{"id":228,"date":"2011-12-05T18:48:57","date_gmt":"2011-12-05T17:48:57","guid":{"rendered":"http:\/\/www.cepiag.ch\/blog\/?p=228"},"modified":"2012-03-26T17:26:54","modified_gmt":"2012-03-26T16:26:54","slug":"l%e2%80%99ethologie-au-service-du-couple-un-menage-a-trois","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.cepiag.ch\/blog\/2011\/12\/05\/l%e2%80%99ethologie-au-service-du-couple-un-menage-a-trois\/","title":{"rendered":"L\u2019\u00e9thologie au service du couple, un m\u00e9nage \u00e0 trois?"},"content":{"rendered":"<p>Le titre de mon expos\u00e9 est une paraphrase de l\u2019adage connu\u00a0: \u00ab\u00a0La finalit\u00e9 est la ma\u00eetresse du biologiste, il est tout le temps avec, mais il ne la pr\u00e9sente jamais en publique\u00a0!\u00a0\u00bb Moi je dirai la biologie est la ma\u00eetresse du psychoth\u00e9rapeute, il est tout le temps avec mais il ne la pr\u00e9sente jamais en publique&#8230;Ou tout au moins celle qu\u2019il pr\u00e9sente c\u2019est la biologie pr\u00e9conis\u00e9e par les laboratoires pharmaceutiques et qui a pignon sur rue. La ma\u00eetresse que je vise dans mon discours n\u2019est pas la biologie qui cherche et isole la bonne mol\u00e9cule, c\u2019est la biologie du comportement, c\u2019est \u00e0 dire l\u2019\u00e9thologie. Elle g\u00eane le psychoth\u00e9rapeute dans la mesure o\u00f9 elle le met au d\u00e9fi de parler de nos comportements g\u00e9n\u00e9tiquement inscrits sans tomber dans un d\u00e9terminisme qui scierait la branche sur laquelle il pr\u00e9tend pouvoir s\u2019asseoir\u00a0: celle de la th\u00e9rapie au service de la libert\u00e9 du patient, de son libre choix&#8230;\u00a0\u00bbLe libre choix du patient comme \u00e9thique fondamentale de la th\u00e9rapie\u00a0\u00bb pour reprendre le titre d\u2019un ouvrage de Marie Christine.Cabi\u00e9 et Luc Isebaert qui inspire sans doute beaucoup d\u2019entre nous.<\/p>\n<p>Pour assumer en tant que psychoth\u00e9rapeute cette mise en perspective de l\u2019\u00e9thologique et du psychologique il me fallait que des th\u00e9rapeutes tels que M.Delage (d\u2019un point de vue syst\u00e9mique) ou Rolf Sch\u00e4ppi (d\u2019un point de vue plus psychanalytique) m\u2019en montrent la possibilit\u00e9.Il me fallait les encouragements amicaux de syst\u00e9miciens comme Marie-Christine Cabi\u00e9 et Luc Isebaert. Il me fallait aussi un cadre conceptuel solide qui soit meta par rapport \u00e0 la syst\u00e9mique. Dans mon expos\u00e9 d\u2019aujourd\u2019hui je parlerai de ma rencontre avec ce cadre conceptuel que j\u2019ai trouv\u00e9 dans les travaux de Jean Piaget et de Guy Cell\u00e9rier, ce dernier ayant su poursuivre et renouveler l\u2019\u0153uvre du grand psychologue et \u00e9pist\u00e9mologue Genevois.<\/p>\n<p style=\"text-align: center\"><!--more--><\/p>\n<p><strong>1. <\/strong>Les chemins qui m\u00e8nent un psychoth\u00e9rapeute \u00e0 l\u2019\u00e9thologie<\/p>\n<p>C\u2019est donc avec Piaget que je suis arriv\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9thologie. Ce n\u2019est certes pas un processus standard, mais Piaget, de son vivant, avait toujours tenu \u00e0 ce qu\u2019il y ait un cours d\u2019\u00e9thologie d\u00e9pendant de la facult\u00e9 de psychologie. Il a \u00e9t\u00e9 donn\u00e9 avec brio par Ariane Etienne, malheureusement d\u00e9c\u00e9d\u00e9e. Il est actuellement assur\u00e9 par celui qui lui a succ\u00e9d\u00e9\u00a0:Roland Maurer.<\/p>\n<p>Piaget lui-m\u00eame n\u2019a pas d\u00e9velopp\u00e9 un savoir et un savoir faire autour de l\u2019\u00e9thologie. Ce que j\u2019ai appris en ce domaine je le dois \u00e0 Rolf Sch\u00e4ppi (auteur notamment de \u00ab\u00a0La femme est le propre de l\u2019homme, de l\u2019\u00e9thologie humaine \u00e0 la nature humaine\u00a0\u00bb paru aux eds Odile Jacob en 2002). Si elle n\u2019ouvre pas directement sur l\u2019\u00e9thologie la rigoureuse \u00e9pist\u00e9mologie piag\u00e9tienne donne les fondements d\u2019une utilisation possible et f\u00e9conde de l\u2019\u00e9thologie pour le clinicien. La pens\u00e9e de Piaget est connue par son c\u00f4t\u00e9 constructiviste\u00a0: Les sch\u00e8mes qui pr\u00e9sident \u00e0 la construction de la pens\u00e9e tant dans le domaine des interaction Sujet\/Objet (ce qu\u2019on appelle le cognitif) que dans le domaine Sujet\/Sujet (ce qu\u2019on appelle l\u2019affectif) se construisent par stades (sensorimoteur, pr\u00e9op\u00e9ratoire, concret, formel ou hypoth\u00e9tico-d\u00e9ductif). Du sch\u00e8me d\u2019action canevas des actions r\u00e9p\u00e9tables et finalis\u00e9es en pr\u00e9sence de l\u2019objet (saisir, d\u00e9placer, contourner&#8230;) \u00e0 son d\u00e9roulement en l\u2019absence de l\u2019objet il y a un cheminement complexe que va parcourir l\u2019enfant, l\u2019adolescent et l\u2019adulte et que Piaget capture avec le concept de stades. Ces stades fonctionnent par vagues successives, inclusivement embo\u00eet\u00e9es les unes dans les autres et dirig\u00e9es par diff\u00e9rents syst\u00e8mes de valeurs du sujet\u00a0: Sensorimoteurs ou \u00e9thologiques et pragmatiques au d\u00e9part (on pourrait parler \u00e0 ce niveau de sch\u00e9mas habituels d\u2019action) puis esth\u00e9tiques, al\u00e9thiques et \u00e9thiques au fur et \u00e0 mesure du d\u00e9veloppement. On pourrait d\u2019ailleurs plus parler \u00e0 ce sujet de pluriconstructivisme que de constructivisme. La construction de la pens\u00e9e est ainsi con\u00e7ue comme un syst\u00e8me initialement fortement organis\u00e9 h\u00e9r\u00e9ditairement pour apprendre, c\u2019est \u00e0 dire pour construire des connaissances nouvelles \u00e0 partir de connaissances construites pr\u00e9c\u00e9demment. Certes les travaux de J.Piaget ont port\u00e9 plus sur les interactions sujet\/objet que sur les interactions sujet\/sujet qui sont plus proches des pr\u00e9occupations du clinicien. Dans les \u00e9tudes que nous poursuivons notamment avec G.Cell\u00e9rier et Jean-Jacques Ducret (pr\u00e9sident de la fondation Jean Piaget) nous avons cherch\u00e9 \u00e0 d\u00e9velopper l\u2019approche constructiviste de Piaget dans le sens de notre univers de probl\u00e8me de clinicien et de th\u00e9rapeute syst\u00e9micien en particulier\u00a0: les \u00e9changes intersubjectifs, en particulier la construction des \u00e9changes coop\u00e9ratifs. C\u2019est ce point de vue que nous avons d\u00e9velopp\u00e9 dans un ouvrage paru r\u00e9cemment aux \u00e9ditions \u00e9r\u00e8s\u00a0: \u00a0\u00bb\u00a0Le couple coop\u00e8re-t-il\u00a0? Perspectives piag\u00e9tiennes et syst\u00e9miques\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Pour rester ouvert \u00e0 l\u2019apport du psychologue genevois il s\u2019agit de lever une confusion fr\u00e9quente qui porte sur les relations temporelles entre les stades piag\u00e9tiens. Comme nous l\u2019avons soulign\u00e9, le point de d\u00e9part de la probl\u00e9matique de Piaget est \u00e9pist\u00e9mologique, il s\u2019agit pour lui d\u2019\u00e9laborer une \u00e9pist\u00e9mologie fond\u00e9e sur la biologie, par l\u2019interm\u00e9diaire de la psychologie. Il montre ainsi que les \u00e9tapes de cette \u00e9volution psychog\u00e9n\u00e9tique se d\u00e9roulent dans un ordre immuable depuis le stade sensori-moteur jusqu\u2019au stade formel des op\u00e9rations hypoth\u00e9tico-d\u00e9ductives de l\u2019intelligence adulte, en passant par les stades pr\u00e9op\u00e9ratoires et op\u00e9ratoires concrets. La suite ordonn\u00e9e de ces stades caract\u00e9rise la psychogen\u00e8se d\u2019un sujet op\u00e9ratoire formel abstrait, que Piaget appelle \u00ab\u00a0le sujet \u00e9pist\u00e9mique\u00a0\u00bb. Ce \u00ab\u00a0sujet \u00e9pist\u00e9mique\u00a0\u00bb repr\u00e9sente les \u00e9tapes de la construction des notions scientifiques (les grandes cat\u00e9gories kantiennes\u00a0:La causalit\u00e9 d\u2019une part, le temps, l\u2019espace, la conservation de la mati\u00e8re, des volumes de l\u2019autre ect&#8230;) mais il ne repr\u00e9sente pas le sujet psychologique dans ses t\u00e2tonnements avec la r\u00e9alit\u00e9 sociale et affective. Dans ce domaine qu\u2019il a travaill\u00e9 \u00e0 la fois de fa\u00e7on marginale et g\u00e9niale (notamment dans le cadre de cet ouvrage essentiel et rare \u00ab\u00a0Des relations entre l\u2019affectivit\u00e9 et l\u2019intelligence dans le d\u00e9veloppement mental de l\u2019enfant\u00a0\u00bb publi\u00e9 sur le site de la fondation Piaget\u00a0:www.fondationjeanpiaget.ch) il n\u2019y a pas cctte lin\u00e9arit\u00e9 dans la succession des stades. Dans ce domaine ce n\u2019est pas parce qu\u2019on a atteint un stade de raisonnement hypoth\u00e9tico-d\u00e9ductif (formel) dans un domaine d\u2019expertise que dans la minute qui suit nous ne serons pas pris par des habitudes de pens\u00e9e et d\u2019agir \u00e0 court terme, concr\u00e8tes et t\u00e2tonnantes\u00a0! Piaget n\u2019\u00e9tait d\u2019ailleurs pas dupe de cette diff\u00e9rence\u00a0:\u00a0\u00ab\u00a0&#8230;La rigueur rationnelle reste un id\u00e9al qui est aussi rarement atteint par l\u2019intelligence que dans le domaine moral&#8230;.Je pense que la pens\u00e9e commune, non pas seulement de l\u2019homme de la rue, mais de l\u2019homme en g\u00e9n\u00e9ral, tant qu\u2019il ne se livre pas \u00e0 un travail professionnel sp\u00e9cialis\u00e9, est tr\u00e8s \u00e9loign\u00e9e des normes logiques, de m\u00eame que la conduite commune a pour id\u00e9al un certain id\u00e9al moral mais en reste tr\u00e8s \u00e9loign\u00e9e\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>D\u00e9livr\u00e9 de l\u2019handicap de cette lin\u00e9arit\u00e9 qui n\u2019est propre qu\u2019au sujet \u00e9pist\u00e9mique, il s\u2019est agi d\u00e8s lors de r\u00e9pondre \u00e0 la question suivante\u00a0: Quelles sont les formes primitives d\u2019\u00e9changes h\u00e9r\u00e9ditairement transmises qui vont permettre l\u2019\u00e9volution (Piaget parlerait de psychogen\u00e8se) des \u00e9changes coop\u00e9ratifs au sein du \u00ab\u00a0syst\u00e8me couple\u00a0\u00bb\u00a0?<\/p>\n<p>Ce questionnement est soutenu par notre int\u00e9r\u00eat de clinicien et notamment de clinicien travaillant avec des couples en crise. Notre id\u00e9e c\u2019est que la crise du couple et son rem\u00e8de passent par l\u2019activation de m\u00e9canismes primitifs d\u2019\u00e9changes que la complexit\u00e9 de notre architecture psychologique a masqu\u00e9s au cours de notre d\u00e9veloppement. Voyons donc tout d\u2019abord ce qu\u2019on observe souvent dans la situation du couple au moment o\u00f9 il consulte.<\/p>\n<p><strong>2. <\/strong>Situation du couple au moment de la d\u00e9marche th\u00e9rapeutique<\/p>\n<p>Le couple arrive \u00e0 la consultation en crise aig\u00fce ou en situation de malaise chronique, mais dans ce cas un \u00e9v\u00e9nement a mis suffisamment en d\u00e9s\u00e9quilibre l\u2019hom\u00e9ostase chronique du couple pour motiver la consultation. La crise s\u2019exprime comme le choc des antagonismes r\u00e9ciproques, Tout se passe comme s\u2019il n\u2019y avait plus de n\u00e9gociation possible (que l\u2019objet en soit les enfants, l\u2019agenda, l\u2019argent, les beaux-parents&#8230;ou l\u2019infid\u00e9lit\u00e9 du conjoint d\u00e9couvert par une inspection intempestive du t\u00e9l\u00e9phone portable\u00a0!). Chacun se replie sur ce que nous appelons une position auto\u00efste<a name=\"_or2_2011ftnref1\"><\/a><a href=\"#_or2_2011ftn1\">[1]<\/a>, c\u2019est \u00e0 dire centr\u00e9 sur la d\u00e9fense de son int\u00e9grit\u00e9 psychog\u00e9n\u00e9tique. Ce qui au d\u00e9part pouvait \u00eatre un conflit d\u2019int\u00e9r\u00eat limit\u00e9 est devenu une \u00e9preuve de force dans laquelle tout espoir de conciliation \u00e9tant \u00e9cart\u00e9, l\u2019issue ne peut \u00eatre que la victoire ou la d\u00e9faite de l\u2019un des antagonistes. Le couple se trouve dans une situation comparable aux situations d\u2019antagonisme d\u00e9crites par les \u00e9thologues o\u00f9 deux rivaux n\u2019appartenant pas au m\u00eame groupe entrent en comp\u00e9tition pour le m\u00eame territoire, le ou la m\u00eame partenaire sexuelle ou la m\u00eame proie. \u00c0 ce moment les conjoints devenus adversaires se rejettent mutuellement et deviennent comme \u00e9trangers l\u2019un pour l\u2019autre&#8230;\u00e0 tel point que ce sont des sch\u00e8mes d\u2019antagonisme inter clanique plut\u00f4t qu\u2019intra clanique qui sont mis en jeu. Lorsqu\u2019ils en arrivent \u00e0 ce niveau de leur conflit ce ne sont plus leurs int\u00e9r\u00eats mais leur int\u00e9grit\u00e9 psychologique et m\u00eame somatique qu\u2019ils d\u00e9fendent. Le couple est pris au pi\u00e8ge de l\u2019escalade des hostilit\u00e9s dans un jeu d\u2019\u00e9changes \u00e0 somme nulle o\u00f9 il ne peut y avoir qu\u2019un vainqueur et un vaincu\u00a0! Le choc des antagonismes auto\u00efstes peut d\u00e9boucher sur des risques de passage \u00e0 l\u2019acte sous la forme d\u2019agression physique ou verbale provoquant sid\u00e9ration , terreur devant les risques de destruction d\u2019un lien dont les deux partenaires ne peuvent se passer. En ce sens on pourrait dire que ce jeu infini est leur lien. Comme l\u2019expriment de mani\u00e8re \u00e9loquente une formule de J\u00a0:B.Caillet et G. Decherf\u00a0: \u00ab\u00a0Vivre ensemble nous tue, nous s\u00e9parer est mortel.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Ce que l\u2019on peut retenir pour note propos c\u2019est que lorsque les partenaires d\u2019un syst\u00e8me comme un couple, une famille , une institution se menacent dans leur int\u00e9grit\u00e9 psychique ou physique, la coop\u00e9ration n\u2019est plus possible puisque, comme nous l\u2019avons dit la n\u00e9gociation des points de vue n\u2019est plus possible. D\u00e8s lors quand il s\u2019agit de d\u00e9fendre sa s\u00e9curit\u00e9, son int\u00e9grit\u00e9 psychologique et physique, notre conception pluriconstructiviste des \u00e9changes nous conduit \u00e0 penser que notre h\u00e9ritage \u00e9thologique et notre h\u00e9ritage culturel fa\u00e7onn\u00e9 par les coutumes et les habitudes de la soci\u00e9t\u00e9 \u00e0 laquelle nous appartenons sont plus fonctionnels que les sch\u00e8mes r\u00e9flexifs repr\u00e9sentatifs de notre singularit\u00e9 psychologique<a name=\"_or2_2011ftnref2\"><\/a><a href=\"#_or2_2011ftn2\">[2]<\/a>. Il y a donc une subordination de nos sch\u00e8mes repr\u00e9sentatifs \u00e0 nos sch\u00e9mas \u00e9thologiques de r\u00e9action c\u2019est \u00e0 dire nos sch\u00e8mes instinctifs et habituels de r\u00e9action.<\/p>\n<p><strong>3. <\/strong>L\u2019apport de l\u2019\u00e9thologie<\/p>\n<p>Notre int\u00e9r\u00eat pour l\u2019\u00e9thologie a rencontr\u00e9 nos pr\u00e9occupations de clinicien lorsque nous avons voulu explorer davantage ces soubassements \u00e9thologiques de l\u2019\u00e9change qui, dans le monde animal, n\u2019est pas inscrit et masqu\u00e9 dans un r\u00e9seau d\u2019\u00e9changes symboliques culturels aussi puissants que le n\u00f4tre.<\/p>\n<p>Dans cette perspective nous avons cherch\u00e9 \u00e0 nous appuyer sur les travaux des \u00e9thologues et en particulier sur les processus d\u2019apaisement et de r\u00e9conciliation chez les primates avec une attention plus particuli\u00e8re sur les grand singes humano\u00efdes dont nous sommes une esp\u00e8ce. Si le groupe des grands singes humano\u00efdes se r\u00e9partit en cinq esp\u00e8ces: le chimpanz\u00e9, le bonobo ou chimpanz\u00e9 pygm\u00e9e, l\u2019orang-outan, le gorille et l\u2019humain, c\u2019est avec le chimpanz\u00e9 pygm\u00e9e et le chimpanz\u00e9 commun que nous partageons plus de 98% de nos g\u00e8nes. Ce sont les d\u00e9couvertes provenant des techniques de \u00ab\u00a0cartographie\u00a0\u00bb de g\u00e9nomes entiers qui ont permis \u00e0 J. Diamond (1992) de parler de l\u2019homme comme du \u00ab\u00a0troisi\u00e8me chimpanz\u00e9\u00a0\u00bb, car il y a en effet plus de diff\u00e9rences g\u00e9n\u00e9tiques entre le chimpanz\u00e9 et le gorille son cousin, qu\u2019entre un chimpanz\u00e9 et un humain! Notre divergence \u00e9volutive \u00e9tant ainsi relativement r\u00e9cente nous aurions donc fort \u00e0 gagner de consid\u00e9rer par quels signaux et indices, ces proches cousins, ne disposant pas comme nous d\u2019un mode de communication par un langage \u00e0 double articulation<a name=\"_or2_2011ftnref3\"><\/a><a href=\"#_or2_2011ftn3\">[3]<\/a> et s\u2019exprimant de ce fait beaucoup plus que nous dans leurs d\u00e9monstrations corporelles, r\u00e9ussissent \u00e0 provoquer des tr\u00eaves, faire la paix, et maintenir la co-op\u00e9ration ou la socialit\u00e9 du clan dans leur milieu naturel.<\/p>\n<p>Cet art de l\u2019apaisement est souvent employ\u00e9 lorsqu\u2019un conflit menace et les occasions de conflit notamment par rapport \u00e0 l\u2019acc\u00e8s aux femelles sont nombreux. Un conflit \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur du groupe peut \u00eatre tr\u00e8s destructeur dans un \u00e9cosyst\u00e8me o\u00f9 les dangers sont multiples. Christophe Boesch<a name=\"_or2_2011ftnref4\"><\/a><a href=\"#_or2_2011ftn4\">[4]<\/a> a observ\u00e9 que la coop\u00e9ration entre les m\u00e2les (qui est souvent ce que les observateurs rel\u00e8vent avant tout) mais aussi entre les femelles et entre les m\u00e2les et les femelles, est la plus forte chez les chimpanz\u00e9s de la for\u00eat de Ta\u00ef en C\u00f4te d\u2019Ivoire. Mais c\u2019est l\u00e0 aussi d\u2019une part que les l\u00e9opards sont les plus nombreux, que le danger qu\u2019ils repr\u00e9sentent est maximum et d\u2019autre part c\u2019est l\u00e0 que les groupes ont la taille la plus grande, \u00e9tant donn\u00e9e l\u2019abondance et la qualit\u00e9 de la nourriture \u00e0 disposition. Si nous faisons un zoom sur la relation entre les m\u00e2les qui est la plus conflictuelle et la plus probl\u00e9matique chez les chimpanz\u00e9s, il est int\u00e9ressant de voir comment l\u2019harmonie sociale peut \u00eatre pr\u00e9serv\u00e9e dans un groupe o\u00f9 r\u00e8gne un haut degr\u00e9 de comp\u00e9tition. Pour C.Boesch \u00ab\u00a0la caract\u00e9ristique la plus frappante d\u2019un groupe de chimpanz\u00e9s m\u00e2les est leur haut niveau de coop\u00e9ration existant (conjointement) avec leur intense rivalit\u00e9 (quant au statut de dominance, l\u2019acc\u00e8s aux femelles, l\u2019acc\u00e8s \u00e0 la nourriture). Cette ambivalence entre comp\u00e9tition et coop\u00e9ration est une partie fondamentale de la vie sociale entre m\u00e2les. Suivre un groupe de chimpanz\u00e9s au jour le jour confronte \u00e0 l\u2019exp\u00e9rience remarquable d\u2019observer un groupe de m\u00e2les se reposant dans la for\u00eat, se tenant proches les uns des autres, parfois en contact par une \u00e9paule ou un pied alors que seulement quelques minutes plus t\u00f4t ils \u00e9taient en conflit avec de sauvages d\u00e9monstrations de force d\u00e9clench\u00e9es par une femelle sexuellement active. Ce qui est encore plus remarquable, c\u2019est la capacit\u00e9 des rivaux de chasser ensemble et de partager le fruit de la chasse, la viande d\u2019un colobe par exemple, les uns avec les autres. Tout cela avec des comportements et des attitudes soigneusement ritualis\u00e9es et diff\u00e9renci\u00e9es.<\/p>\n<p><strong>4. <\/strong>La tr\u00eave primatique<\/p>\n<p>Cet art de l\u2019apaisement du conflit que ce soit dans le cadre de la soci\u00e9t\u00e9 agoniste des chimpanz\u00e9s ou dans la soci\u00e9t\u00e9 plus h\u00e9doniste des bonobos, se manifeste sous diff\u00e9rentes formes qui peuvent toutes se ranger sous la cat\u00e9gorie de processus de d\u00e9rivation\u00a0: m\u00e9canismes de d\u00e9centration et recentration de l\u2019attention que nous appelons \u00ab\u00a0tr\u00eave primatique\u00a0\u00bb. Parmi les comportements de d\u00e9rivation, le toilettage (grooming) est caract\u00e9ristique de cette activit\u00e9 de tr\u00eave primatique. Chez les grands singes un s\u00e9rie de probl\u00e9matiques interindividuelles se r\u00e8glent au travers de cette conduite d\u2019acc\u00e8s facile ,le corps propre ou celui du partenaire \u00e9tant toujours disponible (&#8230;comme le t\u00e9l\u00e9phone portable chez nous qui pourrait avoir cette m\u00eame fonction de grooming&#8230;). La facilit\u00e9 de l\u2019acc\u00e8s est un point important dans la mesure o\u00f9 dans l\u2019\u00e9cosyst\u00e8me de ces populations la nourriture o\u00f9 tout autre \u00e9l\u00e9ment du milieu pouvant satisfaire une conduite de d\u00e9rivation ne sont pas toujours aussi disponibles. On ne s\u2019\u00e9tonnera donc pas qu\u2019il soit souvent employ\u00e9 lorsqu\u2019un conflit menace. Comme l\u2019a observ\u00e9 Franz de Waal dans une publication aussi importante sur ce sujet (\u00ab\u00a0De la R\u00e9conciliation chez les Primates\u00a0\u00bb,traduit en Fran\u00e7ais en 1992 ) portant sur diff\u00e9rentes populations de primates mais notamment chez des grands singes en captivit\u00e9 (comme chez nous les populations carc\u00e9rales peuvent nous renseigner sur notre condition humaine\u00a0!)\u00a0: les m\u00e2les ne s\u2019\u00e9pouillent jamais autant que lorsque leur position est en jeu. L\u2019activit\u00e9 maximum d\u2019\u00e9pouillage a lieu entre les deux rivaux principaux. Selon de Waal \u00ab\u00a0nous voyons l\u00e0 les primates n\u00e9gocier l\u2019antagonisme plut\u00f4t que de laisser celui-ci d\u00e9truire la relation.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Le grooming chez les chimpanz\u00e9s est un moyen d\u2019apaisement fortement employ\u00e9 pour apaiser les rapports de force entre m\u00e2les et moins entre femelles et entre m\u00e2les et femelles. Cela ne veut pas dire que le grooming, cette strat\u00e9gie d\u2019apaisement, ne serait qu\u2019une expression propre aux m\u00e2les chimpanz\u00e9s. Dans la soci\u00e9t\u00e9 voisine des Bonobos il est fortement utilis\u00e9 entre m\u00e2les et femelles, c\u2019est m\u00eame l\u00e0 son utilisation principale. Cette diff\u00e9rence ne doit pas \u00eatre banalis\u00e9e et nous para\u00eet pleine d\u2019enseignement pour notre propos. Elle signifierait selon C.Boesch que l\u2019investissement relationnel se situe plus entre m\u00e2les et femelles chez les Bonobos, tandis qu\u2019il se situe plus entre m\u00e2les chez les chimpanz\u00e9s. Cette diff\u00e9rence d\u2019investissement peut \u00e0 notre avis \u00eatre mise en perspective avec le fait que la soci\u00e9t\u00e9 des Bonobos o\u00f9 le m\u00e2le et la femelle ont un statut d\u2019\u00e9galit\u00e9 dans le groupe et o\u00f9 on observe une grande solidarit\u00e9 entre les femelles, est beaucoup moins violente que la soci\u00e9t\u00e9 des chimpanz\u00e9s r\u00e9gie par un ordre hi\u00e9rarchique rigide o\u00f9 ce sont les m\u00e2les qui ont un statut dominant. Nous pouvons ainsi contraster la soci\u00e9t\u00e9 hi\u00e9rarchique et relativement violente des chimpanz\u00e9s avec la soci\u00e9t\u00e9 plus h\u00e9t\u00e9rarchique plus paisible des bonobos o\u00f9 m\u00e2les et femelles se partagent le pouvoir en fonction des comp\u00e9tences (soutien des enfants dans la conqu\u00eate du statut, partage de la nourriture, d\u00e9fense du territoire&#8230;.).<a name=\"_or2_2011ftnref5\"><\/a><a href=\"#_or2_2011ftn5\">[5]<\/a><\/p>\n<p><strong>5. <\/strong>Statut de la tr\u00eave primatique<\/p>\n<p>Que ce soit dans les groupes plus agonistes des chimpanz\u00e9s ou dans les groupes plus h\u00e9donistes des bonobos, il y a de nombreux conflits et de nombreuses strat\u00e9gies d\u2019apaisement (grooming comme nous l\u2019avons vu mais aussi, doigt dans la bouche, baisers, vocalisations et chez les bonobos activit\u00e9 hetero et homosexuelle \u00e0 but de coh\u00e9sion sociale).<\/p>\n<p>F.de Waal parle \u00e0 ce propos de r\u00e9conciliations tout en pr\u00e9cisant qu\u2019il s\u2019agit de r\u00e9conciliations opportunistes\u00a0: \u00ab\u00a0On peut s\u2019attendre \u00e0 des r\u00e9conciliations opportunistes dans toute organisation o\u00f9 le pouvoir est d\u00e9cid\u00e9 sous la pression des circonstances\u00a0\u00bb. De Waal s\u2019appuie sur des histoires de vie, des tranches d\u2019observation de luttes de pouvoir, de triangulations nombreuses comme par exemple celles qui ont oppos\u00e9 Nikkie, Yeroen et Luit au zoo d\u2019Arnhem. En lisant ces histoires on a l\u2019impression d\u2019\u00eatre plong\u00e9 dans le monde de nos politiciens, mais aussi de nos grandes institutions hospitali\u00e8res&#8230;et d\u2019une fa\u00e7on g\u00e9n\u00e9rale dans toutes les grandes institutions hi\u00e9rarchis\u00e9es.<\/p>\n<p>Tout en relevant la pertinence des propos de de Waal pour notre sujet, nous avons pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 parler de tr\u00eave primatique plut\u00f4t que de r\u00e9conciliation. Dans notre perspective pluriconstructiviste la r\u00e9conciliation est l\u2019aboutissement d\u2019un sch\u00e9matisme d\u2019\u00e9changes plus avanc\u00e9 dont la tr\u00eave primatique en tant que \u00ab\u00a0suspension des hostilit\u00e9s\u00a0\u00a0\u00bb repr\u00e9sente une premi\u00e8re \u00e9tape. La r\u00e9conciliation s\u2019inscrit dans une perspective de relation intersubjective impliquant une reconnaissance mutuelle des torts, leur r\u00e9paration \u00e9ventuelle, suivie d\u2019un pardon mutuel des offenses, permettant la poursuite d\u2019une relation lib\u00e9r\u00e9e du sentiment d\u2019injustice. Par la r\u00e9conciliation la porte est ainsi ouverte \u00e0 une v\u00e9ritable n\u00e9gociation des int\u00e9r\u00eats en conflit, avec la recr\u00e9ation ou cr\u00e9ation d\u2019un sous-syst\u00e8me de valeurs commun, base d\u2019\u00e9changes coop\u00e9ratifs, et enfin le consentement \u00e0 la reprise de ceux-ci en ces termes nouveaux de l\u2019\u00e9change. La r\u00e9conciliation s\u2019apparente au processus du pardon tel que l\u2019a fort bien montr\u00e9 M.Delage (2004) dans son article \u00ab\u00a0Le pardon est-il une notion utile en psychoth\u00e9rapie\u00a0?\u00a0\u00bb. Il n\u2019y a pas de traces de ce sch\u00e9matisme plus \u00e9labor\u00e9 dans la description de la \u00ab\u00a0r\u00e9conciliation chez les primates\u00a0\u00bb que donne de Waal, car les \u00e9tapes qui suivent la suspension des hostilit\u00e9s et qui aboutissent \u00e0 la r\u00e9conciliation n\u2019y sont pas pr\u00e9sentes. Cette r\u00e9conciliation est ainsi bien plut\u00f4t, dans notre perspective, une forme de suspension du combat que nous appelons la tr\u00eave primatique, dans laquelle les partenaires de l\u2019\u00e9change sont capables de revenir de fa\u00e7on ritualis\u00e9e \u00e0 un point d\u2019\u00e9quilibre relevant du <em>statu quo ante <\/em>l\u2019ouverture des hostilit\u00e9s. La tr\u00eave primatique appara\u00eet ainsi comme une \u00e9tape pr\u00e9liminaire, condition n\u00e9cessaire mais non suffisante, de l\u2019engagement du processus de r\u00e9conciliation. Elle ne r\u00e9sout pas le conflit mais en ajournant sa reprise elle permet aux antagonistes de reprendre l\u2019exp\u00e9dition des affaires courantes ainsi que le cours usuel des \u00e9changes qui sont n\u00e9cessaires dans une esp\u00e8ce sociale.<\/p>\n<p><strong>6. <\/strong>Extension de la tr\u00eave primatique<\/p>\n<p>Ce qu\u2019on voit dans le hic et nunc des \u00e9changes sociaux chez les grands singes, on peut le voir sous la forme de signaux corporellement inscrits devenus au cours de l\u2019\u00e9volution moyen social d\u2019apaisement. Dans le cas de l\u2019Hamadryas nous dit R. Sch\u00e4ppi, il s\u2019agira d\u2019un magnifique post\u00e9rieur rouge (\u00e0 l\u2019origine feu arri\u00e8re caract\u00e9risant la femelle en oestrus) signal que les m\u00e2les ont fini par imiter au cours de l\u2019\u00e9volution. Gr\u00e2ce \u00e0 ce mim\u00e9tisme intra-sp\u00e9cifique les deux sexes sont porteurs de ce signal color\u00e9 et spectaculaire. Avec cette zone anale rouge que les m\u00e2les mettent en \u00e9vidence par un comportement qui est \u00e9galement issu du r\u00e9pertoire sexuel des femelles ils disposent d\u2019un moyen puissant utilis\u00e9 selon les circonstances, comme salutation, invitation \u00e0 suivre, ou simple expression de disposition amicale. Un comportement qui trouve son origine de la sph\u00e8re de reproduction a chang\u00e9 de fonction au cours de l\u2019\u00e9volution, s\u2019est socialis\u00e9.<\/p>\n<p>La tr\u00eave primatique utilise ainsi des modes d\u2019expression r\u00e9pandus dans tout le r\u00e8gne animal. Ce n\u2019est pas parce que ces modes d\u2019expression existent chez d\u2019autres esp\u00e8ces, que des esp\u00e8ces plus complexes, les grands singes et nous compris, ne vont pas les utiliser. Comme le rappelle F. Jacob dans son ouvrage \u00ab\u00a0Le jeu des possibles\u00a0\u00bb (1981), la vie \u00ab\u00a0bricole le nouveau \u00e0 partir de ce qui existe\u00a0\u00bb. Pour N.Tinbergen les activit\u00e9s de d\u00e9rivation \u00ab\u00a0sont un exutoire pour des impulsions (comme celles \u00e0 l\u2019attaque et \u00e0 la fuite) qui ne peuvent naturellement se d\u00e9charger simultan\u00e9ment\u00a0\u00bb. La situation prototypique qu\u2019il d\u00e9crit est celle de la rencontre de deux \u00e9pinoches m\u00e2les en conflit territorial dont l\u2019un se met tout \u00e0 coup \u00e0 op\u00e9rer des mouvements \u00ab\u00a0qui paraissent fort semblables \u00e0 ceux fait en vue de se nourrir.\u00a0\u00bb \u00ab\u00a0On a d\u00e9couvert\u00a0\u00bb, poursuit Tinbergen (op.cit.), \u00ab\u00a0<em>que si la motivation est tr\u00e8s forte et si le mouvement devient de plus en plus complet, celui-ci se transforme en un v\u00e9ritable mouvement de forage et ne peut \u00eatre distingu\u00e9 de celui fait pour creuser le trou d\u2019un nid. Il est frappant de constater que les activit\u00e9s de d\u00e9placement se produisent souvent dans une situation o\u00f9 l\u2019impulsion \u00e0 l\u2019attaque et l\u2019impulsion \u00e0 la fuite sont activ\u00e9es en m\u00eame temps<\/em> \u00bb. Tout se passe comme si une des \u00e9pinoches disait \u00e0 l\u2019autre \u00ab\u00a0Et si nous passions \u00e0 autre chose!\u00a0\u00bb Relevons, dans une perspective syst\u00e9mique, que le fait de couper ainsi la boucle d\u2019escalade de la r\u00e9torsion mutuelle a pour effet de rendre le contr\u00f4le de l\u2019organisme \u00e0 son syst\u00e8me motivationnel, qui sans cette d\u00e9rivation pourrait \u00eatre mis hors de fonction, restant prisonnier de l\u2019ex\u00e9cution sans fin d\u2019une m\u00eame activit\u00e9, tout comme un programme entr\u00e9 dans une boucle logicielle sans issue. La d\u00e9rivation a ici pour effet de suspendre les hostilit\u00e9s, de rompre l\u2019engagement entre les \u00e9pinoches. Tout comme dans la tr\u00eave primatique, il ne s\u2019agit pas de r\u00e9soudre le probl\u00e8me et de supprimer l\u2019antagonisme r\u00e9sultant des sch\u00e8mes habituels en jeu. Il n\u2019est en effet pas possible de supprimer un sch\u00e8me d\u2019interaction, car nous ne disposons pas \u00e0 cet effet d\u2019une op\u00e9ration irr\u00e9versible d\u2019oubli volontaire d\u2019un sch\u00e8me qui r\u00e9aliserait son effacement psychique d\u00e9finitif. Le sujet (spontan\u00e9ment ou avec l\u2019aide du syst\u00e8me th\u00e9rapeutique) peut ainsi, tout au plus, activer de mani\u00e8re s\u00e9lective un sch\u00e8me concurrent, majorant au sens o\u00f9 il rend le contr\u00f4le \u00e0 son auto-\u00e9quilibration et qui en entrant en comp\u00e9tition avec le sch\u00e8me originel pourra \u00e9ventuellement acqu\u00e9rir une priorit\u00e9 d\u2019acc\u00e8s au contr\u00f4le de sa conduite. C\u2019est dans cette perspective que la tr\u00eave primatique peut cr\u00e9er un contexte favorisant l\u2019activation d\u2019un sch\u00e8me autre que celui pr\u00e9sidant au choc des antagonismes.<\/p>\n<p><strong>7. <\/strong>Les diff\u00e9rentes figures de la tr\u00eave primatique en th\u00e9rapie<\/p>\n<p>Ne f\u00fbt-ce que par le haut degr\u00e9 de d\u00e9veloppement qu\u2019a atteint dans notre esp\u00e8ce la fonction s\u00e9miotique par son acc\u00e8s au langage, la tr\u00eave primatique y prendra des configurations sp\u00e9cifiques que l\u2019on n\u2019observe pas chez d\u2019autres primates. Il ne s\u2019agit pas ici de vouloir \u00ab\u00a0aplatir\u00a0\u00bb les premi\u00e8res sur les secondes avec pour effet de r\u00e9duire le primate hominien aux autres primates du m\u00eame ordre en les confondant. Bien au contraire, et en les rendant irr\u00e9ductibles l\u2019un \u00e0 l\u2019autre, la distinction que nous venons d\u2019\u00e9tablir entre le sch\u00e9matisme de la r\u00e9conciliation chez les humains et celui que de Waal attribue aux primates non hominiens en t\u00e9moigne d\u00e9j\u00e0 explicitement. Il s\u2019agit bien plut\u00f4t de mettre en perspective tant leurs ressemblances fonctionnelles que leurs diff\u00e9rences structurales. C\u2019est dans ce propos que nous parlerons d\u2019abord de la tr\u00eave primatique au niveau verbal, ce qu\u2019en toute rigueur nous devrions intituler \u00ab\u00a0tr\u00eave primatique hominienne\u00a0\u00bb au niveau verbal\u00a0! Elle s\u2019observe sur le vif lorsque les partenaires de l\u2019\u00e9change entrent en joutes verbales au cours d\u2019une s\u00e9ance, et arrivent \u00e0 se contenir suffisamment pour stopper l\u2019engrenage des \u00e9changes antagonistes au niveau verbal et \u00e9loigner tout risque de d\u00e9rapage au niveau d\u2019\u00e9ventuelles violences physiques. Ces joutes verbales peuvent prendre diff\u00e9rentes formes. Par exemple chacun y expose de fa\u00e7on juxtapos\u00e9e son point de vue sans \u00e9couter celui de l\u2019autre, dans une forme de dialogue que Piaget (1932) qualifie de \u00ab\u00a0monologue \u00e0 deux\u00a0\u00bb chez les enfants du stade pr\u00e9-op\u00e9ratoire encore incapables de d\u00e9centration syst\u00e9matique. Une autre configuration consiste en ce que chacun cherche \u00e0 invalider la derni\u00e8re proposition de l\u2019autre dans une \u00e9preuve de force dont l\u2019enjeu est de river le clou \u00e0 l\u2019adversaire et non dans un \u00ab\u00a0\u00e9change d\u2019id\u00e9es\u00a0\u00bb d\u2019arguments \u00e9clair\u00e9s par la raison sans \u00eatre pour autant d\u00e9nu\u00e9s d\u2019affects. La joute s\u2019interrompt au moment o\u00f9 l\u2019un des partenaires d\u00e9cide de \u00ab\u00a0rompre l\u2019engagement\u00a0\u00bb (au sens quasi militaire du terme) sans qu\u2019il y ait eu n\u00e9gociation des points de vue antagonistes, c\u2019est ce que nous appelons une \u00ab\u00a0tr\u00eave primatique\u00a0\u00bb. On peut alors observer que le moment et la mani\u00e8re choisie pour rompre un tel \u00ab\u00a0engagement\u00a0\u00bb est soigneusement ritualis\u00e9 chez les partenaires. Ce peut \u00eatre un changement d\u2019expression \u00e9motionnelle de l\u2019un des deux (des pleurs par exemple) mais aussi un changement de ton de la voix, de posture, de regard, etc. Nous avons souvent observ\u00e9 au cours d\u2019une s\u00e9ance des \u00e9pisodes au cours desquels les membres du couple exposent des \u00e9v\u00e9nements qui ont pr\u00e9sid\u00e9 \u00e0 un \u00e9change antagoniste et \u00e0 sa r\u00e9solution. La narration qu\u2019ils en font r\u00e9active assez souvent \u00e0 la fois le conflit \u2013 et son mode de r\u00e9solution! Cela nous donne alors des indications pr\u00e9cieuses sur les capacit\u00e9s de tr\u00eave primatique du couple. Si le temps nous en est laiss\u00e9 c\u2019est ce que nous nous proposons d\u2019illustrer par diff\u00e9rentes vignettes cliniques.<\/p>\n<p>O.Real del Sarte<\/p>\n<p>Carouge 30.09.11<\/p>\n<p>___________________________<\/p>\n<p><a name=\"_or2_2011ftn1\"><\/a><a href=\"#_or2_2011ftnref1\">[1]<\/a> Piaget parle de position egocentrique. Nous pr\u00e9f\u00e9rons parler d\u2019auto\u00efsme dans la mesure o\u00f9 il ne s\u2019agit pas d\u2019une posture morale ni de comportements y faisant r\u00e9f\u00e9rence.<\/p>\n<p><a name=\"_or2_2011ftn2\"><\/a><a href=\"#_or2_2011ftnref2\">[2]<\/a> En ce sens nous parlons de fonctionnement h\u00e9t\u00e9rarchique des sch\u00e8mes plut\u00f4t que de fonctionnement hi\u00e9rarchique.<\/p>\n<p><a name=\"_or2_2011ftn3\"><\/a><a href=\"#_or2_2011ftnref3\">[3]<\/a> Le langage humain se distingue du langage animal par cette double articulation du phon\u00e8me au mot et du mot \u00e0 la phrase.<\/p>\n<p><a name=\"_or2_2011ftn4\"><\/a><a href=\"#_or2_2011ftnref4\">[4]<\/a> Professeur et Directeur au Max Planck Institute of Evolutionary Anthropology auteur de deux livres remarquables sur le sujet \u00a0\u00bb\u00a0The Real Chimpanzee\u00a0\u00bb(2009) et \u00ab\u00a0The chimpanzees of the Ta\u00ef forest Behavioral Ecology and Evolution\u00a0\u00bb(2000),<\/p>\n<p><a name=\"_or2_2011ftn5\"><\/a><a href=\"#_or2_2011ftnref5\">[5]<\/a> Pour \u00eatre tout \u00e0 fait exact et pour ne pas tomber dans une jd\u00e9alisation du bonobo comme fut un temps celle du \u00ab\u00a0bon sauvage\u00a0\u00bb, il y aurait une gradation dans l\u2019expression des relations sociales intra communautaires entre les soci\u00e9t\u00e9s de chimpanz\u00e9s et les soci\u00e9t\u00e9s de bonobos. Sur cette \u00e9chelle il y aurait les chimpanz\u00e8s les plus agonistes centr\u00e9s sur le pouvoir des m\u00e2les, puis les soci\u00e9t\u00e9s de chimpanz\u00e9s plus solidaires, comme ceux rencontr\u00e9s par C.Boesch dans la for\u00eat de Ta\u00ef. L\u2019\u00e9l\u00e9ment le plus d\u00e9terminant de ces diff\u00e9rences serait le degr\u00e9 de solidarit\u00e9 entre les femelles. L\u2019expression maximum de cette solidarit\u00e9 s\u2019accompagnerait d\u2019un partage de la dominance entre m\u00e2les et femelles tel qu\u2019on le voit dans les soci\u00e9t\u00e9s de bonobos.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le titre de mon expos\u00e9 est une paraphrase de l\u2019adage connu\u00a0: \u00ab\u00a0La finalit\u00e9 est la ma\u00eetresse du biologiste, il est tout le temps avec, mais il ne la pr\u00e9sente jamais en publique\u00a0!\u00a0\u00bb Moi je dirai la biologie est la ma\u00eetresse du psychoth\u00e9rapeute, il est tout le temps avec mais il ne la pr\u00e9sente jamais en&hellip; <a href=\"https:\/\/www.cepiag.ch\/blog\/2011\/12\/05\/l%e2%80%99ethologie-au-service-du-couple-un-menage-a-trois\/\" class=\"more-link\">Read more <span class=\"screen-reader-text\">L\u2019\u00e9thologie au service du couple, un m\u00e9nage \u00e0 trois?<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":14,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[40,30,8,29],"tags":[],"class_list":["post-228","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-developpement-cooperation","category-ethologie","category-psychologie","category-psychotherapie"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.cepiag.ch\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/228","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.cepiag.ch\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.cepiag.ch\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.cepiag.ch\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/users\/14"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.cepiag.ch\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=228"}],"version-history":[{"count":16,"href":"https:\/\/www.cepiag.ch\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/228\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":1641,"href":"https:\/\/www.cepiag.ch\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/228\/revisions\/1641"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.cepiag.ch\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=228"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.cepiag.ch\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=228"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.cepiag.ch\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=228"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}