u00e8me<\/sup> type: la collaboration \u00ab\u00a0amicale\u00a0\u00bb<\/h5>\n<p>Enfin, vient, \u00e0 partir du milieu des ann\u00e9es 1950, une troisi\u00e8me phase et un troisi\u00e8me type de collaboration, qui concerne cette fois non plus le d\u00e9veloppement de la psychologie g\u00e9n\u00e9tique (sauf marginalement), mais celui de l\u2019\u00e9pist\u00e9mologie g\u00e9n\u00e9tique et de son institutionnalisation. Pour assurer l\u2019essor de la recherche \u00e9pist\u00e9mologique, Piaget va certes continuer \u00e0 s\u2019appuyer, comme dans les ann\u00e9es 1920, sur des collaborateurs qui souhaitent se former dans cette nouvelle discipline de recherche\u00a0; comme il continue de s\u2019appuyer sur de proches collaborateurs, par exemple Pierre Gr\u00e9co, Jean-Blaise Grize, Seymour Papert ou, plus tard, Guy Cell\u00e9rier (biologiste et docteur en droit), Rolando Garcia (physicien) ou Gil Henriques (math\u00e9maticien), qui sont aptes \u00e0 l\u2019\u00e9pauler dans l\u2019essor th\u00e9orique de cette discipline et dont la plupart ne manquent pas eux aussi de faire \u0153uvre originale, hors du strict champ de la psychologie et de l\u2019\u00e9pist\u00e9mologie g\u00e9n\u00e9tiques (c\u2019est le cas de Papert, math\u00e9maticien, cybern\u00e9ticien et p\u00e9dagogue, qui appartient au petit groupe de chercheurs qui ont cr\u00e9\u00e9 l\u2019intelligence artificielle, ou de Grize et ses travaux de s\u00e9miologie et de logique naturelle). Mais par ailleurs, Piaget, qui veut convaincre la communaut\u00e9 des philosophes et savants, que l\u2019\u00e9pist\u00e9mologie g\u00e9n\u00e9tique est \u00e0 m\u00eame de r\u00e9soudre scientifiquement des probl\u00e8mes classiquement consid\u00e9r\u00e9s comme relevant de la philosophie des sciences, n\u2019h\u00e9site pas \u00e0 inviter des savants et des philosophes appartenant \u00e0 des horizons intellectuels tr\u00e8s diff\u00e9rents du sien, afin de partager \u2014le temps d\u2019un symposium ou mieux pendant un semestre ou une ann\u00e9e\u2014 les recherches empiriques et th\u00e9oriques conduites au CIEG sur la gen\u00e8se, la signification ou la valeur de v\u00e9rit\u00e9 de telle ou telle notion scientifique, ou de telle ou telle comp\u00e9tence logique. C\u2019est ainsi que, revenant sur la question de l\u2019acquisition de structures de l\u2019intelligence, ou de l\u2019origine de notions telles que celle de nombre, il n\u2019h\u00e9site pas inviter des chercheurs qui, tout en adoptant des th\u00e8ses ou des perspectives contraires aux siennes, font autorit\u00e9 en psychologie, en philosophie des sciences ou en logique (par exemple le logicien Evert Willem Beth, qui avait proc\u00e9d\u00e9 \u00e0 une s\u00e9v\u00e8re critique du <em>Trait\u00e9 de logique<\/em> de Piaget, le psychologue Daniel E. Berlyne ou le logicien Apostel, qui deviendra un fid\u00e8le participant des travaux du Centre). Il s\u2019agit alors pour Piaget de mesurer la force des arguments \u00e9pist\u00e9mologiques bas\u00e9s sur le recueil de faits psychologiques. Si les travaux r\u00e9alis\u00e9s \u00e0 Gen\u00e8ve sont bien conduits et ont la pertinence que les psychologues et \u00e9pist\u00e9mologistes de la mouvante piag\u00e9tienne leur accordent, ils devraient tout au moins \u00e9branler les convictions contraires de savants ou de philosophes ne partageant pas ou m\u00e9connaissant au d\u00e9part les th\u00e8ses genevoises. En sens inverse, les arguments des savants invit\u00e9s peuvent r\u00e9v\u00e9ler des lacunes dans les analyses ou les th\u00e8ses piag\u00e9tiennes, voire dans le recueil des faits. Si c\u2019est le cas, la contradiction peut \u00eatre b\u00e9n\u00e9fique dans la mesure o\u00f9 elle conduit les tenants des th\u00e8ses piag\u00e9tiennes \u00e0 affiner ou \u00e0 r\u00e9viser ces derni\u00e8res, mais aussi et peut-\u00eatre surtout dans la mesure o\u00f9 celui qui la soutient ne peut le faire que si lui-m\u00eame adopte la m\u00e9thode exp\u00e9rimentale et logique du chercheur en \u00e9pist\u00e9mologie g\u00e9n\u00e9tique, ce qui revient \u00e0 reconna\u00eetre la justesse profonde de la conception que Piaget se fait de ce que doit \u00eatre la recherche \u00e9pist\u00e9mologique, \u00e0 saisir le sens et la nature de cette nouvelle science. En conclusion, il appara\u00eet que ce troisi\u00e8me type de collaboration que Piaget noue avec autrui est une nouvelle illustration de l\u2019id\u00e9al d\u2019objectivit\u00e9 scientifique qui a guid\u00e9 celui-ci tout au long de ses soixante ann\u00e9es de recherche, biologiques d\u2019abord, puis psychologiques et \u00e9pist\u00e9mologiques.<\/p>\n<p align=\"center\">**********<\/p>\n<p>Le parcours que nous venons de faire dans cette premi\u00e8re partie avait pour objectif principal de livrer une vue d\u2019ensemble de l\u2019\u0153uvre de Piaget, ceci dans l\u2019objectif de mieux saisir la nature ce qui en compose une des deux parties principales, la psychologie du d\u00e9veloppement, et tout sp\u00e9cialement la psychologie du d\u00e9veloppement cognitif. Avant d\u2019entrer dans le vif du sujet, et toujours dans l\u2019intention d\u2019avoir une vision du tout dans lequel s\u2019ins\u00e8re cette partie, nous commencerons par donner un premier aper\u00e7u d\u2019ensemble de la psychologie piag\u00e9tienne du d\u00e9veloppement, en y incluant non seulement ce qui en constitue l\u2019essentiel, l\u2019\u00e9tude du d\u00e9veloppement cognitif, mais \u00e9galement la conception que Piaget se faisait du d\u00e9veloppement affectif de l\u2019enfant.<\/p>\n<p>________________________<\/p>\n<p><a name=\"_jjd2011_01ftn1\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_01ftnref1\">[1]<\/a> Je remercie chaleureusement le professeur Anne-Nelly Perret-Clermont, non seulement de m\u2019avoir invit\u00e9 \u00e0 la remplacer lors d\u2019un cong\u00e9 sabbatique, mais aussi de nous avoir laiss\u00e9 carte blanche quant au contenu de ce cours sur la psychologie du d\u00e9veloppement cognitif dans lequel Piaget devait prendre une place centrale. Le cours donn\u00e9 \u00e0 cette occasion nous a en effet permis d\u2019esquisser un examen syst\u00e9matique des rapports de l\u2019\u0153uvre piag\u00e9tienne avec la psychologie du d\u00e9veloppement.<\/p>\n<p><a name=\"_jjd2011_01ftn2\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_01ftnref2\">[2]<\/a> Nous entendons par l\u00e0 tous les travaux issus de la r\u00e9volution informatique qui ont pour objet la simulation de l\u2019intelligence humaine et la cr\u00e9ation d\u2019une intelligence artificielle.<\/p>\n<p><a name=\"_jjd2011_01ftn3\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_01ftnref3\">[3]<\/a> Les S\u00e9dums sont de petites plantes \u00e0 feuilles charnues qui croissent sur les vieux murs ou sur les rocailles. Dans les ann\u00e9es 1960 et septante, Piaget a \u00e9tudi\u00e9 comment diff\u00e9rentes vari\u00e9t\u00e9s de s\u00e9dums pr\u00e9parent leur reproduction en facilitant par avance la chute des rameaux qui, une fois tomb\u00e9s sur le sol, \u00abs\u2019y implantent gr\u00e2ce \u00e0 des racines adventives\u00a0\u00bb (Piaget, 1967, p. 915).<\/p>\n<p><a name=\"_jjd2011_01ftn4\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_01ftnref4\">[4]<\/a> \u00ab\u00a0William-Fritz\u00a0\u00bb \u00e9tait le pr\u00e9nom de son grand-p\u00e8re maternel (1841-1895), lui-m\u00eame fils de William Jackson (1796-1858), n\u00e9 \u00e0 Lancaster (Angleterre). William Jackson est venu s\u2019\u00e9tablir en France avec son fr\u00e8re vers les ann\u00e9es 1820. Il n\u2019est pas sans int\u00e9r\u00eat de noter que William Jackson a \u00e9pous\u00e9 en 1838 Louise Peugeot, qui elle-m\u00eame avait pour grand-p\u00e8re l\u2019arri\u00e8re-grand-p\u00e8re de l\u2019inventeur de la Peugeot (d\u2019o\u00f9 peut-\u00eatre l\u2019int\u00e9r\u00eat du jeune Jean Piaget pour l\u2019automobile, lui qui vers 7 ans avait trac\u00e9 les plans d\u2019une automobile \u00e0 vapeur\u2026)<\/p>\n<p><a name=\"_jjd2011_01ftn5\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_01ftnref5\">[5]<\/a> Citons notamment Gustave Juvet (196-1936) et Rolin Wavre (1896-1949), tous deux math\u00e9maticiens, et membres, avec Piaget, du m\u00eame \u00ab\u00a0Club des amis de la nature\u00a0\u00bb. Voil\u00e0 quelques lignes \u00e9clairantes dict\u00e9es dans les derni\u00e8res ann\u00e9es de sa vie par Maurice Zundel (1897-1975), autre membre du club, devenu pr\u00eatre, mystique et th\u00e9ologien \u00e9minent : \u00ab Nous \u00e9tions tous tr\u00e8s li\u00e9s [\u2026] Le but [de ce club] \u00e9tait de s&rsquo;int\u00e9resser aux ph\u00e9nom\u00e8nes de la nature. Les s\u00e9ances comportaient une partie s\u00e9rieuse, constitu\u00e9e par une recherche dont un membre rendait compte, ainsi que d&rsquo;une partie r\u00e9cr\u00e9ative de tr\u00e8s bonne camaraderie : (nous buvions du th\u00e9, faisions des excursions sur le terrain, etc.) [\u2026]le plus cal\u00e9 de nous tous \u00e9tait Jean PIAGET qui, lui, nous parlait de mollusques. A l&rsquo;\u00e2ge de quinze ans, il \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 un ma\u00eetre en malacologie, un savant remarquable. Il en savait m\u00eame davantage dans ce domaine que le Directeur du Mus\u00e9e de l&rsquo;Histoire Naturelle dont il \u00e9tait pratiquement l&rsquo;assistant. Comme gymnasien, il devait recevoir la visite d&rsquo;un savant qui le connaissait par ses travaux et qui fut tout surpris de trouver un adolescent en culottes courtes, comme l&rsquo;auteur des travaux qui motivaient cette visite\u00a0\u00bb (<a href=\"http:\/\/mauricezundel.free.fr\/biographie\/autobigraphies\/biographie%20Zundel%20Monique%20Vincent.htm\">source<\/a>).<\/p>\n<p><a name=\"_jjd2011_01ftn6\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_01ftnref6\">[6]<\/a> Lorsque bien plus tard, au d\u00e9but des ann\u00e9es 1950, il r\u00e9digera avec B. Inhelder le chapitre final du livre <em>De la logique de l\u2019enfant \u00e0 la logique de l\u2019adolescent<\/em> (1955), chapitre dans lequel sont pr\u00e9sent\u00e9es les caract\u00e9ristiques principales de la pens\u00e9e de l\u2019adolescent, on devine que certains passages dans lesquels il est question des \u00ab\u00a0programmes de vie\u00a0\u00bb con\u00e7us entre 14 et 18 ans par certains jeunes gens sont directement inspir\u00e9s de sa propre exp\u00e9rience\u2026 (op. cit., p. 303).<\/p>\n<p><a name=\"_jjd2011_01ftn7\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_01ftnref7\">[7]<\/a> Il semblerait que Jean Piaget soit le second auteur suisse le plus traduit, juste apr\u00e8s l\u2019\u00e9crivaine Johanna Spyri, mondialement c\u00e9l\u00e8bre gr\u00e2ce \u00e0 son roman Heidi.<\/p>\n<p><a name=\"_jjd2011_01ftn8\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_01ftnref8\">[8]<\/a> La conchyliologie est un sous-domaine de la malacologie qui a pour objet l\u2019\u00e9tude des mollusques \u00e0 coquilles.<\/p>\n<p><a name=\"_jjd2011_01ftn9\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_01ftnref9\">[9]<\/a> Un taxon (terme qui n\u2019appartient pas au vocabulaire piag\u00e9tien) est un groupe d\u2019individus r\u00e9unis en fonction des caract\u00e8res qu\u2019ils partagent.<\/p>\n<p><a name=\"_jjd2011_01ftn10\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_01ftnref10\">[10]<\/a> On notera en passant que les travaux de Mendel, s\u2019ils apportent une confirmation de la s\u00e9paration entre soma et germen telle que postul\u00e9e par Weismann en raison de l\u2019\u00e9chec des exp\u00e9riences lamarchiennes sur la transmission des caract\u00e8res individuellement acquis, renfor\u00e7aient chez Mendel la th\u00e8se fixiste refusant tout lien de filiation entre les esp\u00e8ces. Pour qui adopte la th\u00e8se fixiste, par croisement de vari\u00e9t\u00e9s h\u00e9r\u00e9ditaires, on peut bien obtenir des hybrides (pour autant que ceux-ci soient viables), mais le mat\u00e9riel h\u00e9r\u00e9ditaires que ces hybrides poss\u00e8dent restent compos\u00e9s de \u00ab\u00a0particules \u00e9l\u00e9mentaires\u00a0\u00bb essentiellement invariables, simplement m\u00e9lang\u00e9es les unes aux autres.<\/p>\n<p><a name=\"_jjd2011_01ftn11\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_01ftnref11\">[11]<\/a> Pour Spencer, la conservation de la \u00ab\u00a0Force\u00a0\u00bb, principe premier de tout son syst\u00e8me de philosophie, est le fruit d\u2019une \u00ab\u00a0immense accumulation\u00a0\u00bb d\u2019exp\u00e9riences individuelles et surtout ancestrales des organismes vivants confront\u00e9s \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 externe et aux r\u00e9gularit\u00e9s qu\u2019elle leur impose. Ce principe tr\u00e8s g\u00e9n\u00e9ral expliquerait les lois g\u00e9n\u00e9rales de transformations des forces mentales, sociales, mais aussi de direction de mouvements constat\u00e9s non seulement dans la r\u00e9alit\u00e9 physique, mais aussi dans les r\u00e9alit\u00e9s biologiques, psychologiques et sociologiques. Pour un r\u00e9sum\u00e9 plus d\u00e9taill\u00e9 du syst\u00e8me de Spencer, voir J.-J. Ducret, <em>Jean Piaget, savant et philosophe. Les ann\u00e9es de formation<\/em>, Editions Droz, 1984, p. 240 et suivantes.<\/p>\n<p style=\"text-align:justify;\"><a name=\"_jjd2011_01ftn12\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_01ftnref12\">[12]<\/a> Ducret 1984, p. 247.<\/p>\n<p><a name=\"_jjd2011_01ftn13\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_01ftnref13\">[13]<\/a> On trouve aussi chez Spencer la pr\u00e9sence de la notion d\u2019<em>assimilation<\/em> nutritive comme marque caract\u00e9ristique de la vie, mais sans que celui-ci n\u2019en reconnaisse les cons\u00e9quences th\u00e9oriques, contrairement \u00e0 ce qui sera le cas, comme on le verra, chez Le Dantec, puis surtout chez Piaget, qui reconna\u00eetra toujours sa dette envers ce dernier.<\/p>\n<p><a name=\"_jjd2011_01ftn14\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_01ftnref14\">[14]<\/a> Apr\u00e8s une licence en sciences \u00e0 l\u2019Ecole Normale Sup\u00e9rieur, Le Dantec devient l\u2019\u00e9l\u00e8ve de Louis Pasteur et d\u2019E. Metchnikoff (prix Nobel de physiologie et de m\u00e9decine 1908). On notera avec int\u00e9r\u00eat que, alors qu\u2019il poursuivait des \u00e9tudes secondaires \u00e0 Brest (en Bretagne), il a souvent eu l\u2019occasion, pendant ses vacances, de rendre visite au philosophe Ernest Renan, c\u00e9l\u00e8bre pour sa foi dans la science et des prises de position r\u00e9solument scientistes, que reprendra son jeune visiteur en inventant le n\u00e9ologisme \u00ab\u00a0scientisme\u00a0\u00bb pour r\u00e9sumer la place pr\u00e9dominante accord\u00e9e \u00e0 la science dans la r\u00e9solution des probl\u00e8mes humains et sociaux. Lors de ses recherches \u00e0 l\u2019Institut Pasteur, Le Dantec tissera \u00e9galement des liens d\u2019amiti\u00e9s avec le vaudois Yves Yersin, c\u00e9l\u00e8bre pour sa d\u00e9couverte du bacille de la peste et pour son activit\u00e9 de m\u00e9decin au Vietnam.<\/p>\n<p><a name=\"_jjd2011_01ftn15\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_01ftnref15\">[15]<\/a> Dans un entretien avec le journaliste Jean-Claude Bringuier r\u00e9alis\u00e9 dans les ann\u00e9es 1960, Piaget se dira pr\u00eat \u00e0 faire remonter jusqu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9tude du comportement des v\u00e9g\u00e9taux l\u2019extension du champ de la psychologie\u2026 Si Bringuier avait eu connaissance des travaux de Le Dantec, peut-\u00eatre aurait-il eu l\u2019id\u00e9e d\u2019\u00e9tendre son interrogation sur une \u00e9ventuelle extension de ce domaine \u00e0 l\u2019\u00e9tude des organismes unicellulaires, et m\u00eame, pourquoi pas, jusqu\u2019aux aux cellules vivantes composant tout organisme.<\/p>\n<p style=\"text-align:justify;\"><a name=\"_jjd2011_01ftn16\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_01ftnref16\">[16]<\/a> Pour un expos\u00e9 plus complet de l\u2019\u0153uvre de Reymond rapport\u00e9e \u00e0 celle de Piaget, cf. Ducret 1984.<\/p>\n<p><a name=\"_jjd2011_01ftn17\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_01ftnref17\">[17]<\/a> Pour un expos\u00e9 plus complet de l\u2019\u0153uvre de Brunschvicg rapport\u00e9e \u00e0 celle de Piaget, cf. Ducret 1984.<\/p>\n<p><a name=\"_jjd2011_01ftn18\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_01ftnref18\">[18]<\/a> Titre d\u2019un ouvrage de 1927 dans lequel Brunschvicg, se penchant sur l\u2019histoire de la philosophie, expose avec la plus grande clart\u00e9 la lente progression de la <em>prise de conscience<\/em> de l\u2019activit\u00e9 de pens\u00e9e et de ses lois \u00e0 travers les g\u00e9n\u00e9rations de philosophes-savants qui ont suivi Platon, \u00e0 l\u2019\u00e9gal de Descartes, Leibniz, Spinoza et Kant.<\/p>\n<p><a name=\"_jjd2011_01ftn19\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_01ftnref19\">[19]<\/a> Alors que les historiens de la philosophie des sciences n\u2019ont cess\u00e9 depuis quelques d\u00e9cennies de souligner la valeur d\u2019une \u0153uvre qui elle aussi nourrira la formation de la pens\u00e9e de Piaget dans les ann\u00e9es 1920 (\u00e0 savoir l\u2019\u0153uvre de E. Meyerson, dont il sera question par la suite), Brunschvicg a bien plus que son confr\u00e8re compris le sens profond de la th\u00e9orie de la relativit\u00e9 par laquelle Albert Einstein r\u00e9volutionnait la conception humaine de l\u2019univers physique. Bachelard, mais aussi les camarades devenus math\u00e9maticiens et physiciens du jeune Piaget, dont Wavre et surtout Juvet (cf. \u00ab\u00a0Gustave Juvet (1996-1935). Un Pionnier Oubli\u00e9 des \u00c9tudes Cliffordiennes\u00a0\u00bb, C. Alluni, 2009), auront sur ce point certainement tir\u00e9 b\u00e9n\u00e9fice intellectuel de leur apprentissage de philosophe aupr\u00e8s de Brunschvicg.<\/p>\n<p><a name=\"_jjd2011_01ftn20\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_01ftnref20\">[20]<\/a> Ou de \u00ab\u00a0sagesse\u00a0\u00bb, pour reprendre le terme adopt\u00e9 par Piaget dans le titre de son ouvrage <em>Sagesse et illusion de la philosophie<\/em> (1<sup>\u00e8re<\/sup> \u00e9d. 1967, r\u00e9\u00e9dit\u00e9 dans la collection Quadriges, PUF) pour caract\u00e9riser ce que peut et doit \u00eatre \u00e0 ses yeux toute philosophie consciente de ses limitations et de sa contribution \u00e9minente au possible avancement de la marche de l\u2019humanit\u00e9 vers un monde souhait\u00e9 meilleur.<\/p>\n<p><a name=\"_jjd2011_01ftn21\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_01ftnref21\">[21]<\/a> L. Brunschvicg, \u00ab\u00a0La querelle de l\u2019ath\u00e9isme\u00a0\u00bb, expos\u00e9 lors de la s\u00e9ance du 24 mars de la Soci\u00e9t\u00e9 fran\u00e7aise de philosophie, reproduit dans <em>De la vraie et de la fausse conversion<\/em>, Paris, PUF, 1951, p. 180.<\/p>\n<p><a name=\"_jjd2011_01ftn22\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_01ftnref22\">[22]<\/a> Pour de plus amples d\u00e9veloppements, voir Ducret 1984.<\/p>\n<p><a name=\"_jjd2011_01ftn23\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_01ftnref23\">[23]<\/a> Essai sur quelques aspects du d\u00e9veloppement de la notion de partie chez l&rsquo;enfant <em>Journal de psychologie normale et pathologique<\/em>, <em>18<\/em>, 1921, pp. 449-480. Une forme verbale de la comparaison chez l&rsquo;enfant: un cas de transition entre le jugement pr\u00e9dicatif et le jugement de relation, <em>Archives de psychologie<\/em>, <em>18<\/em>, 1921, pp. 141-172. Essai sur la multiplication logique et les d\u00e9buts de la pens\u00e9e formelle chez l&rsquo;enfant, <em>Journal de psychologie normale et pathologique<\/em>, 1922, <em>19<\/em>, pp. 222-261<\/p>\n<p><a name=\"_jjd2011_01ftn24\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_01ftnref24\">[24]<\/a> La psychanalyse dans ses rapports avec la psychologie de l&rsquo;enfant, <em>Bulletin mensuel de la Soci\u00e9t\u00e9 Alfred Binet<\/em>, ann\u00e9e 20, pp. 18-34 et 41-58.<\/p>\n<p><a name=\"_jjd2011_01ftn25\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_01ftnref25\">[25]<\/a> Rappelons que A. Reymond, professeur de philosophie de l\u2019universit\u00e9 de Neuch\u00e2tel, \u00e9tait \u00e9galement charg\u00e9 d\u2019enseigner dans ses cours la psychologie et la sociologie.<\/p>\n<p><a name=\"_jjd2011_01ftn26\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_01ftnref26\">[26]<\/a> En \u00e9cho \u00e0 cette conf\u00e9rence de 1916, Piaget donnera \u00e0 son tour en 1922 une conf\u00e9rence sur \u00ab\u00a0Psychologie et valeurs religieuses\u00a0\u00bb, l\u00e0 aussi dans le cadre d&rsquo;une r\u00e9union \u00e0 Sainte-Croix de l&rsquo;Association Chr\u00e9tienne d&rsquo;Etudiants de Suisse Romande. Plusieurs liens intellectuels lient les prises de position de Piaget \u00e0 Flournoy, comme d\u2019ailleurs \u00e0 Bovet et \u00e0 Clapar\u00e8de. Il n\u2019en sera pas question dans la suite de ce texte (pour des pr\u00e9cisions \u00e0 ce sujet, cf. Ducret 1984).<\/p>\n<p><a name=\"_jjd2011_01ftn27\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_01ftnref27\">[27]<\/a> Au sujet de l\u2019invention de la m\u00e9thode clinique-critique, cf. <a href=\"http:\/\/www.fondationjeanpiaget.ch\/fjp\/site\/textes\/index_litt_sec2_alpha.php\">Ducret 2004<\/a>.<\/p>\n<p><a name=\"_jjd2011_01ftn28\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_01ftnref28\">[28]<\/a> Il faut signaler aussi que Couturat est vraisemblablement le premier auteur francophone \u00e0 avoir utiliser le terme d\u2019\u00e9pist\u00e9mologie, cela dans le contexte de la traduction en 1901 de l\u2019<em>Essai sur les fondements de la g\u00e9om\u00e9trie<\/em> de B. Russell, \u00e0 la page 2 duquel Russell fait de Kant le \u00ab\u00a0cr\u00e9ateur de l\u2019\u00e9pist\u00e9mologie moderne\u00a0\u00bb. Dans le lexique philosophique ajout\u00e9 par Couturat \u00e0 sa traduction, celui-ci d\u00e9finit alors l\u2019\u00e9pist\u00e9mologie comme \u00e9tant \u00ab\u00a0la th\u00e9orie de la connaissance appuy\u00e9e sur l\u2019\u00e9tude critique des sciences\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p><a name=\"_jjd2011_01ftn29\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_01ftnref29\">[29]<\/a> Entre 1909 et 1915 J.-M. Baldwin, psychologue \u00e9tats-unien alors r\u00e9fugi\u00e9 en France pour des raisons raciales, publie un ouvrage en quatre volume, <em>Thought and Things: a Study of the Development and Meaning of Thought, or Genetic Logic<\/em>, dont le troisi\u00e8me volume a pour titre <em>Genetic Epistemology<\/em>. Mais par cette d\u00e9signation, Baldwin n\u2019a pas pour but de cr\u00e9er une nouvelle science, mais simplement de d\u00e9signer un chapitre particulier de la philosophie de la pens\u00e9e. Dans son <em>Dictionary of Philosophy and Psychology<\/em> (2001), Baldwin d\u00e9finit l\u2019\u00e9pist\u00e9mologie comme \u00e9tant la th\u00e9orie de l\u2019origine, de la nature et des limites de la connaissance, et il y sugg\u00e8re que l\u2019invention de ce terme serait due \u00e0 l\u2019auteur \u00e9cossais James Frederick Ferrier, tr\u00e8s bon connaisseur de l\u2019id\u00e9alisme allemand (Fichte et Hegel) dans son ouvrage <em>Institutes of Metaphysics<\/em> publi\u00e9 en 1854.<\/p>\n<p style=\"text-align:justify;\"><a name=\"_jjd2011_01ftn30\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_01ftnref30\">[30]<\/a> Nous mettons entre parenth\u00e8ses cette \u00e9tude du langage dans son rapport au d\u00e9veloppement de l\u2019intelligence, dans la mesure o\u00f9 la recherche ne sera pas r\u00e9alis\u00e9e par Piaget en collaboration \u00e9troite avec Inhelder, mais par Hermine Sinclair, linguiste de formation, et qui a rejoint Gen\u00e8ve pour examiner ce probl\u00e8me des rapports entre l\u2019acquisition du langage et le d\u00e9veloppement de l\u2019intelligence, voisin du probl\u00e8me des rapports entre image mentale et intelligence (Sinclair, 1967).<\/p>\n<p><a name=\"_jjd2011_01ftn31\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_01ftnref31\">[31]<\/a> \u00c9tude critique sur \u00ab L&rsquo;exp\u00e9rience humaine et la causalit\u00e9 physique \u00bb de L. Brunschvicg, <em>Journal de psychologie normale et pathologique<\/em>, 1924, <em>21<\/em>, pp. 586-607.<\/p>\n<p><a name=\"_jjd2011_01ftn32\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_01ftnref32\">[32]<\/a> On voit ici toute l\u2019importance de la formation premi\u00e8re de Piaget en histoire naturelle et en biologie. Le transport qu\u2019il peut faire de la m\u00e9thode biologique de recueil, de d\u00e9termination et de classification des formes biologiques aux domaines de la psychologie g\u00e9n\u00e9tique, et de cette science alors naissante qu\u2019est l\u2019\u00e9pist\u00e9mologie g\u00e9n\u00e9tique, fournit \u00e0 cette derni\u00e8re l\u2019instrument principal \u2014aux c\u00f4t\u00e9s de l\u2019analyse et de la mod\u00e9lisation logique\u2014 de r\u00e9solution de ses probl\u00e8mes en m\u00eame temps qu\u2019il lui assure son statut de science.<\/p>\n<p><a name=\"_jjd2011_01ftn33\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_01ftnref33\">[33]<\/a> Apr\u00e8s un chapitre pr\u00e9sentant la nouvelle discipline, le premier volume aura pour objet la \u00ab\u00a0pens\u00e9e math\u00e9matique\u00a0\u00bb, le second \u00ab\u00a0la pens\u00e9e physique\u00a0\u00bb et le troisi\u00e8me \u00ab\u00a0la pens\u00e9e biologique, la pens\u00e9e psychologique et la pens\u00e9e sociologique\u00a0\u00bb (Paris, PUF, 1950).<\/p>\n<p><a name=\"_jjd2011_01ftn34\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_01ftnref34\">[34]<\/a> Dans l\u2019introduction du <em>Trait\u00e9 de logique<\/em> qu\u2019il r\u00e9dige \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1940 \u00e0 la demande de l\u2019\u00e9diteur, il donne les raisons pour lesquelles l\u2019\u00e9pist\u00e9mologie scientifique ne saurait se confondre ni avec la seule logique ni avec la seule psychologie g\u00e9n\u00e9tique (ni d\u2019ailleurs avec la seule histoire des sciences)\u00a0; c\u2019est la conjonction des m\u00e9thodes historico-critique et psychologiques ainsi que des m\u00e9thodes logico-math\u00e9matiques qui seule assure \u00e0 l\u2019\u00e9pist\u00e9mologie des sciences une scientificit\u00e9 la d\u00e9tachant de la philosophie (dont elle emprunte toutefois la m\u00e9thode r\u00e9flexive, mais qui ne saurait \u00eatre \u00e0 elle-seule garante d\u2019une telle scientificit\u00e9).<\/p>\n<p><a name=\"_jjd2011_01ftn35\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_01ftnref35\">[35]<\/a> \u00ab\u00a0Pluridisciplinaire\u00a0\u00bb parce que c\u2019est plusieurs disciplines qu\u2019il faut ma\u00eetriser suffisamment pour entrer dans la probl\u00e9matique de l\u2019\u00e9pist\u00e9mologie g\u00e9n\u00e9tique\u00a0; \u00ab\u00a0interdisciplinaire\u00a0\u00bb, parce que certains probl\u00e8mes soulev\u00e9s sont \u00e0 la fronti\u00e8re des int\u00e9r\u00eats des sciences consid\u00e9r\u00e9es (par exemple la question des liens entre objets logiques et objets math\u00e9matiques, ou entre objets psychologiques et objets sociologiques)\u00a0; enfin \u00ab\u00a0transdisciplinaire\u00a0\u00bb, parce que certains probl\u00e8mes similaires se posent \u00e0 diff\u00e9rentes sciences (par exemple le m\u00e9canisme de construction des structures cognitives, versus le m\u00e9canisme de construction des formes biologiques, qui pourraient \u00eatre commun\u00e9ment clarifi\u00e9s par cette science transdisciplinaire qu\u2019est la cybern\u00e9tique, science des processus de contr\u00f4le, d\u2019information et de r\u00e9gulation qui apparaissent dans des objets de recherche propres \u00e0 la biologie, \u00e0 la psychologie, \u00e0 la sociologie, ou \u00e0 l\u2019ing\u00e9ni\u00e9rie, etc.).<\/p>\n<p><a name=\"_jjd2011_01ftn36\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_01ftnref36\">[36]<\/a> <em>Classes, relations et nombres: essai sur les groupements de la logistique et sur la r\u00e9versibilit\u00e9 de la pens\u00e9e<\/em> (1942), <em>Trait\u00e9 de logique: essai de logistique op\u00e9ratoire<\/em> (1949), <em>Essai sur les transformations des op\u00e9rations logiques: les 256 op\u00e9rations ternaires de la logique bivalente des propositions<\/em> (1952)<em> <\/em><\/p>\n<p><a name=\"_jjd2011_01ftn37\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_01ftnref37\">[37]<\/a> Le premier avec M. Romy, Les mollusques du lac de Saint Blaise. <em>Bulletin de la Soci\u00e9t\u00e9 neuch\u00e2teloise de g\u00e9ographie<\/em>, 1912, <em>21<\/em>, pp. 144-161, et le deuxi\u00e8me avec G. Juvet: Catalogue des batraciens du canton de Neuch\u00e2tel. <em>Bulletin de la Soci\u00e9t\u00e9 neuch\u00e2teloise des sciences naturelles<\/em>, 1914, <em>40<\/em>, pp. 172 186.<\/p>\n<p><a name=\"_jjd2011_01ftn38\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_01ftnref38\">[38]<\/a> Cf. Piaget, <em>Le jugement moral chez l\u2019enfant<\/em> (1932).<\/p>\n<p><a name=\"_jjd2011_01ftn39\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_01ftnref39\">[39]<\/a> <em>Le langage et la pens\u00e9e chez l\u2019enfant<\/em> (1923), <em>Le jugement et le raisonnement chez l\u2019enfant<\/em> (1924), <em>La repr\u00e9sentation du monde chez <\/em>l\u2019enfant (1926) et La<em> causalit\u00e9 physique chez l\u2019enfant<\/em> (1927).<\/p>\n<p><a name=\"_jjd2011_01ftn40\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_01ftnref40\">[40]<\/a> Quelques ann\u00e9es plus tard, en 1948, un collaborateur de talent viendra renforcer le tandem form\u00e9 par Szeminska et Inhelder, Vinh-Bang, suivi, en 1952, par Pierre Gr\u00e9co, brillant agr\u00e9g\u00e9 de philosophie, que Piaget prendra comme assistant lors des ann\u00e9es d\u2019enseignement de psychologie donn\u00e9 \u00e0 la Sorbonne. Nous verrons lors de notre pr\u00e9sentation des travaux de Piaget sur la notion de nombre comment ce dernier auteur a contribu\u00e9 \u00e0 mieux conna\u00eetre les \u00e9tapes de construction de cette notion. Pour \u00eatre complet, bien d\u2019autres proches collaborateurs de talent devraient \u00eatre ici nomm\u00e9s pour prendre la pleine mesure de l\u2019appui et de l\u2019apport de ces derniers dans l\u2019essor de la psychologie g\u00e9n\u00e9tique de l\u2019intelligence\u2026<\/p>\n<p><a name=\"_jjd2011_01ftn41\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_01ftnref41\">[41]<\/a> Alina Szeminska a \u00e0 l\u2019\u00e9vidence rempli un r\u00f4le semblable dans les ann\u00e9es trente, notamment en ce qui concerne les recherches sur la gen\u00e8se du nombre (voir son \u00ab\u00a0Essai d&rsquo;analyse psychologique du raisonnement math\u00e9matique\u00a0\u00bb de 1935, dans lequel est pour la premi\u00e8re fois expos\u00e9e une recherche sur la conservation du nombre). Mais, de nationalit\u00e9 polonaise, elle regagnera son pays en 1939 (ann\u00e9e de l\u2019invasion de son pays par l\u2019Allemagne), tout en conservant par la suite des liens \u00e9troits avec Gen\u00e8ve, o\u00f9 elle se rendra \u00e0 plusieurs reprises, \u00e0 partir des ann\u00e9es soixante pour participer \u00e0 des activit\u00e9s de recherche en psychologie et en \u00e9pist\u00e9mologie g\u00e9n\u00e9tiques.<\/p>\n<p><a name=\"_jjd2011_01ftn42\"><\/a><a href=\"#_jjd2011_01ftnref42\">[42]<\/a> Page 211 de son ouvrage de 1925 sur <em>La repr\u00e9sentation du monde chez l\u2019enfant<\/em>, Piaget annonce que des recherches sont en cours sur les notions de conservation physique et il y d\u00e9crit la d\u00e9marche qui sera adopt\u00e9e dans tous les travaux ult\u00e9rieurs sur la gen\u00e8se du nombre, des quantit\u00e9s physiques et des notions de temps, d\u2019espace, etc.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Vue d\u2019ensemble de l\u2019\u0153uvre [version PDF du cours n. 1] [Vers: Cours n. 12 \u2014\u00a0Cours n. 11 \u2014\u00a0Cours n. 10 \u2014\u00a0Cours n. 9 \u2014 Cours n. 8 \u2014 Cours n. 7 \u2014 Cours n. 6 \u2014 Cours n. 5 \u2014 Cours n. 4 \u2014 Cours n. 3 \u2014 Cours n. 2] Pr\u00e9ambule Cette s\u00e9rie de&hellip; <a href=\"https:\/\/www.cepiag.ch\/blog\/2011\/12\/15\/j-piaget-et-la-psychologie-du-developpement-cognitif-i\/\" class=\"more-link\">Read more <span class=\"screen-reader-text\">&lt;small&gt;Jean Piaget et la psychologie du d\u00e9veloppement cognitif (I)&lt;\/small&gt;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":4,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[32,7,23,33],"tags":[],"class_list":["post-325","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-developpement-de-lintelligence","category-epistemologie","category-histoire-de-la-psychologie-epistemologie","category-psychologie-genetique"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.cepiag.ch\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/325","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.cepiag.ch\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.cepiag.ch\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.cepiag.ch\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/users\/4"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.cepiag.ch\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=325"}],"version-history":[{"count":56,"href":"https:\/\/www.cepiag.ch\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/325\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":1623,"href":"https:\/\/www.cepiag.ch\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/325\/revisions\/1623"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.cepiag.ch\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=325"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.cepiag.ch\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=325"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.cepiag.ch\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=325"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}